‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire Chinois (volume 2)Chapitre 5 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

PRÉLIMINAIRE

Changhay. — V Hydropotes imrmis. — I.es collections d'histoire naturelle du 1t. P. Heude. — Voyage àNing-po; M. lt. Swinhoe et ses nouvelles acquisitions. — Course à Fong-hoa. — Tournée de trente-quatre jours dans l'intérieur du Tché-kiang; aspect riant de cette province. — Notes sur les conditions géologiques, botaniques et zoologiques des pa\s compris entre Ning-po et kiou-tchéou. — L'Ibis cendrè,YElanusmelanopterus. VHaliastur ijxdus. — lin Triton nouveau ; grande tortue d’eau douce. — Arbres principaux. — Retour à Clianghay : rencontre du géologue Von Richlkofen. — Les oiseaux de passage de cette ville au printemps.

C’est au commencement de mars 1872 que j’arrivai ù Changhay, après un voyage moins agité et moins fatigant que celui que j’avais fait en allant en France. — Le printemps parait être la meilleure saison pour faire le trajet d’Europe en Chine, et vice versâ. — Selon les recommandations que j’avais reçues, je m’y occupai aussitôt de l’acquisition et de la préparation de plusieurs Hydropotes inermis, Sw., que je voulais envoyer au muséum de Paris.

voyage; f.n chine.

Ce cervide curieux, de la taille et de la forme du chevrotin à musc, manque comme lui de cornes ; mais en revanche le nulle porte aux mâchoires supérieures deux dents canines, longues, acérées et tournées en bas, dont sans doute il se sert comme d’arme offensive et défensive. Il diffère aussi du musc, non-seulement par le manque de la poche odorifère, mais encore par la couleur de j son pelage, qui est le roux-fauve, et par ses habi- I tildes quasi-aquatiques. Tandis que le vrai musc vit sur les flancs escarpés des plus grandes montagnes, celui-ci passe une partie de l’année parmi les roseaux et, les hautes herbes des îlots et des bords du bas Yang-tsé-Kiang. C’est pour ce motif que M. Swinhoe lui a donné le nom d 'Hydropotes, c’est-à-dire, buveur d'eau!

Il est étonnant qu’on ait attendu jusqu’à ces derniers temps pour remarquer une espèce si singulière de mammifère, qui' constitue un genre i nouveau en zoologie! Chaque jour, en hiver, les chasseurs chinois en portent en grand nombre au marché de Changhay.

D’après le zoologiste anglais qui a décrit le premier cet animal, on ne lui connaît encore d’autre habitat que celui des environs de T chin-kiang . On dit qu’il est for! abondant, grâce à sa fécondité ; exceptionnelle, puisqu’on prétend avoir pris des femelles de cette espèce qui portaient jusqu’à quatre ou cinq petits à la fois.

Un missionnaire de la Corée et plusieurs indi- J gènes de ce royaume inaccessible m’ont parlé d’un

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petit cervide sans cornes et muni de longues canines. qui vit aussi dans leur pays. Ce n’est point le musc ordinaire, animal bien connu des Coréens. Est-ce que Y Hydropotes du Yang-tsé se trouverait aussi dans une région si éloignée ? Cela n'est pas probable ; et dans le cas de nouveauté d’espèce, je crois qu’elle est suffisamment signalée par son habitation pour qu’on puisse la désigner à propos sous le nom d’ Hydropotes coreanus.

A Changhay, j’eus le plaisir de voir le P. Heude et ses collections d’oiseaux, de poissons, de coquilles et de plantes. Parmi les premiers, j’observai quatre exemplaires d'un faucon (Hypotriorchîs) , ressemblant beaucoup à la femelle de notre hobereau : le manque d’étiquettes constatant ie sexe et l’Age empêchait de vérifier si c’est le môme oiseau, ou bien une espèce non encore signalée en Chine. Il y avait aussi un spécimen de ce rare Hierax sericeiis, qui a été déjà tué en Chine, mais qui ne figure pas encore dans nos catalogues ornithologiques de cet empire. Un canard paraissant plus petit que le Nettapus coromandelianus (que j’ai envoyé du Kiangsi au Muséum en 1868) attira aussi mon attention, de même qu’un magnifique Spizaetos , que je pense être le Sp. nipalensis , de Hodgson. Mais l’oiseau le plus intéressant de la collection était un insectivore à gros bec, que ce zélé naturaliste a tué parmi des roseaux bordant un étang. Avec sa permission, j'en pris et envoyai au Muséum le signalement, en proposant pour cette espèce nouvelle le nom de Paradoxomis Heudei.

Depuis quelque temps le P. Iïeude s’occupe exclusivement d’histoire naturelle; ses supérieurs viennent de l’y appliquer, en lui donnant tous les moyens possibles pour réussir dans ses travaux. Je ne doute pas qu’il ne parvienne à se procurer des collections importantes dans les vastes régions du Centre-Est qu’il explore. Je doute davantage qu’il réussisse à organiser, dans le collège de Zika-wé, un cabinet d’histoire naturelle, que ses confrères voudraient y voir naître par ses soins. Ce Père ne prépare pas et ne monte pas lui-même les animaux, et je sais par expérience que des Chinois ne suffiront point pour cette besogne.

C’est en vain que je cherchai à Changhay le Cervulus roux, que les résidents européens y voient parfois figurer sur leur table, sous le faux nom de daim! la saison était trop avancée. Or, comme j’entendais dire que cet animal abonde au Tcliékiang et qu’il y a, entre Changhay et Ning-po, un service régulier de vapeurs, je me décidai à aller passer quelques jours dans cette dernière ville, avant de partir définitivement pour Pékin. Là, d’ailleurs, je devais avoir le plaisir de saluer mon ancien supérieur, Mgr Guierry, et de faire enfin la connaissance personnelle de M. Swinhoe, consul d’Angleterre, dont tous les naturalistes connaissent et apprécient les importants travaux zoologiques sur la faune chinoise.

Les voyageursqui arrivent à Changhay par mer eu U en î dans les eaux de l'immense Fleuve-Bleu sans s’en douter : la plaine, parfaitement unie,

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n’esl visible que quand on en est tout près. Et lorsque, après avoir laissé le Yang-tsé, aux bourbeuses ondes, on navigue pendant une heure et plus dans l’affluent qui conduit à la colonie européenne, aucune colline, aucun accident de terrain ne vient distraire les yeux. On n’aperçoit guère que quelques misérables maisonnettes, quelques glacières pyramidales et couvertes de paille, des cercueils souvent fétides, simplement déposés le ’ long des chemins. De prosaïques saules et quelques autres arbres de petite taille indiquent aux passants les invisibles villages. Aussi le cœur de l’Européen se dilate-t-il délicieusement quand, à la fin d’un dernier coude du Ouang-pou et après avoir franchi les files des disgracieuses barques chinoises, sa vue tombe tout à coup sur une forêt de mâts, aux formes élancées, cl sur cette longue ligne d’élégants petits palais, de toutes formes, de toutes couleurs, de tous styles, qui longe sur la rive gauche le bund de la concession européenne, ici, comme dans tout le reste de la Chine, les terrains sur lesquels se sont établis les étrangers ne leur seraient concédés par le gouvernement impérial que pour quatre-vingt-dix-neuf ans.

Rien de tout cela à Ning-po ! De fréquentes et rocheuses petites îles indiquent de loin aux navires la route qu’ils doivent suivre pour pénétrer dans le long chenal qui, encaissé entre deux murailles de collines, mène à cette ville déjà connue et fréquentée des marchands occidentaux depuis trois siècles. Il n’y a là que quelques rares

maisons européennes, maintenant désertes pour la plupart.... Les fertiles campagnes des alentours de la ville sont aussi toutes planes; mais de charmantes montagnes, toutes verdoyantes à cette époque, surgissent de tous les côtés, à quelque distance du chef-lieu.

A Changhay, le quartier français est le plus petit et le plus rapproché de la ville chinoise : le nombre de nos compatriotes y monte au plus à trois cents Ames. On y remarque plusieurs belles maisons, le consulat de France, l’hôtel-de-ville, l’église des Jésuites. Le quartier anglais, beau et bien peuplé, renferme beaucoup de constructions monumentales, quelques belles églises protestantes ; et là, comme dans tout le reste de la concession, les rues sont larges, tirées au cordeau et bien entretenues. La plupart des habitations sont entou rées de jardins, dont les arbres les plus ordinaires sonl des saules , le Iroëne japonais, le paulownia , des cyprès de trois espèces, le cryptomeria, le chamœrops chinois; puis des magnolia , des azalées , des rosiers divers, etc. Le quartier américain, qui est à l’extrémité septentrionale, est le moins remarquable.

D’après ce que j'entends dire, le total de tous les Européens de Changhay n’atteint pas le chiffre de dix mille; mais le nombre des Chinois qui vivent avec eux et dans leurs maisons (qu’ils louent) est de beaucoup plus considérable. En général, les Occidentaux vivent, dans le luxe et entretiennent un personnel nombreux de dômes-

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tiques. Aussi plusieurs d’entre eux renoncent-ils à retourner dans leur patrie où fis ne pourraient plus taire les grands seigneurs.

ANing-po, les habitations européennes, en pelil nombre et peu importantes, sont distribuées confusément sur la rive occidentale du fleuve. Le consulat français est plus loin, dans un lieu isolé; il est vide, hélas ! et d’ailleurs, en dehors des missionnaires français, il ne reste plus qu’un seul de nos compatriotes dans cette grande ville.

Je trouvai M. Sxvinhoe paralysé, depuis plus d’un an déjà, de tout le côté gauche. Cela n’empêchait pas le zélé zoologiste de continuer à augmenter ses collections d’animaux, au moyen de chasseurs chinois grassement payés, et par le concours généreux des résidents anglais qui, presque tous, se font un devoir d’aider de leur mieux les recherches scientifiques de tout genre. C’est avec le plus grand étonnement que je vis dans ses tiroirs deux espèces nouvelles d’oiseaux des plus remarquables qu’il s’était procurés dans le voisinage de Ning-po : un faisan, aux couleurs étrangement distribuées (Plias. Ellioti ) et un Eulophe ( Pucrasia Danoini ) ressemblant plus à l’espèce de l’Himalaya qu’à celle de Pékin. 11 y avait encore deux oiseaux nouveaux pour la faune chinoise : le Garmlax Moniliger , déjà signalé au Népaul, et l’étourneau aux joues rousses du Japon (Lamprotornin pyrrhogenys) .

La vue de ces nouveautés ornithologiques, prises dans un pays ouvert depuis si longtemps au

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commerce européen, la beauté du pays et les invitations de mes confrères m’engagèrent à faire quelques courses rapides dans l’intérieur de la province. J’allai d’abord à Fong-lxoa , au sud et non loin de Ning-po; et puis à Kiou-tcheou, au sud-ouest, près des frontières du Kiangsi.

C’est en bateau chinois que je me rendis à Fonghoa; le trajet n’est pas désagréable; je le fis en un peu plus d’une nuit, par une série de canaux et de rivières qui communiquent entre eux au moyen d’écluses. Je trouvai là un très-joli pays de montagnes s’élevant à mille ou douze cents mètres d’altitude et qui sont couvertes de bois taillis et de bambous splendides. Mais, quoiqu’il fît déjà chaud, la végétation n’y était pas trèsavancée pour la saison (fin de mars).

Les vallons étaient animés par de nombreux et bruyants oiseaux. Cependant je ne vis et ne capturai, de nouveau pour moi, que le Dendrocitta sincnsis , sorte de geai à couleurs sombres et à queue allongée, qui a un gros bec un peu courbé au bout, et YAlhene Whiteleyi , jolie et gaie petite chouette, qui ne diffère de sa voisine indienne [Ath. cuculoïdes ) que par de légères nuances.

Sous les frais ombrages des bambous gigantesques qui ornent tous les vallons, je vis voler, pour la première fois en Chine, une Anthocharis ressemblant à s’y méprendre à notre gracieuse Aurore de France, mais ayant la tache orangée du bout des ailes un peu plus étendue. Malheureusemenl, comme j’étais venu au Tché-kiang sans

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l'intention d’y faire des collections d’histoire naturelle, je n’avais avec moi rien de tout ce qu’il faut pour capturer et conserver les insectes.

Rentré à Ning-po après quatre jours d’absence, j’en repartis le 2 avril pour une excursion plus lointaine, vers le sud-ouest de la province. Accompagné d’un vieux et bon chrétien de la ville, nommé A-lo, je m’embarquai sur une jonque chinoise assez commode, qu’on avait louée pour nous seuls, et je me dirigeai vers le couchant, par une série de canaux et de rivières à niveaux différents, lesquels me menèrent, en quatre jours et quatre nuits, près du grand fleuve de Han-tchéou, capitale du Tché-kiang.

Les canaux et les cours d’eau ne communiquent pas naturellement. Pour passer de l’un à. l’autre, les barques toutes chargées sont hissées et précipitées, au moyen de câbles tirés par des buffles et enroulés à des cabestans, sur un sol rendu glissant par de la boue humide. Dans l'une de ces descentes les plus rapides, mon bateau mal manœuvré vint à se heurter contre une digue de pierre, et il nous fallut perdre une demi-journée pour faire les réparations indispensables.

Ayant changé d’embarcation et de direction, au cinquième jour, je quittai les canaux et je remontai la rivière vers le sud, niché parmi des ballots de coton. Le brave A-lo, qui avait eu l’adresse de louer à bon marché nos places dans cette grande barque, n’était pas embarrassé pour se procurer, chemin faisant, nos aliments : du riz, du bambou

Irais et du poisson excellent. Mais sa cuisine n’était pas savante, et il préparait tout bouilli à l’eau et assaisonné de jus salé de gingembre, condiment excitant, mais trop échauffant pour moi. En remontant le fleuve, je vis plusieurs fois sur des plages isolées des échassiers que je reconnus pour des Ibis, mais dont la couleur cendrée me frappa d’étonnement.

Après le premier jour de navigation, ce cours d’eau devient moins considérable; il offre plusieurs rapides qui sont moins dangereux qu'ennuyeux, pour la perte de temps qu’ils occasionnent, et qui n’ont rien de comparable avec les effrayantes cataractes du Yang-tsé supérieur, que j’ai franchies jadis.

C’est le 11 avril que j’arrivai sous la ville départementale de Kiou-tcliéou ; j’y quittai la barque pour aller passer la nuit dans une maison chrétienne, située dans l’intérieur des murailles. Le lendemain, après avoir célébré les saints mystères dans la petite chapelle catholique (quoique je n’en parle guère dans mes journaux, il est bien entendu que mes courses de naturaliste ne me dispensent point des obligations religieuses de mon état), je me transportai à Chc-léang, à une lieue ou deux au nord de la ville, sur la rive droite de la rivière. Je séjournai chez les braves chrétiens de ce village et de Tché-san jusqu’au 28 du même mois, et je rentrai à Ning-po le 5 mai. J’avais fait cette excursion dans la saison des pluies

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du printemps, el j’avais perdu plusieurs journées précieuses, à cause du mauvais temps.

La région entre Ning-po el Han-tchéou est toute plane; mais, çà et là, les canaux passent à peu de distance de plusieurs jolies petites collines, qui m’ont paru être basaltiques et porphyritiques. On voit les porplryres dominer encore, en remontant le grand fleuve (dont mes Chinois n'ont pu me dire le nom propre). Plus haut se montrent des grès gris et rougeâtres, assez semblables à ceux qui forment une partie du Setchuan ; et, à l’ouest de Kiou-tchéou, près de Che-léang, reparaissent les roches porphyritiques. En continuant à monter le long de la rivière, on trouve vers Tché-san des conglomérats contenant des cailloux de calcaire bleu; el, à quelques lieues plus haut, s’exploite une pierre à chaux de la môme couleur, tout près de la frontière du Kiangsi. On me dit qu’il y a une mine de bonne houille, exploitée au sud, non loin de la ville de Kiou-tchéou, et que des puits d'eau salée sont utilisés, vers l’intérieur de cette portion méridionale de la province.

À l’exception de la fertile plaine du nord du Tché-kiang, tout le reste du pays est montueux; au sud-ouest, j’ai vu des montagnes qui paraissent avoir de deux mille à trois mille mètres d’altitude. J’entends même dire qu’il y en a de plus considérables sur les frontières du Fokién.

Pendant cette excursion improvisée à la hâte, • dépourvu des instruments nécessaires et muni de vêtements chinois d’emprunt et d'un fusil prêté

par un indigène, je n’ai pu faire une grande récolle d’objets d’histoire naturelle. Toutefois mon temps n’a pas été perdu. L’une de mes intéressantes captures est celle d’un Ibis, qui a la taille, les proportions et une partie des couleurs roses de VI bis nippon, mais qui diffère de l’espèce de Pékin par les teintes cendrées de toutes les parties supérieures du corps. Serait-ce une race locale constante, une forme distincte de l’oiseau du Japon décrit par Temmink?

Cet oiseau est permanent au pays, et il niche régulièrement sur les grands pins des sépultures, près de Kiou-tchéou et dans plusieurs autres localités. On le nomme Houy-ho (grue cendrée), et l’on ne connaît dans cette région que cette variété grise. Mes deux exemplaires de celte curieuse race, pris dans leurs nids et sur leurs petits, sont bien certainement des adultes; cela se reconnaît d’ailleurs à l’absence des taches noirâtres qui salissent toujours le bout des grandes rémiges des sujets plus jeunes.

Les petits étaient deux par nid; ils étaient couverts d’un duvet grisâtre et avaient le bec court et droit encore. Leurs parents étaient obligés de veiller sans cesse et â tour de rôle sur leurs nouveau-nés, pour les protéger contre la rapacité d’un couple de milans [Milvus mclanotis) , qui nichait aussi sur le môme grand arbre.

Ces ibis se voient, hiver et été, sur les rizières et le long des cours d’eau, chassant aux petits poissons et aux sangsues. Quand ils volent, ils

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poussent un cri monosyllabique, très-sonore, qui a quelque analogie avec le croassement du corbeau.

Je capturai encore le Dicrunisrieucogenys , joli Drongo d’un cendré clair et à l’œil couleur de feu, et un autre oiseau, nouveau pour moi, le Volvicivora melaschistos , qui a la taille et les couleurs de l’espèce précédente, mais qui en diffère par la forme de sa queue, arrondie au lieu d’ôtre fourchue, et par les notes sonores de sa voix, qui méritent le nom de chant. Le premier de ces oiseaux insectivores voyage jusqu’à Pékin et en Mantchourie, tandis que le second ne dépasse guère les latitudes voisines des tropiques.

L'IIypsipetes leucocephalus, sorte de loriot noir, avec la tète blanche, le bec et les pattes rouges, était très-abondant au pays. Il volait rapidement en petites troupes, à la recherche de baies sauvages, pendant que le Pericrocotus cantonensis fréquentait surtout le haut des grands camphriers, donnant la chasse aux chenilles, aux papillons et aux mouches. On sait que les gobe-mouches de ce genre sont munis d’une assez longue queue cunéiforme, et ornés pour la plupart de rouge flamboyant. L’espèce que j’ai nommée et le Pericrocotus cinereus, de Chine aussi, diffèrent de leurs , congénères par leurs humbles couleurs cendrées, mais point par leur voix ni par leurs mœurs.

J'acquis aussi une paire de Ceryle lugiibris, ce gros et rare martin-pêcheur aux teintes soyeuses, qui n’a été jusqu’ici signalé qu’au Japon, ainsi

que l’ H alcyon pileatus, cet autre ravissant martinchasseur au gros bec rouge et au dos d’azur, qui pousse jusqu’à Pékin ses pérégrinations d’été. Les deux Ixos ( sinensis et xantliorrhous ) étaient trèsabondants partout, de même que le chanteur favori des Chinois, le Hoamy ou Leuoodioptron sinense.

Parmi ces intéressantes montagnes de Kioutchéou, j’abattis, sans pouvoir m’en emparer, un oiseau inconnu, gros comme un geai, à queue carrée, et ayant un bec court et rouge; il paraissait tout noir, à l’exception de la poitrine, qui était cendrée. Il avait un cri en deux notes, monotone et triste, qu’il faisait entendre pendant des heures, du milieu des arbres où il se tenait caché. Je ne pense pas que eu fût un Eurystomus orientons, ou Rolle, qui a les mêmes dimensions, mais le plumage bleu : je connais très-bien ce dernier oiseau, que j’ai eu à Pékin môme.

Je rencontrai encore dans la même contrée mon- Lueuse un rapace, qui n’a pas été précédemment signalé en Chine : c’est YFJanus melanopterus , sorte de petit milan d’un cendré clair, qui vit dans l’Inde et l’Afrique, et qui s’égare parfois jusqu’en Europe. Un couple de ces oiseaux avait établi son nid au haut d’un immense camphrier, mais mon mauvais fusil ne parvint pas à en abattre un.

Je vis aussi là un gros Spizaotos , ou aigle huppé, aux couleurs brunâtres, qui vint fondre comme la foudre sur un pauvre Sciurus griseipectu8, que je guettais inutilement depuis un quarl

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d’heure. Ce bel écureuil est le seul du pays, et il est assez abondant sur les vieux arbres de Cheléang; il est d’un roux rouge en dessous, et grisbrun en dessus.

En gravissant une grande montagne, qui est à une demi-journée à l’ouest de ce village, j’eus la chance de faire voler une Eulophe à joues noir et blanc, que je crus être de l’espèce que M. Swinhoe venait de décrire; mais je dus me contenter de l’émotion d’avoir vu un oiseau nouveau!

L’autre seul gallinacé connu au pays est le faisan ordinaire de Chine, dont le collier blanc est ici toujours interrompu devant et derrière le cou.

En m’approchant de Han-tchéou, pendant mou voyage de retour, je fus étrangement surpris d’apercevoir un couple de ces milans roux, à tête et poitrine blanches (Haliastur inclus 1, qui tournoyaient sur le grand fleuve, au-dessus de ma tête. C’est un fait nouveau et digne d’être noté que les pérégrinations si lointaines de cet oiseau de proie, commun dans les ports de l’Inde, mais qui n’avait jamais été observé dans des parages si septentrionaux.

J’ajouterai enfin, pour consigner ici toutes mes observations ornithologiques, que je me procurai dans cette excursion le Lusciniopsis canturiens, ce parent éloigné de notre rossignol, qui faisait entendre son monotone petit couplet de dessous tous les buissons, de concert avec un autre congénère en qui j’ai cru reconnaître le Lusc. brevipennis , de Moupin. En fait d’oiseaux de rivage , je cap-

turai le nouvel Ægialites Hartingi , que j’avais eu précédemment à Pékin et ailleurs, et je trouvai abondamment, dans toutes les rizières du pays, la poule d’eau à poitrine blanche ( Gallinula phœnicura ), qui montait au soir sur les arbres pour y crier à son aise, tandis que le gros Gallicrex cristatus faisait entendre sa profonde et altisonnante voix du milieu des herbes aquatiques. La grande et la petite aigrettes et l’élégant Ardeola prasinosceles étaient communs aussi, et je vis le héron aendré nichant en nombreuse compagnie sur le sommet plat et nu d’une vieille tour.

En fait d’autres animaux, outre quelques poissons et un gros scinque aux lianes marqués de rouge, je pris plusieurs exemplaires d’un Triton fort intéressant, que je pense être nouveau pour les naturalistes : j’en envoyai la description à Paris. Cette petite salamandre, que je nomme Triton orientalis , est noirâtre en dessus et rouge en dessous ; je ne l’ai rencontrée que dans quelques mares de Tché-san. A mon arrivée, M. Swinhoe me montra la figure et la diagnose d’un Triton ou Cynops provenant de cette ville : mais ce batracien diffère du mien par une taille bien plus forte et par les couleurs inférieures, qui sont rouges.

En autre animal dont je dois parler ici, c’est une énorme tortue lluviatile que j’aperçus dormant sur un rocher â fleur d’eau, en descendant lu rivière de Kiou-tchéou. Les Chinois du pays lui donnent le non» de La-tè-yu , et ils soutiennent

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qu'il y en ;i de plus d’un mèlre de long! C’est peut-être le Chitra iwlica, que Gray indique en Chine, je ne sais d’après quelles preuves.

Les habitants de ce district du Tché-kiang chassent peu ou point. Ils me disent que l’automne et le commencement de l’hiver sont la bonne saison pour se procurer les animaux, et qu’alors le temps est constamment beau. La Panthère, le Loup (qu’on y appelle Ko-Sldong, du nom réservé ailleurs à l’Ours), le Paguna, la Civette, le Muntjac roux (sans doute notre Cervulus lacrymans) cl surtout les Sangliers , seraient très-abondants dans les montagnes boisées. On m’a cité aussi le Cerf et le Singe, comme vivant dans la partie la plus occidentale de la province.

Ma récolte des insectes du Tché-kiang a été bien pauvre. Je ne pus me procurer (pie les débris d’un seul Carabe [Gambas cœlestis?), tant ce genre y est rare. Le grand et beau Bombyx vert du camphrier commençait à être abondant à la lin d’avril. 11 est probable que, sans les grandes et fréquentes pluies qui m’ont accompagné dans mon expédition, mes collections entomologiques eussent été moins insignifiantes.

Toutes les parties de cette province que j’ai visitées sont très-jolies, souvent bien boisées ou offrant au moins des buissons partout. A l’époque de mon voyage, les montagnes étaient dans toute leur splendeur vernale. Les fleurs rouges et roses de deux espèces d 'Azalées et les grappes légèrement violettes de la Glycine ornaient tous les

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coteaux, en compagnie des innombrables bouquets des rosiers blancs. Mais j’ai été étonné de ne point y apercevoir YAzalea sinensis, aux grandes fleurs jaunes, qui est commune dans certains cantons du Kiang-nan.

Je n’ai point observé d’arbres particuliers, si ce n’est un Scrophularinê , à énormes fleurs pourprées, qui diffère entièrement du Catalpa Bungei du Nord. Le camphrier atteint les plus grandes proportions auprès des habitations, et j’en ai mesuré dont le tronc avait huit pieds de diaj mètre, mais il ne se voit jamais à l’état sauvage. Au printemps, ses jeunes feuilles exhalent au matin une délicieuse odeur, que le vent porte au loin, et qui n’est pas celle du camphre ordinaire.

Sur les montagnes, les essences les plus communes sont le Pm lancéolé , le Pin chinois, plusieurs chênes, le Liquidambar , le Fortunea, et surtout les bambous. J’ai été surpris de ne pas rencontrer au Tché-kiang YAlnus sinensis, que jadis j’ai vu si commun près des cours d’eau du Setchuan. Mais le même petit frêne (sorte de Fraxinus omus) et plusieurs autres plantes foisonnent également dans ces deux provinces, qui se ressemblent d’ailleurs sous bien des rapports et qui, outre les espèces animales citées plus haut, en nourrissent beaucoup d’autres en commun, tels que le Leiothrix lulea, le Psallria concinna, le Spizixos se mi (orques, etc.

Je rentrai à Ning-po le 5 mai, tout content de ne pas me trouver fatigué de cette petite campagne

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assez pénible, dans laquelle je luisais l’essai de mes forces, pour la première fois depuis le retour de ma santé. Le 10 du mém.e mois, je m’embarquai pour Changhay, et j’y arrivai après dix-huit heures de navigation. Pendant cette traversée, je vis voler sur la mer le Diomeclca albatros, le Sula fîber, le Paffinas leucomclas, le Colymbas septcntrionalis , le Lavas crassirostris et le Lavas canas.

Je fais des vœux pour qu’il me soit donné de revoir et d’explorer en règle ces beaux pays du Tché-kiang, oii sans doute il y a encore à faire bien des acquisitions 'utiles pour notre Muséum.

Pendant les quinze jours que je dus rester encore à Changhay, comme les oiseaux finissaient leurpassage du printemps, j’allai visiter journellement le marché au gibier, cl j’eus la chance de m’y procurer sans fatigue de fort bonnes espèces aquatiques : Ægialites Gcoffvoyi , Æg. mongolus, Æg. Philippensis, Pseudoscolopax semipalmatus , Numenias minutus , Hœmatopus osculans, Charadrius fulvus, etc. Les Chinois prennent tous ces oiseaux de rivage au filet ou au lacet pour les vendre aux Européens, et le marché de la ville en est abondamment fourni. Mais je ne revis plus alors les Anser cygnoïdes $ Cinereus , Segetum, Albifrons et Erythropus , que, deux mois auparavant, on y étalait en compagnie du Cygne sauvage et de nombreux canards, non plus que les petits lièvres chinois, si différents du Lepus tolaï du nord de l’empire, dont nos galeries zoologiques ne possèdent encore aucun exemplaire.

Le P. Heude n’élait plus à Ghanghay; il s’étail dirigé vers le nord de la province. J’appris qu’il venait d’en envoyer des lettres et des collections, et je demandai à voir ces dernières avec cet empressement, cette avidité, que le naturaliste comprend. Mais, pour une raison quelconque, la clef du cabinet devint introuvable au moment où il fallut y pénétrer....

Je fus plus heureux en faisant la connaissance du célèbre géologue allemand , le baron de Richthofen, qui venait d’arriver du fond du Setchuan. Une altercation survenue entre ses gens et la suite d’un mandarin avait mis en danger la vie de ce savant voyageur, et l’avait fait renoncer à poursuivre sa route vers le Tibet oriental. 11 me donna plusieurs utiles renseignements sur les pays qu’il avait traversés, et me dit que, d’après lui, le Chensi ne devait pas être très-intéressant pour le zoologiste, mais que cependant la vallée de Han-tchong-fou méritait les honneurs d’une exploration en règle.

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