CHAPITRE III
PRÉLIMINAIRE
Départ pour le Nord do IVmpiiv. — Tiéntsin ; souvenir du massacre des Français; les établissements chrétiens. — Pékin : le cabinet du Péy-lhans: ; observations zoolojriques : Cijynus Dai'idi. le Macaque du Nord. etc.
Enfin, après avoir expédié ma seconde caisse an Muséum, je m’embarquai pour le nord sur un vapeur anglais, et j’arrivai à Tiéntsin le 31 mai.
Les eaux du Péy-ho, débordées l'an dernier, couvraient encore d’immenses plaines autour de cette ville coupable du massacre de tant d’innocentes victimes; et l’été, qui s’annoncait pluvieux, devait sans doute ajouter aux souffrances des populations.
C’est un fait remarquable que ces inondations inouïes arrivant coup sur coup, pendant deux ans, vers l’anniversaire du meurtre des Français! Sans doute le fait s’explique par la coïncidence des pluies de la saison avec la rupture des digues séculaires, mais le peuple y voit une punition du ciel.
Il y a vingt-trois mois, à la fin de mon grand voyage au Sclchuan, j’arrivai à Tiéntsin, deux jours après les massacres, dont nous avions appris la nouvelle confuse à Tché-fou. Les désordres duraient encore dans la ville; les flammes qui avaient dévoré le consulat de France, l’église catholique et l’immense établissement des Filles de la Charité, n’étaient pas encore éleintes. On péchait dans le fleuve et dans les égouts les fragments des corps mutilés de nos compatriotes. Les résidents européens, retirés tous dans la Concession et sur les bateaux à vapeur, vivaient sous les armes. La panique était telle que personne ne voulut se charger de me loger provisoirement et que je n’eus aucun moyen de débarquer, pour continuer plus tard mon voyage jusqu’à Pékin. Après avoir donc recueilli le plus de détails qu’il me fut possible sur les tragiques événements, je dus rebrousser chemin avec tous mes bagages, et je retournai à Changhay par le même bateau qui m’avait amené, le cœur brisé de celte immense affliction que la Providence ajoutait aux douleurs corporelles dont je souffrais déjà.
11 est naturel que l’émotion gagnât alors mon âme en revoyant ces lieux pour la première fois depuis cette époque.... La carcasse et les tours si belles de l’église gothique incendiée existent toujours. Nos ennemis triomphent à la vue de ces trophées de leur brutalité; mais les hommes de bon sens (et il y en a aussi parmi les Chinois) doivent rougir au fond de leur âme en voyant
EN CHINE. 39
dressés au ciel ces témoins de la barbarie de leurs compatriotes.
Du consulat français il n’existe plus pierre sur pierre : on on a fait le cimetière des victimes. De la maison des Sœurs de la Charité il ne subsiste non plus «pie les massives murailles de la chapelle.
Maintenant tous les nouveaux établissements catholiques et français sont sur la Concession européenne. On y a bâti une église, qui va être dédiée à saint Louis, roi de France; et c’est à son ombre qu’ont été placés l’orphelinat, les écoles et la résidence des missionnaires catholiques.
Ce quartier, nommé Su-tchu-lin , est tout européen. 11 est éloigné' de la ville et. protégé' souvent par la présence des canonnières des puissances occidentales: là il n’y a pas à craindre les Chinois.
Mon séjour à Tiéntsin et à Pékin s’est prolongé jusqu’à la tin de septembre. Dans la capitale mon temps a été employé surtout à remettre en bon état le cabinet du Péy-thangct à monter une partie des peaux que j’avais apportées d’Europe, afin de le rendre plus intéressant aux Chinois.
En passant en revue ma collection ornithologique je me suis aperçu que j’ai omis, par distraction, de comprendre dans ma dernière liste que les Archives du Muséum viennent de publier quelques oiseaux que je possédais déjà. J'ai vu aussi avec regret que plusieurs sujets uniques ont, pendant mon absence de quatre ans, disparu du cabinet, pour une cause inconnue...
JOURNAL DK VOYAGE
Mon seul échantillon du cygne à pattes rouges, que M. Swinhoe a nommé Cygnus Davidi, est malheureusement en trop mauvais étàt pour pouvoir être envoyé à Paris. Celte espèce doit être plus rare que je ne le pensais, puisque mes recherches et mes nombreux commissionnaires ne m’en ont pu procurer d’autre exemplaire. Elle est pourtant bien connue des chasseurs chinois du Nord!
Comme le dit l’ornithologiste anglais, mon cygne procuré à Tiéntsin en mauvais état, mais en chair, est une espèce bien distincte et très-facile h reconnaître à ses pattes rouges (de même que le bec) et à scs lorums garnis de petites plumes, au lieu d’être nus comme dans nos autres cygnes. Cet oiseau, un peu plus petit que le Cygnus minor , Pal 1 . , a toutes les proportions de ses congénères. Quant <Y son plumage, il est blanc comme celui de nos espèces septentrionales, avec du jaynàtrc sur la tête.
Comme je pense ne plus revenir à Pékin, après la grande campagne que je vais entreprendre vers le sud-ouest, j’ai encaissé un certain nombre d’oiseaux, d’insectes et de plantes de ma collection indigène : ils seront plus utiles en Europe qu’ici. Les Chinois ne prennent pas et ne peuvent pas prendre un intérêt scientifique à un cabinet d’histoire naturelle, cl les raretés fie leur pays, quand elles n'oITrenl que des couleurs et des formes vul- j gaires, attirent moins leur attention que quelques ] brillantes productions des tropiques. Maintenant que j’ai remanié le cabinet, c’est surtout le lion
EN CHINE
qui excite leur curiosité : ce roi des animaux ne leur était connu que de nom et par les grotesques figures qui ornent le devant des pagodes et des demeures princières. Je ne regrette pas les peines que, malgré les horribles chaleurs de l’été pékinois, je m’étais données pour monter d’une façon convenable (à moi seul !) la dépouille dont le Muséum de Paris m’avait fait cadeau l’an dernier.
Je dois confesser ici que, si dans la création de ce cabinet, qui pouvait avec le temps acquérir de l’importance, mes travaux ont été tolérés par mes anciens supérieurs de Pékin, ils sont loin d’ètre encouragés par les directeurs actuels de la mission.... Ont-ils raison? Je pense que non. Mais je cède, et cela d’autant plus volontiers que l’affaiblissement notable de mes forces ne me permet plus de séjourner longtemps en Chine. D’ailleurj le travail ingrat et matériel des préparations taxidermiques me prenait beaucoup de temps; je pourrai peut-être mieux l’utiliser autrement et ailleurs.
Je termine ce long préambule en notant quelques autres observations concernant la zoologie de Pékin.
Cette année, comme d’ordinaire, le passage de; retour des oiseaux a commencé à la fin d’août; mais le Cypselus pekinensis, Sw., avait disparu dès juillet, et les Butalis sibirica et fatirostris étaient en mouvement pendant tout le mois d’août. En septembre, nous voyons dans notre jardin le Phyllopneuste phnnbeilarsus , le Pliyll. boreal-is , le Pliyll.
fuscalus , le Reguloïdes supcrciliosus,V Anthus agilis, VEmberiza pusilla, Turdus obscurus, Gm., T. nciu~ manni, T. fuscalus , elc.
Enfin, cet automne j’ai pu capturer sur les arbres du Péy-thang un exemplaire de cet introuvable Picus poliopsis, décrit par M. Swinhoe : c’est ma seule nouveauté ornithologique de la saison.
En fait de renseignements, j’acquiers la certitude que le Macacus tchéliensis vit effectivement dans les montagnes du Tong-lin, à deux journées au nord-est de la capitale : c’est là sans doute le singe le plus septentrional connu. J’apprends encore qu’un autre animal du Midi, le Canis procyonoïdes, habite la partie orientale de notre province, près de la grande muraille, oii il est connu sous le nom de Linkoou,