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Journal de Mgr. Clut: Mission Saint-Isidore (Fort Smith), le 6 mai 1884

de chacun, les lits et les batleries de cuisine, 46 voyageurs (bourgeois et bourgeoises, comme disent nos hommes), le guide, 8 rameurs, des provisions pour tous, voire même 4 pelits cochons en caisse, des poulets en cage; mais enfin, à trois heures et demie du soir, tout était installé, les derniers adieux faits, la voile hissée; un vent léger la gouflait, et bientôt la barque, ne laissant qu'un imperceptible sillon après elle, dérobait à nos regards attendris ces enfants bien-aimés, poiteurs de la bonne nouvelle. Que Dieu les bénisse et leur fasse rapporter à tous des fruils de salut!

+ HER, évêque d’Anemour, 0, M. 1.

JOURNAL DE MS CLUT, Mission Saint-Isidore (Fort-Smith}, le 6 mar 1884. 4° Voyage à la mission Saint-Michel (Fort-Rae).

Notre cher petit Père B. Roure étant généralement seul depuis quatorze ans, n'ayant avec lui ni Père m Frère depuis ce temps-là, et étant obligé de faire un long voyage chaque année pour se confesser, laissant pendant ce temps sa maison fermée et ses ouuilles privées de secours spirituels, je me suis décidé à aller le voir moimême et à lui épargner le voyage.

Le 9 décembre 1883, le courrier du Fort-Raë arrivait, J'avais espéré profiter de l’occasion des porteurs de l’express venus du Fort-Raë pour me rendre à ce poste, et du sentier qu'ils venaient d'ouvrir dans la neige à travers les bois. Mais ces hommes avaient reçu les ordres de se rendre au Fort-Simpson. Comment faire? Si je ne fais pas ce voyage de suile, le R. P. Roure sera exposé à demeurer deux ans sans avoir la consolation de voir un prêtre. Cependant, je ne puis trouver de guide.

Comme le trajet se fait à travers les bois, qu'il y a de grands lacs et de grands marais à franchir, il est irès facile de s’égarer.

Le 10 décembre, À midi, nos traineaux sont prêts et nous nous mettons en route.

Comme en hiver les jours sont bien courts, nous ne pûmes faire un long trajet cette première journée. Muis tout alla bien et nous pûmes suivre le sentier.

H n'en fut pas ainsi les jours suivants. Il y avait sou vent des hésitations et de longues recherches, surtout sur les lacs ou dans les marais et les pays privés d’arbres. Dans les endroits où les sapins sont petits et fourrés, comme le senlier est très étroit, souvent mon traîneau frappe contre les arbustes recouvert, de neige. La secousse fait tomber cette neige par avalanches sur moi et sur mes couvertures. Ce n'est pas agréable; et le soir, lorsqu'il faut coucher dans ces couvertures glacées, et cela par un froid excessif, c'est une grande souffrance. Maintenant que je me fais vieux, j'envie le sort de mes jeunes compagnons de voyage qui dorment cependant d’un bon sommeil, tandis que je passe la plupart de mes nuits en insomnies et à prelotter.

Le 44 décembre, nous étions arrivés sur un grand lac qu'on nomme le {ac du Détroit. Sur la glace, il nous est de toute impossibilité de suivre le sentier. Alors nous nous guidons à l’aventure; mais, arrivés de l’autre côté du lac, nous n’apercevons ni balises, ni aucune marque de sentier; nous faisons en vain presque tout le tour du lac pour le trouver. A la fin, voyant que nous nous égarions, nous rebroussâmes chemin, ponsant qu'il devait être à notre gauche: et nous hâtions le pas afin d'y rentrer avant la nuit. Déjà les premières ténèbres nous environnaient, et notre sentier n'était pas retrouvé. Il fallait songer à camper. J’indi-

quai une place propice vers laquelle nous nous dirigeñmes. Avant de commencer le campement, Joseph fait une quinzaine de pas en avantet me dit : « Venez voir, je crois que le sentier est ici; il y a des saules qui semblent avoir été couchés par des traineaux. » En effet, c'était le sentier. Pour bien m'en assurer, je fis environ 1 mille pat terre dans le bois, et je ne cessai de craindre que lorsque j'eus rencontré un campement; car le sentier était enseveli sous une couche épaisse de nouvelle neige, et n’était recounaissable que d'unc manière confuse, à la résistance plus grande qu'il offrait aux raquettes.

À deux heures du matin, nous quiltions le campement et nous nous mettionsen marche. Après deux heures perdues à tourner dans le bois, nous arrivons en face d’un autre grand lac. Là, s’il y eut eu du bois sec,nous eussions fait de feu et altendu le jour, mais il n'y avait pas de bois et pas d'abri, et le fraid était très vif, On continue douce de marcher, mais nous perdons de nouveau le sentier. Ou hésite, on tâtonne. Enfin, nous traversâmes le lac et nous fimes du feu en attendant le jour. Vers dix heures, au lever du soleil, chacun prend une direction pour chercher le sentier. Noire Iudien le retrouva et nous reparlimes ; mais vers midi nous le perdîmes de nouveau sur un très grand lac. Personne ne s’y reconnaissait. Nous employäwes toute la soirée à chercher, mais vaincwent, Je commençais à être dans des transes terribles. Je reconnaissais cependant une grande montagne isulée sur notre gauche, et je savais que là nous n’étions qu’à environ 40 milles du Fort-Raë..Mais s’il ÿ a tourmente, comment nous orienter ? nous n'avons pas de boussole, et si nous manquons le grand lac des Esclaves, nous sommes perdus sans ressource et nous allons mourir de faim et de froid; et si nous ne pouvons retrouver le sen-

tier, comment en tracer un nouveuu dans la neige, dans les forêts, par monts et par vaux ? La situation était inquiétante ; je craignais de périr avec mes trois compagnons de voyage, et, pour plus de chance de nous sauver, j'avais formé le dessein de rebrousser chemin. Cette résolution déplaisait à tous mes compagnons. Noire Indien me dit : « Eh bien, rebroussez chemin et allez préparer le campement à cette place où il y a du bois sec; quant à moi, dit-il, je vais aller faire une dernière tertative. »

Nous allämes donc camper et l'Indien alla faire une grande tournée dans le bois, pensant y trouver le sentier. En effet, il nous revint pendant la nuit et nous dit qu'il avait trouvé. C’était une bonne nouvelle pour tous. Après un modeste souper, nous nous enveloppâmes de notre mieux dans nos couvertures, car il faisait un vent et un froid rigoureux. Nous élions campés dans un grand terrain brûlé. Il n’y avait pas un sapin vert pour nous abriter, et notre feu creusait et s'enfonçait continuellement dans la mousse. Ï ne chauffait pas et nous envoyait une fumée si épaisse, qu’on ne pouvait rien distinguer. Le froid était si pénétrant, que nul de nous ne pouvait dormir, et c'était à qui mieux mieux pousserait des gémissements tout en grelotiant.

Personne ne pouvant plus y tenir, on se lève de bonne heure, à neuf heures et demie du soir, et une heure après nous quittions cet horrible campement.

En partant et le long du chemin, je récitai bien des fois l'Angele Der. Grâce à nos bons anges gardiens, nous franchimes des lacs, des forêts, des marais, des pays brûlés, et, sauf quelques courts moments d’hésitation, nous nous tirâmes d'affaire.

En nous rapprochant du grand lac des Ksclaves, nous suivions un ravin où heureusement je me reconnaissaig

un peu. J'avais bien soin aussi d'interroger les étoiles et de m'assurer par elles que nous faisions chemin droit. Grâce à une marche accélérée et obligatoire, à cause du froid excessif, et aussi grâce à la solidité de nos chiens, nous allions vite. Le dimanche 16, nous arrivions à Saint- Michel vers midi et demi, juste après la grand'messc. Les paroissiens du R. P. Roure étaient aussi contents que leur pasteur de me voir arriver. C'était un grand empressement à venir me loucher la main et baiser ma bague. Le R. P. RouRE reçuten plus une accolade bien fraternelle; j'étais gelé et transi de froid; ma babe clait toute couverte de glaçons.

Bientôt ma présence à Saint-Michel fnt partoul connue aux environs, et les Indiens s’empressèrent de venir me voir. Ils voulaient être à la Mission pour la belle fête de Noël. Le 24, le R. P. RovrEe et moi fûmes presque continuellement occupés à entendre les confessions jusqu'à l'heure de la messe de minuit. À cetle messe solennelle, nous eûmes 92 communions, À la grand’messe du jour, il y eut 22 confirmations. Au printemps dernier, j'avais cependant donné ce sacrement à près de 100 Indiens. Ceci prouve que notre vicariat n’est pas complètement désert et que les habitants y sent fervents et pratiquants.

Notre cher Père Roure était heureux de nous avoir, le F. Rousset et moi, mais je ne pouvais faire un long séjour. Je voulais être de retour à la Providence, pour Île plus tard, le dernier jour de l’année.

Le lendemain de Noël, j'eusse voulu partir de grand matin, mais le temps était sombre et il] neigeait un peu, Alors, au lieu de nous lever à deux heures, nous ne nous levâmes qu’à quatre heures.

Nos catholiques du Fort-Raë et les Indiens, qui, eux aussi, sont tous catholiques sans exception, avaient prié le R, P. Rotre de sonner la messe, et de sonner longe

temps pour que tout la monde entendit la cloche et püt venir, C’est ce qui fut fait, et personne ne manqua à l'appel. Après la messe, on sollicita encore comme uns faveur que la cloche fût sonnée de nouveau pour l'heure de mon départ. En effet, à sept heures, le R. P. RouRE sonna sa pelite cloche, et tous, blancs et Indiens, envahirent sa maison. Je causai un peu avec eux pendant qu'on faisait les derniers préparatifs du voyage et qu'on altelait nos chiens. Enfin, à sept heures et demie, tont était prêt. Je bénis chacun en particulier et nous nous mimes en route.

Le bon Père Roure avait l’obligeance d'envoyer son traineau avec son jeune homme pour aider à porter les bagages et nos provisions de bouche. Ce jeune homme ne devait nous accompagner que pendant une journée, mais c'était déjà un grand secours.

Cependant, tout le monde fait escorte à ma pelile carriole, depuis Ia maison du Père jusqu'au lac. Arrivés là, mes chiens prennent la course, et la nombreuse escorte se hâta de m'exprimer d’heurcux souhaits de voyage tout en nons accompagnant du regard.

Le froid était alors très vif. L'avant-veille il y avait 48 degrés centigrades,

Le traincau de notre orphelin, Joseph Mac-Kay, portait 400 kilogramines de viande et de peaux donnés pur le R. P. Roune pour les enfants de l’école de la Providence.

Durant le nuit du 27 au 98, le froid fut si intense et le vent si violent, qu’il me fut impossible de fermer l'œil. Je passai une bien triste nuit sur mon lit de sapin etenun lieu bien mal abrité contre le vent,

Le 29, pour accélérer la marche et ménager mon attelage, je chaussai plusieurs fois les raquettes et le lendemain je fis de même; c'était aussi pour me réchauffer:

car j'avais beau m’envelopper dans ma carriole, le froid me saisissait et mes membres devenaient inertes. La marche précipitée et pénible m'ayant fait suer, le soir, au campement, je me trouvais transi de froid et bien mal à l'aise. Tandis que je me séchais d'un côté près d'un grand feu, je me gelais de l’autre. Bon gré, mal gré, je dus me coucher avec mes habits imbibés de sueur d'un côté et couverts de frimas de l’autre. De plus, nos couvertures étaient glacées. Comment dormir en pareilles conditions? J’avais cependant nn grand besoin de réparer mes forces par un peu de repos. Mais impossible. Une autre grande misère s'ajoutait encore anx autres, et mes lecleurs me pardonneront de la dire el excuseront l'expression : j'étais couvert de poux.

Nous arrivâmes à la Providence à une heure de l’aprèsmidi, gelés et harassés. Grande joie de nous voir! les deux petites cloches de Févêché et du couvent sonnent à grande volée; Pères, Frères, Sœurs, enfants de l’école, population, tous sont contents de m'avoir pour le premier de l'an.

31 décembre. — Pour me souhaiter la bonne année, les Sœurs avaient fait préparer de beaux chants et de jolis compliments par les enfants de l’école. De plus, uue jolie pièce, bien débitée par les petites filles, fut jouée, au grand contentement de tout le monde,

4 janvier 4884. — Le froid est toujours des plus rigoureux. Vers le lever du soleil, le thermomètre indique tous les jours de 46 à 48 degrés. Aujourd'hui, à midi, il indiquait 43 degrés.

Pendant mon nouveau séjour à la Providence, il y a eu quelques confirmations. I! y a eu aussi examen des enfants de l'école,

J'ai été très satisfait. J’ai constaté une fois de plus que nos chères Sœurs de charité obtiennent de grands suc-

— AT — cès auprès de nos enfants métis et de nos orphelins indiens.

2 Voyage de M CLuT de la Providence à la Nativité.

4 février. — Le courrier du Mackenzie est arrivé le 2 à Ja Providence. Il ne devait repartir que le 4; et M. Camsell, chef traiteur du district Mackenzie, désirait que je parte avec lui. C'était en effet le jour fixé pour tous deux. Mais M. Camsell doit partir à quatre heures du matin. Je ne puis être prêt à cette heure, tenant à dire la messe avant le départ, et pensant ne pouvoir suivre ce monsieur, qui va ordinairementtrès vite, étant moins chargé, parce qu’il a trois traîneaux, tandis que Je n’en ai que deux. Le principal but de ce nouveau voyage est d'aller donner la mission à Saint-Isidore (Fort-Smith). Ce poste n’a pas reçu de visite épiscopale depuis sept ans.

J'y vins pour la dernière fois en 4877. Durant mon séjour de près de six mois, il y eut constamment grande disette, et les Indiens mourant de faim ne purent que faire des apparitions passagères. Plusieurs même ne purent venir, et très peu purent amener leurs familles.

Il est donc grand temps pour l’évêque de venir donner la confirmation dans cette chrétienté. Le R. P, Joussann, qui est chargé de la desserte de cette Mission, m'invite depuis longtemps; je dois me rendre à ses instances pressantes. C’est pourquoi, malgré les avantages de ma présence à la Mission de la Providence, j'ai cru urgent de m’absenter.

Tout en faisant la visite de la Mission Saint-Isidore, je pourrai revoir avec fruit notre Mission Saint-Joseph et celle de la Nativité,

Le cher Frère Rovsser est le conducteur fidèle et habi-

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