DU 16 AU 25 MARS
Séjour chez les chrétiens de Ouang-kia-ouan. — Impossibilité morale de s’avancer à l'Ouest, dans les conditions où se trouve le voyageur. — Productions méridionales. — Course à Pa-ko-chan. — Innombrables collines granitiques. — Culture de l’Aconit. — Agréable rencontre du P. Yidi; réflexions sur l'étude des sciences naturelles. — Vénération du tombeau du P. Fabre; une pagode érigée en son honneur par les païens.
16 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Temps froid; vent, menace de pluie ou de neige. Thermomètre : quatre degrés; baromètre: sept cent quatorze millimètres; sous le trente-troisième degré de latitude.
C’est dimanche. En revoyant, pendant le repos de ce jour, mes notes et mes cartes, je me sens beaucoup de regret de ne pouvoir pas m’avancer plus à l’ouest et jusques aux sources des deux plus grands fleuves de la Chine! C’est là le point intéressant pour la géographie et pour l’histoire naturelle. Mais je vois que, pour y parvenir, il fau-
cirait se trouver dans d’autres conditions que les miennes : 1° il ne faudrait pas la guerre au Kansou ; 2° il faudrait avoir la protection réelle, efficace, du gouvernement chinois, et même son aide, son concours : ce qui est impossible dans l’état actuel des affaires politiques; 3° il faudrait être plusieurs hommes de bonne volonté et avoir une escorte pour la protection ; k° il faudrait disposer de fonds assez considérables, pour organiser une petite caravane, une véritable expédition.
Tout cela me manque, de même que la vigueur de la jeunesse et de la santé. Et si, tel que je suis, le désir de rendre un grand service à la science me poussait dans ces régions inconnues et réputées très-inhospitalières, je ferais bien sans doute un acte de courage et de dévouement; mais il serait tout à fait déraisonnable. N’ayant pas pour moi plusd’une^chancede succès contre neuf d’insuccès, je succomberais inutilement dans l’entreprise!...
Avant que le commencement des rébellions n’eût mit sens dessus dessous toute celte portion de l’Empire, un missionnaire prudent! aurait pu parcourir tout le Kansou. Mais, même alors, il n’eût pu se hasarder seul dans les régions plus méridionales, qui sont les plus intéressantes à connaître, dont les habitants parlent des langues inconnues, vivent de brigandage le plus possible (comme les Miaolzc du Kouy-tcheou), et, me «liton , reçoivent à coups de fusil les étrangers qui s’égarent sur leurs territoires. Autrefois, MM. Hue et Gabet ne traversèrent le Kokonoor que par la
grand’roule el unis à une caravane innombrable <|ui ne taisait (|uc passer.
Telles sont donc mes dispositions d’esprit cl, de corps, en ce moment, que je renonce même à aller visiter les intéressantes provinces du Yuna/n et du houy-tcheou , où j’avais jusqu’ici espcrô pouvoir me rendre un jour. Je descendrai à Ilan-Keou, après avoir termine mes collections de ce département de Han-îchong. Le voisinage des Européens me rendra l'énergie suffisante pour explorer le sud-est du Kiangsi et l’ouest du Tchékiang. J’ai lieu de croire que, après cela, mes forces seront tellement usées que je n’aurai plus qu’à penser à une autre retraite....
Quand l’œuvre A' occidentalisation de la Chine aura fait quelques progrès de plus, et que ce vaste empire sera devenu praticable pour les Européens, d’autres hommes, mieux préparés que moi pour une exploration scientifique cl moins embarrassés dans leurs mouvements que ne l’est un missionnaire catholique, compléteront le travail d’investigation que je ne fais qu’ébaucher; et cela, avec moins de peines et plus de succès que je n’en ai.
17 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Le temps, froid au matin, se remet peu à peu au beau.
Je vais parcourir nos collines voisines. Outre le blé, l’orge, le colza, les petits pois, les lentilles, qui couvrent les champs, j’y vois pour la première fois en Chine des pois chiclics. Ce légumineux, tant aimé des Italiens et des Espagnols, est-il une ré-
cente introduction ici? C’est ce qu’on ne sait pas m’apprendre.
En parcourant les ravins creusés par un ruisseau dans la couche du terrain quaternaire, je trouve une dent molaire d’un grand ruminant; malheureusement, ce fossile est mal conservé et se réduit en poussière. J’y ramasse aussi un petit fragment d’un os costal méconnaissable, mais que mes Chinois disent bravement être humain!
Les eaux de ce ruisseau, où un pêcheur travaille pour moi, me donnent une espèce particulière de goujon, et un autre joli petit poisson que les habitants du pays nomment pien-yu (poisson plat) : il a la forme d’une dorade, mais il n’atteint que quatre onces de poids. 11 a le dos d’un vert et bleu très-brillant, les flancs ornés de rose et de .violet, et les nageoires teintes de rouge, de même que la que’uc cl les yeux. C’est une admirable petite créature. v
Là même, nous prenons encore quelques Telphusa, ressemblant aux crabes deMou-kia-pin.Mais ceux que nous avons pêchés dans les ruisseaux de Ho-chen-miao forment une espèce bien distincte de celle-ci et toute nouvelle pour moi. J’ai rencontré les restes de ces crustacés jusque bien haut dans les montagnes, oii ils vont se faire dévorer par les putois et par l'Urva cancrivora.
L’arbre qui reste encore le plus commun dans cos environs est le Ligustrum lucidum, dont quelques pieds atteignent de grandes proportions. Il y a aussi bon nombre de Pistaria sinensis, qui
EN CHINE
croissent bien clans les terrains les plus secs.
Ce soir, j’acquiers un petit Cricctulus , d’un gris cendre foncé, qui paraît différer de ceux que j’ai vus jusqu’ici : il a sa raie dorsale à peine visible. Je ne pense pas qu’un rongeur de ce genre ail été encore rencontré si au sud que le trente-troisième degré de latitude.
18 mars 1873. Ouang-kia-ouan. Ciel couvert.
Je vais rendre ma visite au bon P. Tchao, qui se trouve, ces jours-ci, à trois lieues d’ici, au sud du Han-Kiang. Nous traversons ce fleuve sur un long pont de bois, (pic l’on enlève en été. Les eaux sont claires maintenant et assez abondantes pour porter des bateaux ; elles sont animées par la présence de quantités de sarcelles cl de canards sauvages, et de nombreuses volées de Molacilla alboïdes prennent leurs ébats sur le rivage.
Je vois aujourd’hui une paire de Lanius-schah, des Sturnus sericeus et des Euphona mêla mira , trois espèces du Sud que je n’avais pas encore rencontrées dans ce voyage. Je trouve aussi, en cage, un merle noir à bec jaune [Merula sinensis ), autre intéressant oiseau méridional, qu’on me dit avoir été pris aux alentours.
Mais une chose qui me frappe d’étonnement, c’est de voir comme la rivière sert de ligne de démarcation, de limite infranchissable pour certains végétaux qui foisonnent au Sud. Ainsi, cette sorte de grand frêne qui abonde tout le long des eaux des provinces méridionales est aussi assez commun
dans cette vallée du Han-Kiang; mais je nç l’y ai jamais rencontré au nord de ce cours d’eaü. La piegrièche typique de laChine et l'étourneau soyeux feraient-ils de même? Le fait est que, d’après moi, certains animaux recherchent, plus que le climat, certaines conditions de végétation et de manière d’être des régions qu’ils fréquentent.