‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire Chinois (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · CHANTRE XII · texte numérisé non relu

CHANTRE XII

Séjour il Ycu-kia-tsoun. — Les habitant' dos collines quaternaires. — Course à Mnn-kia-pin. près du Tliaé-péy-chan ; le Hndorcas et les autres ruminants de la célèbre montagne. — I n grand Aratia. — Course à Sin-djaé-li ; le l’terorhiuus David i — Itcnseigneinenls sur les rebelles Tcbang-mao ; leur cruauté, leur but, leur lin. — Estimation de la population totale de la Chine. Cause de la divergence des opinions à ce sujet.

|24janvier 1873. Vén-kia-tsoun. Très-beau temps el soleil chaud pour l’époque. Le baromètre- nous donne pour ce lieu une altitude d’environ sept ccnls mètres.

Nous nous trouvons sur une plaine quaternaire, au pied de collines, quaternaires aussi, qui vont en s’élevant vers le sud. Tout le pays est déboisé, converti en champs à blé; les seuls et rares arbres qu’on trouve cultivés auprès des habitations consistent en Ailantm , Cadrela, Sopliora , peupliers, jujubiers et caquiers.

Je suis venu jusqu’ici dans l’espoir (Je trouver, dans la vallée de Mou-kia-pin, des conditions favo-

râbles pour mes recherches de naturaliste. Or, comme l’expérience m'enseigne que je ne dois point me fier aux relations des Chinois, gens sans précision, et d’ailleurs juges incompétents dans ma partie, je me détermine encore à aller voir moimême cette position, avant que de m’y transporter avec mes lourds bagages.

Conséquemment, en dépit de la fatigue du voyage d’hier, fait à pied comme d’habitude, je me remets en route aujourd’hui, dès le matin, accompagné d’un guide et d’un domestique chargé du fusil et des ustensiles à collections. D’abord nous nous dirigeons vers l’ouest pendant une vingtaine de li, au pied deS montagnes cl par la plaine quaternaire un peu ondulée et sillonnée de profondes crevasses qui abritent des villages nombreux. Les heureux campagnards vivent là dans des trous creusés dans la berge, où viennent aussi souvent se réfugier des craves. Ces élégants corbeaux, au bec et aux pattes rouges comme le corail, bien connus de tous les voyageurs des Alpes et des Pyrénées, sont ici les mêmes qu’en Europe.

La chaîne de peliles montagnes que nous avons en vue depuis hier soir, à notre droite, me parait éloignée d’une dizaine de lieues et courir du sudouest vers le nord-est.

Engagés dans la vallée de Tsang-yu, dans la direction du sud, nous y marchons jusqu’à peu près midi, et nous montons bientôtau hameau chrétien de Mou-kta-pin, qui n’est qu’à une centaine de mètres au-dessus du niveau du ruisseau. Le chemin

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que nous avons parcouru est très-fatigant, et le lit du torrent est tout encombré de blocs roulés de gneiss et de granité qui embrassent aussi la route. Quelques grosses masses de granité offrent des cristaux roses de feldspath orthose. Sur les deux bords de la vallée, les couches de gneiss sont relevées dans un sens vertical, et elles sont recouvertes d’une épaisse assise de terre quaternaire jusqu'au sommet des collines, dont la hauteur croît au fur et à mesure qu’elles s’avancent vers l’intérieur.

Sur le coteau de Mou-kia-pin , à la chapelle, je trouvé un peu plus de mille mètres d’élévation audessus du niveau de la mer. Là, vers le sud-est, on a en face la grande montagne de Poussachan , toute hérissée de crêtes, d’arêtes et d’innombrables rochers dont les intervalles paraissent garnis de petits bois. Derrière celle-là, et plus au sud, apparaît majestueusement et toute scintillante de neige glacée la longue échine du Tliaé-péy-chan, auquel nos Chinois attribuent huit cents li d’étendue, de l’est à l’ouest! (?)

Parmi les chrétiens de Mou-kia-pin se trouvent quelques chasseurs ; ceux-ci me confirment que les flancs boisés du Tliaé-péy-chan nourrissent un certain nombre de boni fs sauvages ( Budorcas ) auxquels on ne va jamais donner la cbasse, à cause du respect superstitieux qu’en ont les populations païennes de la contrée d’alentour. Les mêmes bois contiendraient encore, en petit nombre, le Lintsoung-Yang (je pense que c’est mon antilope

Edwardsii). D’après les descriptions des montagnards, ces herbivores ne différeraient pas spécifiquement de ceux que j’ai obtenus à Moupin, et que j’ai aussi retrouvés sur les frontières du Kokonoor, à moins de cent lieues d’ici, à vol d’oiseau. Les autres bêtes à cornes du pays sont le chevreuil [Cervus pygargus) et l’antilope de roche. Le prêtre chinois qui est occupé maintenant à faire la mission de cette chrétienté possède un jeune animal vivant de cette dernière espèce : il est d’un naturel farouche et présente ses petites cornes noires et pointues à quiconque s’approche de lui. Le Kydze, ou muntzac roux, existe aussi au pays; j’ai pu me convaincre de ce fait d’après une queue de cette miniature de cerf dont j’ai vu surmontée la calotte d’un enfant en guise d’ornement rare. Mais ces chasseurs confondent cette espèce avec le chevreuil ordinaire, preuve qu’ils n’en tuent pas souvent. Il est même très-probable que le chevreuil brun vit aussi dans cette chaîne, puisque, au Selchuan occidental, j’ai constaté que V Elaphodus cephalophus s’avance plus au nord (pie le Cervnlm lacrymans (chevrotin roux).

Les claires eaux du gros torrent qui passe sous Mou-kia-pin sont assez poissonneuses, paraît-il, et nourriraient d’imprenables loutres (nous en voyons sur les rochers baignés les argument s à posteriori ) et des rats d’eau à longue queue.... Serait-ce aussi mon Nectogalr elegans du Tibet oriental? Cela esl probable.

En fait d’oiseaux remarquables, mes chasseurs

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me citent clans leurs grandes montagnes boisées le Song-hon-liy (. Ithaginis sinemis ) et le Otta-ky ( Ceriorni* Temminekii) , qui y est peu abondant, d’après eux.

25 janvier 1873. Mou-kia-pin, et retour à Yén-kiatsoun. Beau temps encore.

Le prêtre chinois que j’ai rencontré ici est loin de ressembler à son compatriote que j’ai vu au Lao-yu : il ne déteste pas les Européens comme lui! Hier il a fait tout son possible pour me retenir avec lui dans celle maison neuve de la mission ; et il voudrait même faire porter ici, dès à présent, mes bagages laissés dans Ja plaine. Mais je pense qu'il n’est pas opportun <|ue je me hâte pour cela et que je vienne perdre ces deux mois d’hiver ici, quand on ne m’y indique rien de nouveau pour moi, et que les neiges rendent impraticables les grandes montagnes, qui seules m’offriraient des chances de quelque bonne capture.

En conséquence, je remercie le P. Hoang pour sa bienveillante invitation, et après les fonctions religieuses du matin, que ma présence au milieu de ces braves chrétiens a rendues un peu plus longues que de coutume, je reprends la route de Yénkia-tsoun, et j’arrive à ce village â deux heures et demie après-midi.

De même qu’hier, je ne vois presque point d’oiseaux sur mon chemin; mais j’observe sur les bords du torrent des Catalpa de médiocre taille, qui conservent encore leurs nombreuses gousses,

longues et minces, qui font un effet curieux sur ces arbres effeuillés. Dans l’enceinte à demi ruinée d’une exrplace forte, qui est censée défendre l’entrée de la vallée, croissent quelques grands Aralia épineux du Setcliuan occidental, de l’espèce à feuilles de ricin, qui sont aussi maintenant chargés de leurs petits fruits bacciformes, mais dépourvus de feuillage. Un autre arbre, que j’observe pour la première fois, croît auprès des sépultures de la plaine : c’est un citronnier trèsépineux, dont les feuilles caduques sont composées de trois folioles, et dont le fruit rond, de couleur ordinaire et très-acide, n’est point utilisé par les Chinois.

26 janvier 1873. Yén-kia-tsoun. Beau temps.

Repos du dimanche. Les chrétiens indigènes paraissent être assez nombreux dans ces parages : aujourd’hui, les fonctions sacrées sont célébrées dans la chapelle commune, avec un concours des fidèles des environs d’autant plus grand que c’est très-rarement qu’ils ont la satisfaction d’avoir un chén-fou au milieu d’eux.

Ici aussi j’observe que, de même que dans toutes les parties occidentales de la Chine, les jeunes gens ont le teint clair et les joues colorées, et que souvent chez les hommes la barbe est roussàtre et les cheveux châtains, de même que les yeux. Cela dépend-il de l’élévation du pays, de la nourriture habituelle, de la race originaire’ A d’autres la solution de cette question....

KN CHINE.

On m’apprend qu’il y a dans ces collines quaternaires des Cvicetus et des Spcnyioleyns, et que ces derniers ont disparu des environs depuis longues années, mais qu’on les trouve encore abondants au nord du Yé-ho , dans la belle saison. Pour le moment, il n’y a moyen d'avoir ni des uns ni des autres : impossible de creuser dans la terre gelée.

Quand, l’automne dernier, j’étais sur le point de quitter Pékin, le docteur Hrelschneider, de la légation russe, me manifestait son étonnement de ce que je me misse en campagne dans une saison qui lui paraissait défavorable pour les recherches d’histoire naturelle.... Or, l’expérience m’a appris que, outre qu’en Chine l’hiver est la saison sèche et la meilleure pour voyager, c’est alors qu’on peut se procurer le plus facilement et en meilleur état les animaux stationnaires d’un pays. Sans doute, le lemps est rude et l’on en souffre singulièrement en Chine, mais les pluies d’été ont de pires inconvénients. D'ailleurs, la connaissance des espèces sédentaires de chaque région importe plus à la science, d’après moi, que la possession de grandes collections de toutes sortes d’objets dont on ne saurait pas préciser l’habitation. Ceci soit dit des mammifères et des oiseaux, car il est évident que ce n’est que dans la saison chaude qu’on peut capturer les insectes et récolter les plantes, etc. S’il plaît à Dieu, nous utiliserons aussi ce temps-là, ici ou ailleurs.

J’ai profité des loisirs de ce jour pour écrire la

liste (les oiseaux que j’ai observés dans le Chénsi méridional pendant ces trois derniers mois. J’arrive à peine à en compter cent cinquante espèces, parmi lesquelles il y en a quatre seulement que je regarde comme nouvelles : Ithaginis sinensis , Pomatorhinus gravivox, Pnœpyga Halsueti et Uragus lepidus. Des nouveautés découvertes précédemment par moi au nord de l’Empire j’ai retrouvé ici trois espèces aussi : Pterorhinus Davidi, Rliopophilus pekinensis, Carpodacus davidianus. Et des oiseaux nouveaux pris au Selchuan occidental j’ai revu ici : Si lia sinensis, Trochalopteron Ellioti, Snthora su/fusa, Mecistura fuliginosa, Siva cinereiceps, Arcentor mullislriatus, sans compter un bon nombre d’espèces anciennes qu’on ne connaissait jusqu’ici que dans le midi de la Chine.

27 janvier 1873. Beau temps. Cours ehSin-djaé-U.

Pendant que mes deux chasseurs pékinois vont explorer des rizières qu’on me dit se trouver non loin d’ici, je pars avec un guide chrétien pour visiter la petite chrétienté de Sin-djaé-li, qui est à une trentaine de li de ce village, vers le sud-est, tout près de la grande montagne de Sse-péy-duiv et non loin du Poussachan et du Thaé-péy-chan. Il y a là des collines granitiques couvertes d’une épaisse couche de diluvium; un très-grand nombre d’habitations humaines sont creusées dans cette terre. Tout est cultivé à froment; cependant je vois un bon nombre d’arbres autour des sépultures et le long des torrents. Le Catalpa y abonde : la Ion-

gueur et le peu d’épaisseur des gousses de celle espèce en fonl un «arbre plus élégant que son congénère de l’Amérique, que l'on cultive en France.

La sombre montagne de Sse-péy-chan est confondue souvent avec le Thné-péy-chan, et paraît même, dans la bonne carte de Klaproth, marquée comme le point culminant du massif monlueux. Ce n’est cependant que la dirramation la plus septentrionale (et la plus facile h voir de la plaine) d’un système qui a des dos bien plus importants dans sa partie centrale. Dans mon impatience de faire connaissance avec cette montagne, je grimpe dans l’une de ses plus proches vallées, creusée par les eaux parmi les granités et les gneiss verdâtres; mais je n’y trouve que neige et que glace.

Ici, on me parle d’une autre vallée profonde nommée tïong-hoa (rouge-fleur), qui pénètre jusque dans le Thaé-péy-chan ; il faudra la visiter plus tard, de même qu’une seconde vallée plus occidentale où l’on extrait le charbon de terre que je vois brûler dans ce district. C’est un anthracite noir, très-luisant et très-lourd; il est difficile à brûler, mais, dit-on, il chauffe beaucoup.

Parmi les oiseaux que j'ai capturés pendant ma course se trouve un Pterorliinus Davidi, un Ruticilla indica. De leur côté, mes chasseurs m ont rapporté un Emberiza rustira , un Picus guéri ni à occiput noir, etc.

Ce soir, je me sens très-fatigué ; j’ai fait plus de dix lieues de chemin, malgré une nourriture in-

suffisante et malgré un soleil incessant dont je n’ai pas perdu un rayon, et qui chaude fort dans ces latitudes, même en hiver. Le hameau de Sincljaéli , que j’ai visité, n’est pas non plus un lieu d’exploration où je puisse me fixer avantageusement pour la saison; il me suffira d’y séjourner pendant quelques jours.

28 janvier 1873. Yén-kia-tsoun. Beau temps avec vent froid.

C’est aujourd’hui le dernier jour de l’an chinois; nos chrétiens, comme tous leurs compatriotes, le passent à se préparer à la fête de demain. Pour nous, nous employons notre temps à empailler les bêtes qui ont été capturées hier.

Je ne m’attendais pas à trouver ici des gens qui m’eussent connu précédemment. Je me trompais. Parmi les chrétiens qui viennent me saluer aujourd’hui il s’en trouve un qui a été à Pékin, qui m’y a vu et m’a parlé dans notre maison même, quand je commençais à former le petit muséum du Péythang. Outre cet homme, il y en a beaucoup d'autres dans cette province qui ont visité le nord de leur empire; mais c’est dans la compagnie des rebelles! L’une des tactiques des Tchung-mao consistait à s’incorporer, de gré ou de force, tous les hommes valides qu’ils rencontraient, pour en faire leurs portefaix, leurs porteurs d’armes, etc. Voilà ce qui explique leur incroyable nombre de cinq cent mille individus, qu’on a vus parfois réunis en corps, sous le nom de Longs-Çhrveux. Beaucoup de

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chrétiens de ce vicariat, et même deux prêtres indigènes, se sont vus entraînés par eux pendant plus ou moins de temps.

Aujourd’hui, l'un de ces Tclinng-mao forcés me raconte qu’il a vu près de Tiéntsin, il y a cinq ans, deux Européens arriver tout à coup dans leur camp pour offrir leurs services au Yén-ouang (roi des Enfers). Ce chef redoutable des rebelles paraissait charmé de leur venue, et aurait bien voulu conserver dans son armée les siang-jcn (hommes d’Occidenl). .Mais ces messieurs comprirent sans doute qu’il n'y avait rien de bon à faire, avec ces bandes indisciplinées et féroces. Ils parvinrent à s’échapper aussi adroitement qu’ils étaient venus.

J 'étais à Tiéntsin à l’époque dont il s’agit ici ; cl il est fort curieux de savoir que l'un de ces téméraires Européens vint alors lui-même me conter sa visite au roi des Enfers.

D’après ce que me disent nos chrétiens fugitifs, il est positif que les défaites essuyées é la fin par les rebelles ont coûté la vie à un grand nombre d’entre eux ; mais il n’est pas certain que leur empereur Yén-ouang , natif de Honàn, ne soit pas encore plein de vie. Le plus grand nombre des Tchang-mao, après s’être débandés, s’en sont tranquillement retournés à leurs maisons et à leurs occupations antérieures. — Je rencontre partout de ces ex-rebelles, et ils me disent tous qu’ils n'ont jamais eu l’idée de faire une révolution politique, mais que leur unique but était de s’enri-

chir davantage et plus vite qu’ils ne l’auraient fait dans leurs emplois ordinaires. Parfois ils m’ont eux-mêmes raconté froidement les cruautés, les horreurs inconcevables que commettaient impunément ces hordes, de brigands. Sans doute, ce n’était là pour eux, qu’une application de la loi darwinienne, du Struggle-for-life! ... En ce cas, sans en être passés par la filière des fatigantes recherches scientifiques, les hardis penseurs chinois auraient devancé, dans une pratique très-logique, les générations futures qu’entendent préparer à l’Europe les théories de ceux qui veulent raccourcir les bras de Dieu jusqu’à ne pouvoir point s’occuper des choses de notre monde, et qui prétendent remplacer la morale chrétienne par la fatalité du panthéisme, par l’aveugle nécessité.

Ce qu’il y a de bien sûr, c’est que les ravages des rebelles ont, non pas décimé la population de la Chine centrale, mais l’ont réduite à la moitié, au tiers, et même au cinquième de ce qu’elle était auparavant dans certains départements.

Ceci doit expliquer en partie la divergence des opinions des voyageurs européens à propos du nombre total de la population de l’empire chinois. Selon les époques et selon les régions visitées, révalualion pourra avoir une différence énorme. Après ce que je vois moi-même dans ce vovage, j’aurai beaucoup à rabattre de ce que je pensais à cet égard. Mais je suis loin de croire comme M. von Richthofen, (pii, m’a-t-il dit l’an dernier, n’attribue plus à la Chine qu’une centaine de mil-

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lions d habitants! — Tous les missionnaires qui connaissent la Chine n’ont qu’une voix pour dire que cette estimation est très au-dessous de la réalité. Et en cela ils ne s'en rapportent pas uniquement au dire des Chinois. Bien que les missionnaires, répandus dans toutes les parties de 1 Empire, n’écrivent pas de livres et ne fassent guère parler d’eux-mèmes, je puis aflirmer qu’il s’en trouve parmi eux qui ont autant d’esprit, de jugement, de prudence et parfois d’instruction, que le premier venu de leurs compatriotes d'Occidenl, et ils sont mieux (pie tout autre à même de bien juger du nombre des habitants du pays où ils séjournent.

Les missionnaires savent tous qu’une maisonnette qui en Europe 11e logerait qu’un cheval, une vache et son veau, abrite ici plusieurs familles, dont le personnel monte parfois au total de vingt, trente et quarante individus. Ils savent en détail combien il y a de hameaux et de villages dans un canton [tou), combien il y a de tou dans un chien ou shien (arrondissement); combien de mhiên dans un fou (département), et combièn de fou dans un $m ou chèng (province). C’est en calculant ainsi, mieux que par kilomètres carrés, qu'on obtient le chiffre le plus approximatif de la population totale de l'Empire.

Nota. Au moment (9 juillet l873)où je recopie à l'encre ces notes de voyage, je me trouve dans le Kiangsi oriental, non loin du Fokién. Or, voici quelque chose de très-positif sur la population de

celle province qui a été aussi, comme on lesail, tant et si longtemps ravagée par les rebelles et par les impériaux.

Le Kiangsi mesure cent soixante-dix lieues dans sa plus grande longueur, comme la plupart des autres provinces fie l’Empire. 11 renferme treize départements, ou fou , comptant ensemble soixantequinze shién, deux tchéou et deux lldn , c’est-à-dire en tout soixante-dix-neuf arrondissements. Or, notre département de Nan-tchên (oii je suis à présent) contient cinquante-cinq cantons ou tou, et notre canton, nommé Tsi-tou , est formé de dixneuf hameaux ou petites communes. Ce septième (/.si, sept) canton est montueux et passe pour être peu peuplé, de même que le neuvième canton ( Kiou-lou ), qui lui fait suite, au nord-est. On n'v compte qu’un peu moins de mille familles actuellement existantes; beaucoup moins qu’autrefois.

En supposant qu’il y ait mille familles dans le canton, et, d’un autre côté, en réduisant au minimum de quatre le nombre des personnes de chaque famille, nous trouvons quatre mille âmes pour le tou de Tsi-tou. D’après celte base, c’est-àdire en prenant (sans crainte d’exagération) le nombre de quatre mille habitants pour la population moyenne de chaque canton, les cinquantecinq tou de notre shién renfermeront deux cent vingt mille âmes, et les soixante-dix-neuf shién de la i )rovince donneraient le chiffre de di.r-sept million* trois cent quatre-vingt mille pour le total approximatif de ia population du Kiangsi.

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Et si, parmi les div-huit provinces de l’Empire, il y en a île moins peuplées que le Kiangsi, il y en a aussi plusieurs dont la population est beaucoup plus considérable, telles que le Tcliély, le Setchuan, etc. En prenant donc pour moyenne les dix-sept millions de Kiangsi, les dix-huit provin- - ces ensemble nous fourniront encore un total de plus de trois cents millions d’habitants pour la Chine inlra-murale.

Sans doute, les voyageurs sont étonnés de voir vide l’intérieur de presque toutes les villes chinoises. Mais, en échange, je suis toujours surpris de rencontrer de très-nombreuses familles établies au milieu de montagnes supposées solitaires, dans les vallées les plus élevées, sur des coteaux escarpés qui nous sembleraient inhabitables, et cela autant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’ancienne Chine. Ainsi, sur l’immense lisière de cette gigantesque frontière qui s’étend depuis la Corée jusqu'au Tonkin, la population chinoise se trouve maintenant aussi nombreuse que dans les parties limitrophes de l’intérieur de l’Empire; elle y continue à faire partie intégrante des provinces d’où elle émane. C’est ainsi que les mandarins de la province où je me trouve en ce moment considèrent comme une dépendance du Chénsi tout le vaste pays des Orlous, depuis une trentaine d’années que leurs administrés ont commencé à cultiver cette contrée naguère réservée exclusivement au pâturage des troupeaux mongols.

D’autre part, on sait que les pertes de population

se réparent promptement en Chine. Les Chinois n’ont ni la conscription ni quoi que ce soit qui les empêche de se marier tous et de bonne heure, et, d’ordinaire, leurs femmes ont des enfants pendant l’espace de cinq lustres. Si ce n’étaient donc les cas très fréquents d’infanticide, les familles seraient fort nombreuses.

Il faut aussi tenir compte de cette multitude d’enfants qui meurent en bas" âge faute des soins nécessaires à l’enfance, et par la petite vérole. Sans ces deux causes de mortalité, les vides opérés par les rébellions, ou mieux les brigandages, seraient comblés plus rapidement encore que je ne l’exige pour l’exactitude de mes calculs.

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