‹ Journal de Marie LenéruChapitre 22 sur 34 · PRÉFACE XXXIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXXIX

de cette époque sembk aooir été un léjoar à Lourdes dont pouvait sortir une gaérison. Avant le départ Voici comment elle s'exprime au sujet de cette tentative :

«Tu connais mes id^es. J'irais à Lourdes toute ma vie sans être guérie que cela ne porterait pas ombre à ma foi en la Providence, je n'y vais même pas pour tenter une épreuve. Je considère ces miracles (puisqu'ils sont historiques) comme un hommage rendu k la foi des humbles auquel je n'ai aucun droit. Tu vois -donc que je peux y aller sans que la raiaon ait à me reprocher d'être en désaccord avec moi-même. On m'a dit que le site était d'une véritable beauté et que noua irions au Cirque de Gavamie, n'est-ce pas suffisant pour vous consoler que le Gel ne fasse pas pour vous un miracle ? i»

Ak ! ne vous laissez pas prendre à cette impassibilité! Je suis sûr que prosternée parmi les misérables qui rampent au seuil de la grotte sacrée, leurs jkujc de fièvre implorant la Vierge aa manteau bleu, Marie adressa la plus désespérée, la plus affolée de toutes les supplications. Mais elle ne se trompait pas en disant qu'il fallait, pour être exaucée, ane humilité qui ne lui était pas donnée. Une femme qui, en se précipitant aux genoux de la Mère du Sauveur, se préoccupe d'être d'accord avec sa raison n'a pas la moindre chance de rien cAienir. Si Marie rapporta du voyage le souvenir du site

sablime de Cavamie ce fui aux dépens des visions angéliques offertes à sa foi printantère.

Et maintenant, au sortir des pages enfantines, si nous pénétrons dans le journal de la grande personne, nous éprouvons l'horrible sensation qui guette Marie chaque matin à son réveil, lorsque la tête enfouie dans l'oreiller elle croit entendre les Iruils de la maison de Brest : fracas de la rue de Siam, sifflets des canonnières, salves, et enfin le bonjour de la femme de chambre, alors ses paupières se soulèvent sur ses pauvres yeax presque aveugles et la désolation quotidienne recommence pour ce cerveau qui bouillonne à Vintérieur d'an marbre de statue. Contemplons Marie, prisonnière de son infirmité, se heurtant la tête contre les barreaux de sa cage. Sa religion, pendant les premières années, l'accompagne et la soutient encore un peu, mais si peu !...

•t J'aurai beau prier, je ne pourrai plus étr^ heureuse comme une autre... — L'isolement m'a conduite à la réflexion, la réflexion au doute, le doute à un besoin de Dieu plus sincère et plus intelligent... — J'ai l'âme reli^euse, je suis dégoûtée de ceux qui ne vivent pas leur vie éternelle... — Trois dizaines de chapelet en marchant dans la prairie... Je ne crois pas à la banalité d'une prière, même orale. Elle vaut toujours l'intention qui la prononce... En le redisant toujours, (le chapelet) on ne le répète jamais...., »

PRÉFACE XU

Plus tard resprit religieux seul seitéle pcr^ster :

« Je ne sais pas jusqu'i quel point je suis chrétienne. Je piie et n'espère pas. J'attends en vain et ne stûa plis déçue. Mélange de scepticisme et de religion voulue. Indiflérence peut-être ? »

N'ayant plus sa place marqua parmi les âmes croyantes. Vers qui se tournera Marie ? Hâas ! rappelons'nous la mélancolie de Faust errant dans la campagne et les larmes qu'il verse lorsque des chants joyeux, passant par-dessus les rentparta de la ville, viennent lai rappeler que ^son intelligence lui défend d'être heureux en compagnie des humbles. Les larmes de Faust sont, n'en douiez pas, celles qui ont mouillé les yeux de Goethe et si cet homme si beau, si fort et que tant de femmes ont adoré, a profondément ressenti Fisolement auquel le condamnait le développement insolite de sa pensée, quelle ne sera pas la désolation d'une Marie Lméru derrière la double barrière de ses infirmités et de son talent dédiaîné. Du fond de sa solitude elle nous le répète chaque fois qu'elle s'écrie: «Nous ne jouissons que des hommes, le reste n'est rien f„.i> Elle n'admet pas que son apparente sérénité nous trompe et nous savons, dès les premières pages, que la résignation, pour elle, n'est que te désespoir accepté. Elle est résignée parce que, pour une intelligence comme la sienne, les poses de révoltées dont four

rni7/c le romantisme, sont inélégantes et banales. Mais quelle est loin Je s'immobiliser dans cette attitude. A tout instant l'angoisse intérieure se' trahit et si parfois son sanglot s'éteint dans un sourire, toujours un sou^^ rire se termine en sanglot. L'instinct qui jamais n'ab' àiqae devant Tesprit et se montre d'autant plus impérieux que l'âme se vante d'être plus a0ranchie, l'instinct lui prodigue les troublantes images, parmi lesquelles la seule, dont elle nous convie à partager la contemplation, est nciile :

" Je marcherais à côté d'un homme élégant et spirituel comme moi... Double rire, nos grandes tailles le secouant par le chemin comme un balancé de quadrille... Ailleurs: — Il est délicieux dépasser en public avec un être, homme ou femme dç votre race et de votre allure. C'est surtout dans la marche qu'on jouit de ces affinités... Bien en dehors de l'amour, le réseau sensuel des sympathies physiques nous emmaiile, nous isole ou nous relie... El enfin: — Je me représente l'amour comme une concordance exceptionnelle du mouvement, le miracle de l'étoile' double. »

Mais de pareilles visions ne sauraient suffire aux exigences de son imagination. Elle Voudrait tant de choses que l'argent seul pourrait les lui procurer: — La fortune, moitié du bonheur. .Elle f embellit telle-

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ment ! — Le mariage d'argent relève d'âne esthétique plus relevée que le mariage damour. Il permet l'Italie, la musique, le cheval... et par-dessus lemarché,ramour. Tout ce qtà est nécessaire aahonhear. Et encore Famour i est-il ? Enfin elle en parle par acquit de conscience, et que ce ton dégagé sonne faux après la danse des deux étoiles! Plus hin Marie désire V argent par-dessus tout, oui, même avant la santé. Il est Vrai qu'elle avoue d autre part:

«OK I à présent, je n'ai plus rien de mon acceptation janséniste, je veux passionnément guérir... » La raison elle nous la donne : — J'aime la vie ! j'aime prodigieusement la vie... Tout me grise en elle... Si je me rencontre dans une glace, je crois m'apporter une nouvelle mystérieuse et enivrante. Désormais, Je le sens, la vie aura pour moi, jusqu'à la fin, les enchantements et les surprises d'une convalescence... »

Evidemment, le jour oà elle écrivait les lignes qui précèdent, elle prenait la conscience définitive de son talent, dont elle prévoyait d'ailleurs depuis lor^temps la Vertu amsolatrice lorsqu'elle écrivait :

«Je ne veux me sentir apaisée que par des succès...»

Elle Va jusqu'à prétendre que le châtiment le plus décourageant que Dieu pourrait lai infliger serait de la

guérir, paice gu après lui aooir ouvert toutes grandes les portes d'un monde supériem, il l'obligerait à rétrograder vers la sortie. Pour la raison tpie si la souffrance ne rend pas meilleur, elle rend plus profond. Marie déclare qu'elle est attachée à son épreuve, ne Tirette rien, qu'elle aime le moule où elle aété coulée. Toutefois elle se défend d'obéir à une vanilé vulgaire, elle souhaite la gloire plutôt pour d'illustres sympathies que pour la renommée.

K Je veux, dit-elle, un talent qui soit moi, me distingue, me «révèle à quelques uns, aux seuls qui comptent pour moi, un talent qui me complète, reçoive ma vie intime et l'ampliBe, par lequel je puisse dépenser tout ce que j'ai d'ardeur de contemplation, de volonté au travail intense, un talent qui s'empare de mon temps et de mon spleen.»

Elle condense admirablement cet état d'esprit en une courte phrase :

«A la (in cela rend terriblement orgueilleux de se passer toujours de ses semblables !... »

Le talent, te génie sont des dons merveilleux, on en peut tirer de sublimes jouissances, par malheur la pensée se grave sur les traits en rides ineffaçables, la taille, trop longtemps penchée sur le papier, ne se redresse plus et Voilà que la beauté proteste.

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