CHAPITRE XIII
Fêtes du nouvel an chinois. — Cérémonies ; musique chinoise, instruments, airs, exécution. — Visite à une mine de charbon. — Premiers insectes de l'année. — Récréations des Chinois, l’escarpolette. — Différend des chrétiens avec les païens de leur voisinage, arrangé par l'intervention du voyageur. — Seconde course à Sin-djaé-Ii ; tour des domestiques. — Ascension d’une dépendance du Thaé-péy-chan. — Une autre mine de charbon ; effet de la décomposition spontanée de la pyrite. — La vallée de Hong-hoa. — Abondance et familiarité des faisans.
29 janvier 1873. Yén-kia-tsoun. Beau temps. Nouvel an chinois.
Le premier jour de la première lune est aussi le commencement du Tchan-tiên, ou printemps officiel. Malgré mon voyage en Europe, qui m’a pris dix mois, c est bien la neuvième fois que j’assiste au renouvellement de l’année chinoise, et toujours j’ai vu du beau temps pour cette circonstance ! Je ne sais pas si la même chose a eu lieu pour la Chine méridionale, où je ne me suis jamais trouvé à pareille époque.
La chrétienté de Yén-kia-tsoun possède un Ingyao-houy, ou société de musique: aussi ces braves musiciens ont-ils préparé les plus beaux morceaux de leur répertoire pour célébrer le nouvel an. En conséquence, nous avons aujourd’hui : 1° messe avec grande affluence de chrétiens, qui est, non pas' chantée avec accompagnement de musique,- mais dite malgré les bruyants instruments à vent, à cordes, à percussion, renforcés des interminables pétards de rigueur en pareille solennité; 2" déjeuner au son de la même musique cl des mêmes pétarades ; 3° cadeaux divers consistant en fruits et petites pâtisseries ; 4° khotho, ou grande prosternation, de tous les principaux chrétiens du lieu, habillés en grande cérémonie.— En ce pays, la grande salutation consiste en six prosternations entremêlées d’autant d’inclinations profondes. En ce jour, ces manifestations de respect sont de rigueur de la part des enfants envers leurs parents, et de celle de tous les inférieurs envers leurs supérieurs. Ici les chrétiens pensent remplir un devoir en me faisant le khotho solennel, comme au représentant de leurs clién-fou, ou pères spirituels, et je dois accepter gravement leurs hommages, malgré mon peu de goût poulies cérémonies; agir autrement serait m’exposer à contrister ces braves gens, et peut-être même à les scandaliser. Il me faut donc passer par-là pendant tout ce jour; sans compter qu’il y aura encore, me dit-on, des salueurs retardataires pour demain et après-demain.
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J’avoue que j’ai toujours aimé la musique (c’est un défaut, au dire de S. fi. X.). Je m’en suis occupé jadis, tant en France qu’en Italie, dans ce pays classique des beaux arts où de saints personnages comme saint Alphonse de Liguori, saint François de Sales, saint Philippe de Néri, n'ont pas trouvé honteux de faire eux-mêmes de la musique. — Ces hommes, aussi éclairés que vertueux, avaient reçu avec une éducation civ ile le goût de tout ce qui est beau.... — J'avoue donc que j’aime la musique et que, aujourd’hui, je ne me trouve pas plus fâché et ennuyé du tintamarre de nos virtuoses que de leurs cérémonies un peu exagérées; j’ai ainsi l’occasion opportune de vérifier pour la millième fois que les Chinois, en fait de beaux arts, n'ont pas su s’élever au-dessus du degré le plus infime. D’abord, en fait d’instruments, je ne connais rien de plus imparfait, de plus primitif que les leurs (si ce n’est peut-être le tambourin et le fifre de mes chers compatriotes, les Basques, et de leurs voisins). Leur Uù te, sans clef, est essentiellement fausse; leur chalumeau est hideux et pour le timbre et pour l’inexactitude. Leur violon, d’assez bon ton d’ailleurs, n’a que deux cordes en réalité, et manque d’étendue pratiquement suffisante; il se modèle d’ailleurs sur la gamme fausse des autres instruments, de même que la guitare. Celle-ci serait la moins mauvaise, jouée • seule et pas à la chinoise; ses notes rappellent le son de notre mandoline. Cet assemblage de pipeaux, ou de microscopiques tuyaux d’orgue,
qu’on nomme flûte de Pan, a chez les Chinois une assez jolie disposition et un bon aspect, mais comme instrument de musique il ne mérite de figurer qu’à côté d’un mirliton. Un autre instrument auquel on a la prétention de faire donner des notes est ce système de cloches ou de plaques de fonte ou de pierre qu’il est à peu près impossible de faire concorder avec le reste des instruments. Ajoutez à tout cela des cymbales, divers tambours et caisses, des morceaux de bois plus ou moins creux, des castagnettes gigantesques, et vous aurez l’idée de l’orchestre le plus complet que l'on puisse voir en Chine; l’Empereur n’a pas aulre chose dans sa musique. Voilà pour les instruments.
Quant à l'instrumentation, voici ce que j’ai observé. Tous les morceaux que jouent les Chinois sont à deux temps ; et il y a des instruments exprès pour battre la mesure (on bal celle-ci d’une façon aussi guindée que bruyante). Les musiciens ont appris par cœur leurs interminables morceaux, et jamais je n’ai vu un Chinois sachant lire de la musique (bien que leur écriture renferme des signes musicaux), si ce n’est dans notre collège de Pékin, où les élèves s’amusent parfois à chanter les airs imprimés à la chinoise. De même, jamais je n’ai entendu un orchestre chinois sans que, après une minute de musique, il n’y eût entre les divers instruments un désaccord allant jusqu’à un demi-ton et même un ton de différence! Mais cela n’empêchait pas ces intrépides instrumentistes de
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continuer ù souffler et à ràcler jusqu’au bout. Pour eux, tout semble aller bien, pourvu que l’on monte et que l’on descende au môme temps à la fois, sinon par les mêmes notes.
La musique chinoise vaut-elle mieux comme composition? Malgré toute ma bonne volonté, je ne puis pas parvenir à découvrir qu’il en soit ainsi. D’abord, le Chinois ne connaît point l’harmonie, et il n’a pas l’idée des accords : quelque nombreux que soient les chanteurs el les joueurs, toutes les pièces s'exécutent a l’unisson. Ensuite, ils ne connaissent pas les accidents musicaux, les I changements de Ion et toutes les richesses mélodiques qui en découlent; ils jouent tout sur le même et unique ton initial, le seul qui soit possible avec leurs ingrats instruments. Après cela, les morceaux chinois sont d’ordinaire d’une longueur interminable. Et, bien que leur mélodie offre çà et là quelques passages vifs et agréables, ce n’est habituellement qu’iine longue suite de notes insignifiantes, roulant sur une petite échelle et d’une façon très-monotone. — Un fait, curieux, c’est qu'un morceau chinois ne finit jamais sur sa note fondamentale, pas même sur la tierce, comme cela a lieu dans les chants populaires des autres parties du monde, mais bien à la note qui suit la fondamentale, par exemple, ré, supposé qu’on joue en do. Et les artistes se délectent en prolongeant en point d’orgue cette note si contraire à la nature.
Toutes ces observations que je viens d’écrire concernent surtout la musique de Pékin et du
Nord, de ce qu’il y a de plus chinois en Chine. J'ai vu qu’il faut admettre quelque différence pour la Mongolie, le Tibet, et pour tout le midi de l’Empire, dont les habitants paraissent avoir une autre origine.
De plus, je dois noter une exception à ce que j’ai dit, au sujet de certains joueurs de guitare et de violon. Il y en a qui chantent une sorte de récitatif ou des couplets plus courts, tout en s’accompagnant sur leur instrument d’un autre air ou chant qui ne procède pas à l’unisson : l’artiste entre-croise l’air principal d’une sorte de fugue plus ou moins compliquée, plus ou moins heureuse : c’est alors un véritable accompagnement.
Je termine mes réflexions sur l’art musical chinois en ajoutant que les jeunes gens de cette nation auxquels on enseigne la musique européenne dans nos collèges ou séminaires finissent par aimer celle-ci, et qu’ils savent fort bien distinguer les beaux morceaux de ceux qui le sont moins. D’où il faut conclure que la parfaite indifférence que, dans certaines circonstances, des mandarins et des princes ont montrée à l’audition d’une musique européenne parfaite, ne doit point s'attribuer à une différence d’organe, mais ù une différence des premières impressions : dans les beaux arts l’homme apprécie les choses moins d’après ce qu’elles sont en elles-mêmes et dans la nature que d’après leur mode de correspondre à l’idéal qu’il s’est fait de la beauté et aux types qui exis-
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tout plus dans ses sentiments et dans ses impressions (pic dans son jugement.
Mais quittons la musique pour les hôtes, qui sont ici mon principal soin du moment ! Les commissions que j’avais données à Tehou-che-Chién pour l’acquisition de quelques ibis ont été exécutées, é la fin. Les chrétiens y ont réussi é faire tuer et é acheter deux île ces échassiers, qu’ils m’envoient aujourd’hui par un homme de leur pays. Ces oiseaux ne me paraissent pas très-vieux; ils sont blancs, é l’exception des ailes et de la queue, oii seulement s est développée la belle couleur rose propre aux sujets adultes; les premières pennes alaires sont aussi terminées de brun. Mais il n’y a aucune trace de la teinte cendrée des ibis du Tchékiang, et, h première vue, mes oiseaux me paraissent aussi avoir un bec moins fort que ceux du Sud.
30 janvier 1873. Yén-kia-tsoun. Beau temps.
Nous préparons aujourd’hui nos deux ibis , qui nous donnent bien du travail, soit é cause de leur état de saleté, soit parce que leur plumage est en mue. J’observe que les nouvelles plumes sont roses, et non point grises : il est donc évident qu’au printemps et en été la teinte gris-cendré n’orne point ici le cou et le dos de cette espèce. Mes deux oiseaux sont un mâle et une femelle, et le premier est plus grand que sa compagne de quatre centimètres. (Dans les hérons c’est toujours la femelle qui est la plus grande.) Si donc la couleur cendrée
n’est pas la livrée de printemps de l'Ibis rose, ou Nippon, comment se fait-il que tous les ibis adultes que j’ai vus au Tché-kiang, en avril et mai, étaient ornés du plumage gris que l’on croirait propre au jeune âge? Nous avons dans cetlc province-là une race locale, spécifique, pour laquelle j’ai proposé, l’an dernier, le nom d 'Ibis sinensis.
31 janvier 1873. Yén-kia-tsoun. Très-beau temps. Grand froid la nuit et à l’ombre; très-chaud au soleil.
Pas de nouvelles, pas d’acquisitions importantes. L’un de nos hommes en piochant dans la terre y trouve deux Carabus noirâtres, vivants, d’une espèce qui m’est inconnue. Nous prenons aussi un Blaps aux élytres pointillées, et un autre mélasome à formes trapues. Malgré cela, il est visible (jue ces sèches plaines el ces collines déboisées doivent fournir bien peu d’insectes dans la bonne saison; el mes Chinois me confirment dans cette opinion.
Un Gobms et un autre petit poisson que nous prenons dans le torrent de Tsang-yu sonl aussi des espèces que je n’avais pas observées jusqu'ici.
1er février 1873. Yén-kia-tsoun. Très-beau temps.
Je vais visiter une mine de charbon de terre qui se trouve à deux ou trois lieues au sud-est de ce village, au milieu de petites collines qui talonnent le Tsing-ling. Les rochers de ces monticules
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ressemblent à ceux déjà observés dans noire xoisinage : des scliisles métamorphiques, des gneiss, quelques (lim ites porphyriliques.
Les mines sonl exploitées depuis une vingtaipe d'années seulement, cl Irès-inal; elles sonl ouvertes au haut de petites montagnes déboisées, à environ mille mètres d’altitude. Les couches schisteuses qui renferment le combustible minéral sont relevées verticalement; elles sont très-tourmentées, froissées et glissées. Ce 'charbon paraît remonter aux premiers âges de la végétation, vu l’ancienneté des roches qui le contiennent; mais je ne puis y découvrir à l’œil des traces évidentes de plantes, pas plus que dans les schistes qui l’avoisinent. C’est un anthracite très-pesant, comme celui de l’autre vallée, d’un aspect métallique, qui raie et tache la main comme de la plombagine, et qui s’allume 1res difficilement. Même à celte hauteur de plus de mille mètres d’altitude, ces collines sont couvertes d’une épaisse couche de terre jaune et argileuse, semblable à la formation hoang-hoïenne.
J’ai retrouvé parmi ces montagnes quelques pieds de Cephalotaxus Fortunei ; et tout près des mines croit un vieux pied de Catalpa Bungei , de très-grande taille.
Les mineurs m’apprennent qu’un^/tao-/ou de petites dimensions ( Cervus pygargus?) se montre parfois dans les environs de leurs cabanes, où les lièvres sont très-communs, comme nous-mêmes nous pouvons nous en convaincre.
Les animaux que j’ai capturés dans la journée consistent en deux Phasianus t arqua tus : l’un de ces faisans a le collier interrompu sur le devant et sur le derrière du cou, comme ceux de Tchékiang. Je tue aussi quatre Trochaloptérons, quatre Carpodacus Pallasii , deux Snthora, un Ruticilla llodgsonii, etc. J’ai aperçu deux faucons de forte taille (pèlerins ou sacres!, un busard cendré ( Circus cijaneus) et quelques éperviers vulgaires.
Ces montagnes, quoique déboisées, offrent dans leurs vallons incultes des abris pour les animaux sauvages; je ne doute pas qu’en été il n’y eût là des choses intéressantes pour le naturaliste. Malheureusement, il n’y a pas moyen de se trouver en plusieurs lieux à la fois, et je suis obligé de choisir le meilleur.
De son côté mon domestique Lu, après une journée ( litière de recherches, me revient avec six petites ablettes et un seul Cetonia (prémices du printemps) à couleurs testacées. Ce garçon ne s’est pas échiné à la peine !
2 février 1873. Yén-kia-tsoun. Ciel couvert. Dimanche et fêle.
Les fêtes du nouvel an continuent ; la messe est encore célébrée avec une nombreuse assistance et avec accompagnement de musique chinoise. A p rès quoi il me faut recevoir de nouveau des visiles et des salutations de nouvel an, accompagnées des petits cadeaux d’usage, c’est-à-dire des
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fruits et des gâteaux qui me servent à rendre heureux les enfants des voisins.
Comme je l’ai noté, la petite chrétienté de Sindjaêli que j’ai \ isilôe dernièrement est située assez près des grandes montagnes. Aussi avais-je le projet d'y retourner demain pour y passer plus ou moins de temps, selon les circonstances. Mais le prêtre chinois Iloang , qui est chargé du soin spirituel de toutes les petites sociétés de fidèles de ce district, me fait annoncer qu’il viendra me faire sa visite de nouvel an mardi prochain : je me trouve donc obligé de l’attendre ici jusqu’après ce jour : mais nous essaierons de ne pas perdre notre temps.
De même que dans le reste de la Chine, tous les travaux sont suspendus dans ces paisibles campagnes elles boutiques fermées, pendant la première décade du premier mois : les gens riches continueront à chômer pendant quinze ou même trente jours. Les réjouissances chinoises sont peu variées, peu brillantes, et elles paraîtraient fort insipides à nos pétulants Européens : elles consistent à faire meilleure chère qu’à l’ordinaire (et cela n’est pas merveilleux), à se tenir en habits de fêtes tout le jour, à recevoir et à rendre des visites, et à faire force tapage avec les cymbales, la caisse et les pétards. En Chine, point de danses ni di bals, point de jeux publics, point de récréations communes, rien de tout ce qui signifie fête dans nos idées européennes. On s’y croirait au milieu de vrais sages, de Calons! Quoique les boissons
alcooliques se vendent à vil prix par toute la Chine, jamais il ne m’est arrivé d’y voir un homme ivre; presque jamais je n’y ai vu des hommes, ni même des enfants, en venir aux mains et se battre entre eux. Cela doit sans doute arriver quelquefois, mais rarement, surtout dans la moitié septentrionale de l’Empire. Aussi devons-nous rendre à la civilisation chinoise la justice quelle mérite, et confesser que, en dehors des guerres de rébellion, les Chinois de l’intérieur constituent un peuple tranquille, rangé, laborieux, économe, doux. Trois classes de leur société font exception à cette règle, comme le dit un de leurs proverbes : ce sont les soldats, les bateliers et les portefaix.
.le vois très-en vogue au Chénsi un divertissement qui me rappelle nos jeux d’enfance de l’Europe, et que je n’avais encore rencontré nulle part en Chine. Des escarpolettes sont installées (pour la circonstance du nouvel an) devant beaucoup de maisons ; non-seulement les enfants des deux sexes, mais même des jeunes femmes mariées, se livrent à cette récréation avec autant d’entrain que nos jeunes gens d ’outre-mers-et-continents.
Quoique d’ordinaire le ciel soit serein en hiver, l’atmosphère à cette époque n’est pas très-pure dans les régions basses, et la vue ne s’y étend pas fort loin. Cependant hier, du haut de la montagne à houille, j’ai pu apercevoir un vaste espace de la contrée qui s’étend au nord, au delà du Yè-ho. C’est une plaine à triple étage : te premier (le plus éloigné et le plus élevé), un Diluvium hoang-hoieu, est
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à une centaine de mètres au-dessus du niveau de la rivière ; le second est de quelques dizaines de mètres plus bas, et le troisième étage consiste dans le dépôt du nivellement produit par les eaux actuelles. La formation de ce triple niveau des plaines qui longent le Yé-ho, de part et d’autre, s’explique facilement par l’action régulière des cours d’eau commençant leur lent travail d’érosion immédiatement après la déposition de l’épaisse assise hoang-hoïenne.
3 février 1873. Yén-kia-tsoun. Très-beau temps, avec froid intense au matin et au soir.
Toute notre journée est employée à mettre en peau les seize oiseaux que nous avons pris avanthier.
Les gens du pays m’apprennent que les mines de charbon que j’ai visitées appartiennent à un seul et même dépôt, que l’on retrouve dans plusieurs des montagnes voisines. Cette houille serait très-abondante dans l'intérieur des mines, et elle coûte très-peu sur les lieux d’extraction ; même rendue ici, elle ne vaut encore que moins d’une sapèke la livre. Un foyer ou un fourneau en consomme de vingt à vingt-cinq livres en vingt-quatre heures, c’est-à-dire, pour une valeur correspondant à un peu plus de deux sous de notre monnaie. A cause de la difficulté qu’a ce charbon de prendre feu, une fois allumé on ne le laissé plus s’éteindre dans les foyers. Il ne donne ni fumée ni mauvaise odeur; les morceaux cassés affec-
tent une forme conchoïdale, et non point cubique ou prismatique, ni feuilletée.
On me dit que les montagnes basses que nous voyons à une dizaine de lieues au nord-ouest, sur la rive gauche du Yé-ho, fournissent une houille bien meilleure que celle-ci. Quoiqu'il en soit, il est bon de noter que, vers le 34“ latitude et le 104" longitude, il existe un groupe de collines carbonifères où le combustible minéral parait se trouver en abondance et qui n'est encore que très-peu et très-mal exploité.
J’ai dit plusieurs fois, et lous les autres voyageurs confirment cela, (pie la Chine est un pays riche en charbons de terre; toutes les provinces de cet empire où j’ai porté mes pas jusqu'au jourd'hui fournissent ce combustible : le Léao-tong, la Mongolie orientale, le Chan-tong, le Cluansi, leChénsi, le Honan,le Houpé,lc Setchuan, le Kiangsi, leTché- Kiang, le lvouang-tong, et même le Kiangnan.
4 février 1873. Yén-kia-tsoun. Très-beau temps. Le baromètre est monté à 690 millimètres.
Que le Révérend Père chinois vienne ou ne vienne pas me faire la visite qu’il m'a annoncée, je n ai lias l’intention de perdre plus de temps à l'attendre ici. En conséquence, je m’occupe de mes préparatifs, pour me transporter demain au hameau de Sindjaéli, oii je pense ne séjourner que quelques jours. Je commence à comprendre que, si j’avais à demeurer le reste de l'hiver au pied ou au milieu de ces montagnes, mes collections ne
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s’y enrichiraient guère d’espèces nouvelles, et qu’ainsi le mieux pour moi sera dépasser au sud de la chaîne, aussitôt que j’aurai terminé ici quel ques autres recherches.
Aujourd’hui, j’ai à remplir les fonctions déjugé de pair! Les chefs des chrétiens de Yén-kia-tsoun viennent m’avertir que, un de ces derniers jours, quelques païens du voisinage ont injurié grièvement les chrétiens, leurs femmes, et même le chérifou, en disant contre eux toutes sortes de vilenies sur la voie publique. Ils me prient de faire, avant de quitter leur village, une leçon A ces méchants voisins, en les obligeant A rétracter devant témoins leurs calomnies et leurs malédictions. — Je sais combien tous les Chinois redoutent les mauvaises paroles et combien ils sont chatouilleux à l’endroit des imprécations. Je sais aussi, d’un autre côté, que mes braves cl paisibles chrétiens d’Yénkia-tsoun ne seraient pas aussi affligés que je les vois, sans un motif grave dans leur opinion. Par conséquent, je surmonte cette fois encore ma répugnance A m’occuper de ces sortes d'affaires, et, d’après le conseil de nos sages vieillards, j’expédie trois hommes, y compris l’un de mes Pékinois, pour dire aux calomniateurs que, ayant entendu raconter qu’ils avaient proféré des paroles blessantes pour l’honneur des chrétiens et de leurs missionnaires, je tiens A savoir de leur propre bouche, et aujourd’hui même, sur quoi ils fondent leurs assertions, qui me paraissent n’être que des jnéchancetés. — 11 n’en faut pas davantage pour
obtenir la réparation désirée et rétablir la paix entre les offensés el les offensants. — Dans la soirée, les deux mauvaises-langues viennent nie trouver humblement, en compagnie des trois principaux citoyens de leur commune, el ils me font le kholhu , en demandant pardon el en confessant qu’ils ont mal parlé.... Selon l’usage chinois en pareille circonstance, ils ont apporté avec eux du vin et des viandes, afin de faire un repas d’amitié avec les chrétiens; el la paix se trouve ainsi rétablie entre les deux villages voisins.
Pendant la journée, mes jeunes gens m’ont apporté quelques hélix empâtés dans une roche calcaire très-dure, de la même couleur et de la même nature que notre diluvium , et détachée de ce même terrain quaternaire. Ce sont là évidemment trois espèces que j’ai récoltées vivantes dans les montagnes d’Inkiapo. Ce fait, et plusieurs autres que j’ai notés déjà, tendraient à prouver que nos puissants dépôts quaternaires ont reçu des montagnes voisines la plupart des matériaux qui les constituent (des boues, du sable, des coquilles terrestres; point de cailloux roulés ni de grandes pierres), et que les causes qui ont amené la disparition des grands mammifères quaternaires, dont ce terrain renferme les restes, n’ont pas cependant détruit ces petils mollusques terrestres.... Intelligenti pauca!
5 février 1873. Beau temps.
Nous mettons trois heures pour nous rendre
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d’Yén-kia-tsoun à Sindjaéli; il y a sept hommes pour porter nos meubles et bagages indispensables. Pour les caisses collections, nous les avons laissées au premier de ces villages.
Le baromètre marque 670"‘,,, au hameau de Sindjaéli, cpii est dans une assez jolie position, dans un vallon perdu au milieu de petites collines quaternaires 011 les lieux ravinés montrent des rochers granitiques. Quoique le soleil nous brûle la tête parmi ces arides monticules, la neige et la glace abondent encoredans les endroits ombragés.
Tous ces mamelons de terre meuble sont ensemencés de blé et de petits pois; et c’est seulement près des sépultures et au fond des collines qu’il y a des arbres: thuia , catalpa , paulownia , cedrelu, ailantus, deux espèces de populus , ulmus, diospyros zisyphas.
Chemin faisant, j’ai tué un Parus monticola ; et je suis très-étonné de rencontrer dans ces parages cet oiseau himalayen, cette jolie mésange qui ressemble tant, à notre grande charbonnière.
Les bords du large lit pierreux du torrent que nous avons traversé pour venir ici étaient bien animés ce matin! C’est étonnant tout ce que nous y avons trouvé d’oiseaux, appartenant tous aux espèces communes du pays : pie bleue, geai d’outre-mer, crave, choucas, étourneau, faisan, tourterelle, pie et corbeau ordinaire, etc. ; tout s’y trouvait réuni, connue pour une fête commune, tout y foisonnait en grand nombre connue pour nous souhaiter la bienvenue! Je me suis bien
gardé de troubler cette joyeuse population emplumée, mais mon Pékinois Ouang qui marchait loin de moi, n’a pas su résister à la tentation de la tirailler. C’était bien inutile! Ses captures ne nous serviront qu’à la cuisine.
6 février 1873. Sindjaéli. Très-beau temps encore.
Ce matin, j’ai un moment de mauvaise humeur. Mes domestiques m’ont joué un de leurs petits tours : comme ils n’ont pas plaisir (je m en suis bien aperçu) à rester dans ce lieu assez misérable, ils commencent dès le premier jour à vouloir m’en dégoûter aussi par un de ces petits moyens tortueux si fréquemment employés par les Chinois de Chine et de tous les pays ... Ils se sont arrangés de manière à ne m’apporter pour mon déjeuner qu’un horrible petit pain, noir et acide, complètement immangeable, même pour moi qui suis habitué à tous les régimes! Ils disent faussement qu’il n’y en a pas d’autre dans le pays, mais je les trompe bien en envoyant, sans leur souffler mot, acheter des pao-dze au village voisin : ce serait leur faire trop d’honneur que de me plaindre de leur procédé.
Comme je ne suis venu à Sindjaéli que pour être plus à portée d’examiner si les grandes montagnes voisines peuvent m’offrir des ressources pour mes recherches du moment et de l’avenir, je vais dès aujourd’hui parcourir, pendant la journée entière, les flancs et les vallons du S$e-péy-chan} qui eçt
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un membre méridional du Thac-pêy-vhan. J’v moule jusqu’à deux mille cinq cents mètres d’altitude sans rien prendre ni même voir d’intéressant. Ces innombrables crêtes sont hérissées de rochers et d’arbustes, maintenant ensevelis sous la neige glacée. — Ce sont partout des granités; les collines inférieures en contiennent beaucoup de blocs roulés, empâtés et recouverts de terre diluvienne jaunâtre : preuve que le tout provient de ces grandes montagnes et que les granités ont été violemment entraînés avant la déposition de ce terrain meuble, ou Ioess-hoang-hoïen.
Je rencontre aujourd’hui une troisième espèce de peuplier, bel arbre à écorce verte et lisse, avec des feuilles moyennes à très-long pétiole : c est un tremble nouveau pour moi. Il y a aussi dans le même vallon un Juniperus à rameaux cftilés et tombants, un vrai genévrier pleureur. Plus haut, je vois des coudriers, des saules, des Aralia de deux sortes, etc. Mais en général la végétation ne me parait pas très-riche en plantes ligneuses, tandis que les débris herbacés qui percent la neige démontreraient une plus grande abondance de ces plantes.
D’un autre côté, nous avons beau remuer et soulever toutes les pierres que nous trouvons à découvert dans les lieux exposés au soleil, nous n’y voyons pas trace d’insectes ni de coquilles. Ce ne sera donc pas la peine de perdre notre temps dans ces pays, pauvres en animaux petits et grands.
Les Phao-lou ou chevreuils, qu’on nous avait promis rie rencontrer dans ces parages, sont invisibles pour nous : nous ne voyons que des traces de sangliers et de lièvres. Dans les collines sousjacentes abondent maintenant les faisans à collier; les individus qui ne sont pas déjà appariés vont par troupes de dix ou douze oiseaux, les mâles avec les mâles, les femelles avec les femelles.
Chemin faisant, j’apprends qu’il y a trois ans on a tué dans cette montagne un grand budorcas blanc, lequel avant de se rendre aux chasseurs en a blessé mortellement plusieurs. Un Nemorhedw Echuardsii a aussi été tué [très d’ici, il y a peu de temps. 11 est bien malheureux que je n’aie pas la chance de me procurer au moins quelques débris de ces intéressants herbivores, pour vérifier s'il s’agit réellement des espèces que je suppose.
7 février 1873. Sindjaéli. Ciel couvert.
Malgré sa répugnance, j’envoie mon chasseur pékinois, pour une exploration de deux ou trois jours, dans la sombre vallée qui mène au Thacpéy-chan et qu’on nomme ici Hong-hoa.
Démon côté, j’emploie ma journée à parcourir le voisinage de notre demeure, où, à côté de l’homme, habite cl niche à son aise, dans les cavernes abandonnées du diluvium, le crave au bec rouge. Mes recherches peu fatigantes me fournissent plus de chasse qu’hier, mais pas un oiseau nouveau ni aucun être vivant qui intéresse. Mes prises consistent en un Enicurus à longue queue
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deux petits pomalorhins, les deux pics du pays, et encore une paire de faisans à collier. Ce gallinacé se rencontre partout où il y a des bambous ou des fourrés un peu considérables.
8 février 1873. Sindjaéli. Temps brumeux. Baromètre, 675 millimètres.
Malgré un brouillard très-épais, humide et froid, je me mets en roule avec deux hommes pour aller i visiter ce qu’on appelle ici les grandes mines de charbon. Elles sont à trois lieues d'ici, au sudouest, au milieu de petites montagnes couvertes du même dépôt quaternaire dont l’épaisseur ici est parfois très-considérable.
En remontant les torrents je rencontre, à la suite des granités, les mêmes roches verdâtres, dures,* stratifiées et mêlées d’amphibolite et de gneiss, que dans la vallée de la petite mine visitée précédemment.... La houille, très-pesante, friable,
; salissante, plissée et ridée de cent manières, est renfermée dans ces schistes métamorphiques verdâtres; mais les couches qui contiennent immédiatement le combustible sont noires et mélangées de beaucoup de quartz et de spath calcaire. Des blocs de calcaire cristallin, rayés de blanc et de noir, que j’ai vus dans le lit du ruisseau, parais sent provenir de masses supérieures aux couches anlhracifères. Mais le tout est tellement révolutionné, qu’il est très-difficile de reconnaître la succession des strates, qui, sur un petit espace, paraissent soulevées en plusieurs sens, disloquées,
et même renversées les unes sur les autres.
Pour moi, je trouve encore une explication de cette contusion locale dans quelque ancienne inflammation spontanée du charbon, par l’oxydation des sulfures de fer dont abondent ici les roches. En effet, dans une des mines abandonnées, le sulfure est en telle quantité et sa décomposition si rapide, que l’acide sulfurique qui en provient suinte dans le ruisseau et communique son goût aux eaux; les rochers humides sont tous jaunis d’une bave sulfureuse dont les émanations se font sentir au loin. 11 me semble inc trouver ici au milieu d’une batterie do piles électriques.
A l’ouverture de la mine principale, les indications de mon baromètre me fournissent une altitude approximative de mille cent cinquante mètres, et, à midi, le thermomètre donne trente degrés.
J’ai pris pendant mon excursion une paire de Garrulus sinensis, à létc immaculée. Ce geai doil être rare au pays, puisque les habitants paraissenl ne point le connaître. Je tire aussi une paire de Rhopophilus pekinensis.
Conformément à son parti pris de ne rien trouver de bon dans ces parages, mon chasseur pékinois a abrégé le plus qu'il a pu son exploration du Hong-hoa. 11 me revient donc ce soir à la maison, les mains vides! 11 y a, dit-il, trop de neige et de glace dans ces froides vallées; et de l’endroit où ils sont parvenus, lui et son guide, il y aurait encore cent U de chemin à faire pour parvenir au Thaé-péy-chan. — 11 n’a donc pas vu la forêt, mais
en chine.
de petits arbres, par-ci par-là, le pin à cinq feuilles, le bouleau, des broussailles abondantes et des bambouseraies sauvages, ovi on lui a dit que le $ong-hoa-l>[/ abonde. D’après mes hommes, cette étroite gorge, tout encombrée de rochers que la neige rend dangereux, est complètement impraticable en hiver; mais en été on pourrait y voyager et trouver à se loger dans les rares cabanes ou sous des rochers. Là non plus il n’y a donc rien à faire pour le moment.
9 février 1873. Sindjacli. Ciel charge de brouillard ; plus tard petite pluie et neige.
Dimanche et repos. Puisque ces collines ne peuvent me fournir rien de particulier pour mes collections, et que les grandes montagnes sont inexplorables maintenant, je me prépare sans plus tarder à quitter ce hameau demain matin, pour retourner à Yén-kia-tsoun. A la vérité, je me sens un peu piqué pour seconder ainsi les goûts el les désirs de mes domestiques.... mais, en conscience, je ne puis pas rester à perdre mon temps ici.
Les faisans à collier interrompu abondent singulièrement dans les ravins et les sépultures de toutes ces collines : c’est sans doute la neige des grandes montagnes qui les y a poussés. Cependant on me soutient qu’il y en a encore beaucoup en été. Personne ne persécute ici ces beaux gallinacés : aussi n’y craignent-ils point l’homme. Ce soir, pendant que j étais à causer avec quelques
chrétiens devant la porte de la chapelle, un beau faisan mâle est passé près de nous avec la familiarité d’une poule, pour chercher son logement de nuit sur des thuyas qui sont à quelques pas plus loin. Ce magnifique oiseau ne hâtait son pas, en relevant sa longue queue, que lorsque nous nous retournions vers lui pour admirer sa hardiesse.
10 février 1873. Retour à Yén-kia-lsoun. Au matin, ciel couvert el un peu de neige; puis, vent de sud-ouest, fort et froid. Vers le soir, le temps se remet au beau.
Jean s’en alla comme il était venu! — Notre petit voyage de retour se fait sans incident; seulement, nous sommes fouettés désagréablement, pendant tout le chemin, par un vent glacial. Nous remarquons à la sortie de la vallée quelques vieux peupliers qui portent plusieurs nids de milans : ces oiseaux sont précoces pour leur nidification, comme tous les grands rapaces. Mais ces pauvres bêtes, qui doivent vivre de rapine, sont tour à tour bien tracassés dans la possession de leurs gîtes par les pies et les corbeaux qui ne cessent de les charger avec fureur.
A peine rentré à Yén-kia-tsoun, je vois arriver des hommes d’une autre chrétienté voisine, qui viennent m’inviter à aller passer quelques jours chez eux, parce que, disent-ils, le P. lloang se trouve maintenant dans leur village.... Je regrette de ne pouvoir pas me rendre à leur désir, car je suis
EN CHINE
résolu à me remettre en roule demain même, pour m'avancer en ligne droite, avec deux hommes de bonne volonté, aussi loin que je pourrai vers le couchant, et même d’entrer sur le territoire du kansou, si cela est possible, par les montagnes méridionales. S’il ne m’est pas donné de franchir la frontière, jalousement gardée, me dit-on, au moins pourrai-je, sur les confins, obtenir îles renseignements plus complets sur les conditions physiques et politiques de celle province inconnue jusqu’aujourd’hui. Je suis ennuyé, désespéré de ne trouver que des gens qui ignorent tout ce qui dépasse les limites de leur cour et de leurs champs !...