DU 30 SEPTEMBRE AU 31 OCTOBRE
Départ do Tsitou pour le Fokién. — Fatigues du voyage. — La grenouille épineuse. — Mauvaises dispositions des chrétiens indigènes. — Montagnes porphyritiques du Fokién. — Singes du Fokién; méthode chinoise pour empêcher ces animaux de croître. — Faiblesses en roule; le voyageur se fait traîner à la remorque. — Arrivée à Kaotén. — Heureuse rencontre d’un missionnaire européen. — Ressources zoologiques des montagnes fokiennoises : mammifères, oiseaux, poissons nouveaux. — Difficultés éi propos de l’argent. — Plantes du pays. — La chasse à la trappe.
30 septembre 1873. Départ de Tsitou pour Koalén. Ciel chargé et un peu de pluie de temps en temps.
Le bon M. Rouget pousse l’amabilité jusqu’à m’accompagner, avec tous les élèves du collège, pendant une heure de chemin, non content d’avoir caché parmi nos bagages de précieuses provisions de bouche pour une grande partie du voyage.
Nous avons marché pendant dix ou onze heures dans celle première journée, ayant fait à deux
heures notre première Imite à Pakan , et nous étant arrêtés pour la nuit à sept heures et demie, dans la petite ville de Kaopi. Avant de parvenir à cette dernière localité, nous avons dû marcher pendant une heure sur des collines fort difficiles.
Le pays que nous avons traversé ressemble beaucoup à celui de Tsitou : c’est un mélange de monticules et de petites plaines cultivées en riz. Nous avons vu du grès rouge dans la première moitié du voyage; dans la soirée, ce sont des roches granitiques que nous apercevons sur notre route, et beaucoup de silex jaunâtre ou du quartzile.
Nous avons observé ce matin trois aigles, de taille moyenne, et sept dans l’après-midi : ces oiseaux tournoyaient sur les collines, en jetant d’une voix interrompue et assez faible un cri qu’on peut représenter par ces syllabes : Kioukiou-kiou. Je pense que c’étaient des aigles impériaux ( Aquila hœliaca ). Nous avons rencontré aussi le drongo noir, ou Dicrurus calhœcus; mais point de nouveautés.
A l’endroit de notre balte du milieu du jour se trouvaient plusieurs grands camphriers, sous lesquels le sol était joncé de vieux cocons réticulés de YAttacus Atlas. En fouillant dans les détritus de bois pourri de camphrier, j’ai trouvé quelques débris d’Euchiride : est-ce que ce beau coléoptère se propagerait aussi dans ces arbres?
Je ne me suis pas trop mal comporté pour un malade; et bien que mes jambes soient d’une
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faiblesse toute nouvelle pour moi et comme raidies par des douleurs rhumatismales ou par un effet de la maladie, j’ai pu suivre le pas lent de mes porteurs de bagages. Seulement, comme ma vue vacille et que je chancelle souvent, je suis obligé de faire rester l’un de mes domestiques à côté de moi, en cas que je vienne à perdre l’équilibre. Je suis encouragé par l’espoir que le changement d’air hâtera ma guérison.
1" octobre 1873. Voyage de Tsilou à Ouang-maotsaé. Très-beau temps.
Aujourd’hui, nous ne faisons guère cpie monter et descendre parmi des collines qui deviennent de plus en plus difficiles : comme hier, nous tenons la direction du nord-est. Quelques-unes des montagnes que nous longeons paraissent avoir jusqu’à quinze cents mètres de hauteur. Elles ne sont couvertes que de broussailles; l’un des arbustes les plus communs est le châtaignier sauvage ; sur ces petites châtaignes je récolte, chemin faisant, cinq ou six exemplaires d’une nouvelle et curieuse espèce de Balaninus, à très-long bec effilé, dont les élytres sont traversées de deux raies blanches. Le Rubus [pinnatifida?) y est aussi abondant; cette aubépine nous prodigue ses fruits mûrs, dont le goût aigrelet désaltère notre soif. La llore automnale est peu variée, mais assez belle ; les bords des ruisseaux sont ornés de Commelina aux fleurs bleues, de Balsamines pourpres , de Palrinia (Valeriana) à fleurs blanches, de Campar
nula, etc. Parmi les arbres plantés autour des pagodes, j’observe deux nouvelles espèces de chênes à feuilles persistantes, et quelques pieds de Potlocarpus, étrange conifère à larges feuilles.
Quoique exténué de forces, j’ai fait des efforts pour suivre de près mes gens pendant les douze heures de marche de cette fatigante journée : ce n’est que dans l’après-midi que, par l’effet des rayons d’un brûlant soleil, je me suis senti sur le point de rendre les armes....
La maison où nous sommes logés ce soir n’est qu’un hangar de montagne, ouvert à tous les vents, puisqu’elle n’est formée que de clairesvoies de bambous. J'ai la bonne fortune de pouvoir acheter ici des œufs de poule, ce qui vaut mieux pour mon souper que les citrouilles bouillies à l’eau qu’on nous a servies en route, hier et aujourd’hui.
Toutes les montagnes que nous avons gravies, dans cette seconde journée, sont porphyritiques et jaunâtres, avec des grains grisâtres.
2 octobre 1873. Arrivée à Ouang-mao-tsaé. Trèsbeau temps, avec vent du nord, comme hier.
Les mêmes roches porphyritiques et dioritiques continuent à se montrer exclusivement. Notre voyage est très-pénible, et nous ne faisons que passer d’une montagne, à l’autre sur des pentes fort raides; le chemin est un escalier continuel, où il faut monter et descendre sans cesse : aussi ai-je de la peine à y manier mes jambes atteintes de
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douleurs rhumatismales, et même à conserver mon équilibre, à cause de l’état vacillant de ma \ ue.
Mais enfin nous parvenons à Ouang-mao-tsaé, vers trois heures de l’après-midi. Ce hameau est assez près du sommet d’une grande montagne, qui touche à la frontière du Fokién ; il est composé de quelques familles chrétiennes, pour lesquelles la mission a fait construire dernièrement une petite chapelle. Ces montagnards, très-pauvres, vivent surtout de la vente des fibres de bambous, dont on fait du papier et des cordes.
En route nous avons vu, sur le bord des torrents, quelques Ruticilla fuliginosa, et de rares Cinclus Palldsii ; parmi les oiseaux qui criaient du milieu des fourrés, j’ai cru reconnaître la voix d’un Pnoepyga , genre d insectivore qui n a pas été encore rencontré dans la Chine occidentale.
Il y a de Tsitou ici plus de distance qu’on ne ic dit : le premier jour nous avons bien fait soixante-dix li, le second quatre-vingt-dix li , et aujourd’hui plus de quarante li. Cest donc certainement deux cents li de route très-fatigante.
3 octobre 1873. Ouaruj-mao-tsaé. Très-beau temps.
A ma prière et dans l’espoir de recevoir une bonne récompense pécuniaire, plusieurs chasseurs du voisinage sont allés à la chasse du Shan-yang; mais ils rentrent le soir dans leurs foyers sans en avoir tué. Il parait que celte grande antilope est rare au pays. D'après ces
montagnards, l’animal a la queue très-courte, le poil du haut du cou allongé, etc. J’ai tout lieu de penser que nous avons ici notre Ncmorhedus Edwarsii, de Moupin. Néanmoins, comme je tiens à vérifier ce fait, je redouble auprès de nos chasseurs d’instances et de promesses, pour qu’ils essayent de me procurer une dépouille de cette espèce.
La beauté du temps et du pays me tente de faire un effort pour reconnaître notre montagne; et, accompagné de mes deux Pékinois, je parviens jusqu’au sommet principal, qui a quinze ou seize cents mètres d’altitude. De là, j’aperçois vers l’est deux chaînes plus élevées; et, au sud-sud-est, deux masses plus considérables encore, qui me paraissent monter jusqu’à trois mille mètres : toutes ces montagnes sont dans le Fokién. — Pendant cette excursion, qui dure la journée entière, nous ne voyons et n’entendons que des animaux déjà rencontrés plus bas, si ce n’est un Cislicola isolé que nous tuons, mais que nous perdons dans les hautes herbes.
Ce soir, un de nos chrétiens offre de me vendre sept de ces énormes grenouilles qui vivent dans les claires eaux de ces montagnes. Ces animaux sont d’un brun verdâtre, avec la poitrine un peu épineuse ou verruqueuse dans le mâle. J’ai sans doute là le fameux batracien de Nifang, et je serais même tenté de croire que c’est le même animal que celui que je pris en 1868, à mon premier voyage au Ly-shan, et que je fis connaître avec le nom de Rana latrans.
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Ne pouvant pas emporter avec moi ces grenouilles, et n’ayant pas d’alcool pour les y plonger, je suis obligé de les laisser ici, en recommandant bien de mettre dans le sel celles qui viendraient à mourir avant mon retour.
k octobre 1873. Ouang-mao-tsaé. Très-beau temps.
Ce matin, pendant que je parcours encore notre belle montagne, je suis repris tout à coup de la fièvre : cela est malheureux, pour le moment et pour la suite. Mon chasseur Ouang tombe aussi malade, mais plus légèrement que moi.
bien que nous soyons logés à huit cents mètres d’altitude, nous avons des rizières autour de notre demeure, et l’on rouit le bambou dans le voisinage. Cela donne des miasmes puants et cause sans doute la fièvre. Notre régime de riz et de citrouille cuite à l’eau, au sel et au piment, pourrait bien aussi contribuer à nous rendre malades.
Ces montagnes sont bien boisées de pins et de Cunninghamia , et les Lespedeza, très-abondants, étalent maintenant leurs grappes de fleurs violettcs : ce sont les représentants de nos Cytises d’Europe. Les bambouseraies garnissent tous les vallons et constituent la principale ressource du pays.
Le Lu, qui a battu les champs tout le jour, me rapporte un a/rvicola brun roux, semblable à 1 Arv. melnnognster , du Setcbuan, un Drymœca extensir.anda , un Bidimus très-long, ies débris d’un Luc anus inconnu, une nouvelle espèce de Cetonia : •
ce sont là les restes de la faune d’été. Il est malheureux que la fièvre me cloue sur mes couvertures, et que le mal de tête et la surdité qui accompagnent mes accès m’empêchent même de donner attention à ce qui se passe autour de moi.
J’entends pourtant assez pour comprendre que des singes bruns vivent à quelque distance d’ici; mais que c’est à Koatén que les animaux de cette classe abondent. Il nous faut aller là, et chercher les moyens de reprendre notre voyage lundi matin. Ces montagnards me disent encore que le campagnol à ventre noir abonde dans ces environs, mais que le gros Bhizomys ne vit que plus à l’est.
5 octobre 1873. Ouang-mao-tsciê. Très-beau temps, ciel pur, air sec, comme les jours précédents.
Les chrétiens de ce hameau paraissent peu disposés à me fournir les quatre hommes qu’il me faut avoir pour partir demain pour le Fokién. Par reconnaissance, sans doute, pour les bienfaits qu’ils ont reçus des missionnaires, ils ont résolu de me vendre leurs services le plus cher possible ; en conséquence, ils commencent par vouloir m’effrayer, en disant qu’il faudra trois journées de marche pour parvenir à Kaotén (il y a cent cinquante li), que les chemins sont très-mauvais, que les porteurs demandent plus d’argent que je n’en ai donné pour venir ici, etc. Mais je suis habitué et préparé à ces beaux discours : je passerai par où l’on voudra pourvu qu’on me donne mes quatre hommes !
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Ce matin, les petits oiseaux abondent autour de notre maison : Parus minor , Psaltria , Ixos, Suthora, Phyllopneuste , etc. Un Micronisus fond en vain devant moi sur eux ; ces petits éperviers paraissent abonder aussi parmi ces montagnes, qui sont toutes composées de porphyre grossier se décomposant facilement dans les lieux élevés, mais qui apparaît très-dur dans les ravins.
Voici le signalement de la Rana spinosa (ou latrans) que j’ai acquise ici. Dessus, brun olive, marqué de taches noirâtres rondes ou allongées et de pustules ; cuisses et jambes avec sept raies noires ; intérieur des cuisses noir marbré de blanc. Dessous blanchâtre; haut de la gorge marbré de brun. Poitrine et les trois doigts intérieurs garnis de verrues épineuses (dans le mâle). Iris brun dore. Taille grande.
6 octobre 1873. Voyage à Koatén. Très-beau temps.
Tout ayant été disposé pour partir ce matin, je me mets en route en prenant mon courage à deux mains. Je me sens d’une faiblesse extrême, brûlant de la fièvre qui ne m’a pas laissé un moment de répit depuis hier après midi : peut-être le voyage me soulagera-t-il?
Le groupe des montagnes de Ouang-mao-tsaê possède de nombreux pics coniques, raides, et bien boisés : c’est là, me dit-on, que vivent les antilopes de roche. C’est à dix heures que nous entrons sur le territoire du Fokién. Nous ne faisons que
monter et descendre péniblement pendant toute la journée. Le porphyre gris et grossier est la seule roche que j’aperçoive cette matinée-là dans les montagnes limitrophes. Dans les collines qui suivent, je vois le porphyre devenir plus siliceux et plus dur; plus tard succède à cette roche pendant quelque temps du granité sans mica, ou de la pegmatite.
Nous ne nous arrêtons qu’à la nuit, ayant fait soixante-dix li de route dans la journée. Je suis exténué; plusieurs fois je me suis vu sur le point de me déclarer incapable de voyager davantage; cependant, à force de baltes, d’efforts et d’énergie, je suis parvenu à suivre ma caravane. Mais je suis brisé par la fièvre; comment, privé de sommeil'et de nourriture, ceci finira-t-il?
7 octobre 1873. Voyage à Koatén. Très-beau temps encore.
Je me sens aujourd’hui un peu moins mal , mais sans pouvoir me nourrir encore. Bien que ma tète soit plus libre qu’hier, mes yeux vacillent toujours et mes pieds chancellent; des douleurs très-vives dans les jambes s’ajoutent au malaise général de tout le corps, pour rendre ma marche plus pénible que je ne saurais l’exprimer.
Comme hier, notre voyage se fait en montant et en descendant tout le jour; mais les collines sont moins hautes, et je les vois* composées encore de pegmatite. Cependant les pavés et les escaliers de notre route sont toujours en porphyre dur, sili-
ceux, grisâtre et jaunâtre. Les intervalles des collines consistent en petites plaines qui sont cultivées en riz ; le manque de pluie a déjà tué celte céréale dans les vallons un peu élevés. Les villages sont assez nombreux et la population en paraît bonne; mais les auberges sont misérables au dernier degré, et l’on n’y a jamais à offrir au voyageur que du riz et de la citrouille. Pour comble d’agrément, on est dans l’habitude (à peu près comme dans le Kiangsi) d’avoir à côté des maisons d’immenses latrines, garnies de toutes les saletés imaginables. Je pense que nous avons fait, encore aujourd’hui, environ soixante-dix li de route, en marchant du matin jusqu’à la nuit.
8 octobre 1873. Voyage à Koatén. Ciel voilé au matin, serein plus tard.
Nous voilà enfin à notre dernière journée de voyage; mais avant de parvenir à Koatén, il nous reste à franchir deux terribles montagnes, en montant et en descendant par des escaliers de pierre plus rapides encore que ceux que nous avons rencontrés jusqu’ici.
Aux roches euritiques, que nous avons passées hier, succèdent des porphyres grisâtres dont la pâte plus onctueuse paraît renfermer des cailloux étrangers; et c’est cette dernière variété qui paraît constituer toute cette grande chaîne du Fokién occidental.
Une longue et fraîche vallée que nous longeons dès le matin a scs bords bien boisés, et j’y suis
tout yeux (autant que mon état maladif le permet pour apercevoir quelque trace des singes qu’on m’a dit abonder dans ces parages. En effet, nous passons devant des maisons où l’on nourrit deux ou trois de ces quadrumanes qui ont été pris au pays. J’ai l’occasion d’examiner ces pauvres bêtes qu’on élève dans des conditions bien tristes : pour les empêcher de croître , on ne leur permet jamais de boire d’autre liquide que de l’eau-de-vie. Cela les rend rachitiques, et, de plus, on leur a coupé la queue ras le corps : c’est à ces conditions, paraît-il, qu’on trouve à les bien vendre aux bateleurs. Un peu plus loin, j’aperçois moi-même sur les arbres et les rochers un groupe d’une dizaine de ces macaques à pelage brun ; je suis très-étonné de voir parmi eux un individu tout roux clair paraissant appartenir à une espèce différente. En effet, mes montagnards me disent qu’il existe ici deux ou trois espèces différentes de singes; j’ai ainsi l’espoir fondé de pouvoir acquérir des animaux intéressants pour la science et pour notre Muséum; car je ne puis pas me figurer que nous n’ayons ici que les espèces de Moupin.
Chemin faisant, j’achète un Rhizomys adulte, qui me paraît ressembler entièrement à notre Rh. vestitus du Setchuan. Je vois aussi parmi les bagages d’un voyageur une peau de tchang-dzê, c’est-à-dire de chevrotin à musc véritable.
Si, en franchissant la première montagne, j’ai pu suivre, ou mieux me traîner à la suite de mes gens, il n’en est plus de même quand il faut faire no-
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Ire dernière ascension, qui dure quatre ou cinq heures, et dans laquelle notre rude chemin garni de blocs de pierres, en forme de grossier escalier, monte jusqu’à seize cents mètres de hauteur. Là, je me sens si faible, si épuisé, si anéanti, que je m’évanouis à plusieurs reprises, et que je suis contraint de me coucher sur la route plus d’une fois, pour reprendre connaissance et des forces : c’est terrible !
Comme il n’y a pas moyen de nous arrêter en chemin, je suis obligé de faire passer une corde à ma ceinture et de me faire traîner à la remorque pour parvenir à notre rendez-vous. C’est dans ce brillant équipage, qui fait rire mes Chinois et moimôme, que je parcours encore les cinq ou si\ heures de chemin' qui restent. Nous arrivons à Koatén avant la nuit.
Deo gratias! Je ressens le même sentiment qu’.un homme échappé d’un naufrage, en me voyant logé dans les dépendances d une chapelle chrétienne, au milieu d’hommes appartenant à ma religion, et à coté de deux missionnaires, dont l’un est indigène et l’autre Espagnol. Mais comme ma lièvre et mes souffrances continuent, je m’empresse de me coucher sans prendre de nourriture. A demain les conversations !
9 octobre 1873. A Koatén. Ciel couvert au malin et menace de pluie au soir.
Le P. Calunga esl un jeune dominicain espagnol, originaire des Asturies, (pii n’est en Chine que
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depuis un an. Son évêque l’a envoyé de Fou-tchéou pour administrer les chrétiens dispersés parmi ces montagnes, avec la collaboration d’un prêtre chinois. Aucun de ces messieurs ne connaît le pays, où ils ne se trouvent que depuis quelques jours : ils ne peuvent donc pas me fournir de renseignements, ni m’aider par leurs recommandations auprès des montagnards.
Mais dans les conditions de santé où je me trouve, leur présence m’est du plus grand secours et de la plus grande consolation, bien que nous nous trouvions logés trop à l'étroit dans nos deux petites chambres de bois.
Koatén est un tout petit hameau chrétien, perdu parmi de raides montagnes qui ont le rare avantage d’être boisées; il. est bâti sur une pente où il n’y a aucun moyen de cultiver la terre. Je trouve pour notre chapelle dé bois onze cents mètres de hauteur au-dessus du niveau de la mer; les cimes les plus élevées que nous ayons aperçues dans notre massif montueux ne semblent pas atteindre trois mille mètres d’altitude.
Les bois ont été coupés ou brûlés dans tous les vallons accessibles, et l’on y a formé des plantations de thé et de bambou : ce district est célèbre pour la quantité et la qualité du thé qu’il produit. Le thé, le bambou et une petite quantité de maïs sont les seules productions de la contrée ; aussi est-on obligé d’y transporter à dos d’hommes le riz nécessaire à la vie, de deux et trois journées d’éloignement.
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Mais si ce lieu est misérable pour les ressources de la vie, il paraît, au contraire, devoir être un vrai pays de cocagne pour le naturaliste collectionneur. Les cris des animaux sauvages que j’entends sont tous ou presque tous nouveaux pour moi, et les montagnards me citent des oiseaux que je n’ai pas rencontrés ailleurs. Oh! comme la santé me serait nécessaire ici! Malheureusement, je continue à être sans relâche en butte à la fièvre et à ne pouvoir pas supporter les aliments.
10-11 octobre 1873. A Koatén. Vent hier et aujourd’hui journée, pluvieuse et froide.
La fièvre continue toujours, plus ou moins forte, à me tenir cloué au lit ou â la chaise, en m’empêchant défaire aucun travail. Cependant je me sens plus dégagé aujourd’hui, mais d’une faiblesse désespérante et sans aucun appétit.
J’ai tant prié et fait prier nos chrétiens de chasser pour mon compte, que plusieurs de nos montagnards se mettent à dresser des pièges pour capturer des bêtes. Pour des fusils, il ne faut pas y compter : personne n’en possède dans ces montagnes, à plusieurs lieues à la ronde. Mais il paraît «pic mes voisins ne manquent pas d’adresse pour organiser leurs trappes; car, dès les premiers jours, ils m’apportent une foule de petits animaux : Dendrocetta sinensis , Oreocincla varia , Mj/iophonus cœmleus, S duras Mar-dellamli , un Mus deux fois plus gros que notre surmulot, et que je prends pour le Mas indiens , un Sciurus brun,
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ayant le dessous blanc et la poitrine teintée de jaune clair. Ce dernier animal me paraît constituer une nouvelle espèce; car, quoique voisin, il diffère des Sciurus Davidi , Perngi et Griseopectus ; et le Sc. sinensis , que je n’ai jamais vu, est décrit avec la poitrine brune. C’est d’ailleurs une espèce plus petite, ayant une oreille plus courte et plus arrondie.
12-13 octobre 1873. A Koatén. Deux belles journées, avec nuit fraîche déjà.
Toujours la fièvre, une faiblesse mortelle, un dégoût universel, pas de sommeil à la nuit. Cependant je puis me mouvoir par moments et sortir devant notre porte. Mais c’est pour moi un vrai supplice de Tantale, que de voir tant de beaux bois et de ravins solitaires, où il doit exister bien des objets intéressants que, seul, l’œil du naturaliste pourrait découvrir! Serais-je venu ici, avec tant de peines et de fatigues, pour n’avoir que la vue d’un i pays délicieux pour l’histoire naturelle?
Notre chapelle est construite au milieu des arbres, sur un mamelon extrêmement incliné, qui est isolé des deux côtés par des torrents qui ne font que sauter de précipice en précipice. Les principales essences que j’aperçois autour de nous sont le pin , le Cunninghamià et le châtaignier. 11 y a aussi une splendide plantation de Magnolia , de celte espèce à très-grandes feuilles que j’ai vue jadis au j Setchuan, et qui ressemble tant au Magn. macrophylla de l’Amérique septentrionale : l’écorce de
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cet arbre se vend fort cher pour la pharmacie chinoise.
Le très-beau temps qu’il fait aujourd’hui nous laisse voir distinctement, les flancs grandioses de nos montagnes, tantôt nus et rocailleux, mais le plus souvent tout verdoyants d’une abondante végétation. En général les pentes sont raides et peu praticables pour l’homme.
Je vois avec plaisir que mes chasseurs à la trappe ne perdent pas leur temps; et, dans ces deux jours, ils me procurent plusieurs animaux intéressants et nouveaux. Il y a une autre espèce de très-gros rat, que je rapporte au Mus bandicota de l’Inde; puis le Mus coxinga, de Formosa, et une troisième espèce plus petite du môme genre, que je ne connaissais pas non plus. J’acquiers encore un Ceriornis mâle, qui me paraît être le rare Cer. Caboti , dont un seul exemplaire existe encore | dans les musées d’Europe, puis un gros-bec insectivore, nouveau pour la faune chinoise, que j’identilic avec le Paradoxornis nigrimentum de l'Hima- | laya. I)c leur côté, mes jeunes Pékinois ont pris un nouveau serpent verdâtre, marqué d’une raie | dorsale; un crabe remarquable par le beau violet j de ses parties inférieures, et un petit poisson trèssingulier, dont la bouche est entourée de nombreux barbillons, et dont les nageoires ventrales sont façonnées de manière à adhérer aux surfaces polies, par un effet de ventouse. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ces poissons cui rieux vivent dans des filets d’eau qui sont au-dessus
d’une série de cascades parfaitement infranchissables depuis que les montagnes sont accidentées comme elles le sont maintenant. TJn Bufo qu’on m’apporte aussi dans la journée me parait différer de tous ses congénères connus de la Chine, el il est remarquable par ses côtés ornés d’une large raie d’un beau rouge vermillon.
Ce soir, mes voisins de la montagne viennent me montrer en grand secret quelques morceaux de minerai dont ils désireraient connaître la valeur exacte : c’est de la galène à larges lames, non argentifère, qui malheureusement ne pourra pas faire leur fortune; car ce n’est pas le plomb que ces montagnards voudraient exploiter. Cette mine est à peu de distance d'ici, dans une vallée élevée.
14-15 octobre 1873. Koatén. Beau temps hier: un peu de pluie ce matin et au soir.
Enfin, je commence à me sentir un peu mieux, et ma fièvre va en diminuant. Mais je souffre toujours fortement de la tète, el je conserve mal mon équilibre quand je marche.
Je profite de celte légère amélioration pour sortir dans les bois qui entourent la maison. Bien que maintenant ces montagnes soient silencieuses et paraissent désertes, j’y aperçois çà et là bien des traces de vie animale qui me prouvent que je foule un sol fort intéressant pour l’histoire naturelle. Dès le matin , les jolis petits écureuils Mac-Clelland vont sautillant légèrement sur les
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grands châtaigners, dont ils rongent les fruits sauvages. Quelques voix inconnues d’oiseaux s’entendent du milieu des fourrés impénétrables; sur le bord des cascades bûtinent en silence quelques myiophones aux reflets indigos, et les énicures à courte queue; quelques bandes de petits oiseaux insectivores voltigent rapidement d’un buisson à l’autre, sans me donner le temps de les atteindre. Je discerne le Vivia innominata , cette miniature de tous les pics du monde que j’ai tué jadis au Setchuan, YAbrornis fulvi faciès, rencontré également à la Chine occidentale, YAlcippe nipalensis, le Parus minor et une autre grosse mésange inconnue dont la tête est surmontée d’une grande huppe noire et jaune. Une volée d’autres petits oiseaux, nouveaux aussi pour moi, que je vois voleter d’un bout d’arbre à l’autre, m’intrigue beaucoup, jusqu’à ce que leur marche pétulante les faisant passer sur ma tête, je parvienne à leur lâcher un heureux coup de fusil qui en abat trois sous mes pas : ce sont des Staphida torqueola, décrits naguères par M. R. Swinhoe.
16-17 octobre 1873. Koatén. Deux journées de pluie diluvienne.
Jamais, depuis que je voyage en Chine, je ne me suis trouvé embarrassé comme ici pour payer mon monde. Depuis mon arrivée à Koatén je suis obligé de faire mes achats et mes acquisitions à crédit : c’est une mauvaise manière d’établir ma réputation parmi mes voisins, qui sonl avides
d’argent comme tous les montagnards du monde! — Avant de quitter Tsitou, j’avais eu soin de me procurer une bonne provision d'argent très-pur, en petits lingots, afin de pouvoir acheter plus facilement les sapèkes nécessaires : c’est ainsi que j’en ai agi dans toutes les provinces de l'empire. Mais ne voilà-t-il pas que, depuis que le commerce européen de Foutchéou et de Ningpo a amené dans ces régions-ci un grand nombre de piastres espagnoles et mexicaines, les populations du Fokién ont tellement pris goût à l’argent monnayé qu’on ne veut plus accepter les lingots chinois pour bons qu'ils soient. Voilà qui est singulier, imprévu et embarrassant pour moi! C’est en vain que, depuis mon arrivée dans ces montagnes, je fais parcourir notre voisinage pour échanger mon métal précieux, et dont l’acquisition m’a coûté déjà deux ou trois pour cent de perte, il m’a fallu expédier deux hommes pour un voyage de quatre ou cinq jours, afin de troquer, coûte que coûte, quelques-uns de mes lingots contre des piastres ou des sapèques : ij faut me résigner, me dit-on, à subir encore trente ou quarante pour cent de déchet.
Le mauvais temps a mis en mouvement les oiseaux de ces montagnes, et aujourd’hui nous en voyons passer deux ou trois espèces différentes qui nous sont entièrement inconnues. Un fragment de Pucrcisia, qu’un de mes chasseurs m’apporte me prouve que nous avons ici le Pucrcisia Darwini du Tchékiang, que M. Svdnhoe a décrit
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l’an dernier. Ce gallinacé porte le nom de Mao-hj et serait assez commun dans nos bois élevés, tandis que le beau Tragopcm de Cabot y est rare. Les autres poules de montagnes connues dans le pays sont le faisan à collier, peu abondant, et le Ilun-kg. Mais je comprends que sous ce dernier nom, nos montagnards confondent le Phasianus Ellioti et le faisan argenté. 11 parait que ces deux espèces' sont rares dans ces montagnes, et n’y ont paru que depuis un petit nombre d'années. Un de mes plus actifs chasseurs, nommé /, offre de me vendre un faisan Elliot , qu’il nourrit en cage depuis le mois de juillet dernier : quand il l’a pris au lacet, ce n’était qu’un poussin; mais il s’est déjà revêtu de sa livrée d’adulte.
Ainsi donc, le faisan Elliot, le faisan à collier et le faisan sans collier meltenl leur plumage définitif dès leur première mue d'automne, tandis que le faisan doré et le faisan Amherst ne sont ornés de toute leur splendeur qu’à partir de la deuxième et de la troisième année. De môme, le Tragopan de Temminck ne devient rouge étoilé qu’à la deuxième mue automnale, pendant (pic le Tragopan de Cabot prend sa robe définitive dès le commencement du premier hiver.
18 octobre 1873. Koatén. Assez beau temps.
.Malgré ma grande faiblesse, je vais encore voir s’il y a quelque chose au fond de notre vallée; mais je n’v trouve rien : solitude parfaite! Les grandes averses ont fait tout taire ou disparaître.
Cependant, la journée ne passe pas sans quelque bonne acquisition : il a été pris un Mustela de forte taille, dont les parties inférieures sont ornées de jaune doré; un joli Mus, voisin du Mus betulimtsde Sibérie; puis un très-curieux rongeur, gris de souris, dont les yeux sont presque microscopiques, et dont la longue queue est terminée par un flocon de soies raides : c’est un genre nouveau.
19 octobre 1873. Koatén. Ciel nuageux; pluie au soir.
J’ai passé toute la nuit à souffrir de la tête, et je sens que la maladie est toujours dans mon corps : plus ou moins de fièvre, faiblesse, malaise général, douleurs aux articulations, insensibilité de la peau au froid et au chaud, etc. Comment tout ceci finira-t-il?
Néanmoins, je tâche de me regimber contre la maladie, et je fais une nouvelle tournée au bois. Outre les pins susnommés, je vois le Cephalotaxus, le Cryptomeria japonica, un Abies à formes de Sequoia , un Taxus ressemblant beaucoup à notre If; puis les Bbus vernie! f era et alata , YElœococea (cultivée), le Cha'merops excelsa , le bananier , qui ne parvient que rarement à mûrir ses fruits, quelques peupliers à formes grossières et à larges feuilles tremblantes, le Pistachier de Chine. Les Ilydrangea offrent deux espèces, dont l’une (rare) a ses fleurs verdâtres disposées en corymbe horizontal, et l’autre les a en épi lâche et allongé, avec
les fleurs pétalifères plus nombreuses. Mais, la plupart des autres arbres et arbustes appartiennent à des types méridionaux, dont je n’ai pas préparé d’échantillons dans mes voyages précédents. Les fleurs d’automne sont peu variées et consistent surtout en Pyrethrum divers, une Gentiane à belles fleurs bleues, une autre Gentiane à tiges grimpantes, quelques synanthérées à formes de Cirsium et de Carduns, des Polyyonum, un Delphinium à fleurs bleuâtres, des Impatiens pourpres.
20 octobre 1873. Koatén. Matinée froide et temps menaçant.
J’acquiers trois singes bruns, appartenant, ce me semble, à une race très-voisine de mon Macacus tibetanus. Ces animaux, d’âges différents, sont tous de la même couleur uniforme, sans avoir du roux de rouille au train d’arrière, comme d’autres singes qui vivent dans ces montagnes; ils ont la queue très-courte et bien poilue, la face et les oreilles couleur de chair, et les yeux bruns-châtains.
Le temps se refroidit beaucoup aujourd’hui; à quatre heures le thermomètre marque onze degrés, tandis qu’il y a peu de jours il faisait au soleil une chaleur d’au moins cinquante degrés.
21 octobre 1873. Koatén. Ciel couvert, temps froid.
Je continue à sentir en moi des symptômes tout autres que ceux de la guérison : toujours un peu
de lièvre, un malaise fatigant, la têle trouble, le pas chancelant.... G’est à la quinine que je me soigne ; mais ce médicament paraît être peu efficace contre mon mal.
Malgré mes souffrances je suis obligé, pour ne pas perdre des objets précieux, de travailler tout le jour à dépouiller et préparer les animaux qu’on nous a apportés; car mes deux aides pékinois ont été aussi repris de la fièvre et ne peuvent guère plus se tenir sur pied : les Chinois résistent beaucoup moins que nous à la maladie.
22-23 octobre 1873. Koatén. Le froid a cessé, le temps est redevenu doux et beau.
Je me sens un peu mieux par ce beau temps ; mais le malaise fiévreux, des maux de tête incessants, etc., me prouvent surabondamment que je ne suis pas guéri. De son côté, la fièvre de l’un de mes garçons s’est convertie en rougeole ! Santa pazienza! comme je regrette de ne pouvoir aller fureter parmi les bois et les fourrés qui m’entourent, et où doivent exister une quantité d’objets intéressants pour la science, qui échappent aux yeux de nos montagnards! Que le bon Dieu nous rende notre santé !
24 octobre 1873. Koatén. Très-beau temps.
Nonobstant mon peu de force, je monte le plus haut que je puis sur notre montagne : je suis tout seul, puisque mes deux domestiques gardent le
EN CHINE
lit. Los quelques oiseaux que j'entends, pendant ma lente et pénible promenade, restent invisibles parmi les broussailles, tandis que le Sciurus Mae-cl. ne se gène nullement pour faire la gymnastique à son aise, sur les branches des châtaigniers élevées. Cependant, un Pomaiorhinus , de forte taille, ayant eu la bonne idée de venir se poser devant, tombe bientôt 'en mon pouvoir; et j’ai la grande satisfaction de trouver en lui une forme nouvelle, quoique voisine du Pom. gntvivox et du Pom. Erythrocnemis. Si, comme je le pense, j’ai là une espèce nouvelle, je me permettrai de la dédier à mon savant ami, M. R. Swinhoe , en l'appelant Pom. Swinhoi.
Les autres acquisitions de cetle journée consistent en un Cyornis vivida, charmant oiseau bleu et jaune-aurore, et en deux nouveaux chéiroptères, ainsi que plusieurs autres des espèces acquises précédemment. — Je vois que ce n’est pas le travail qui nous manquerait ici si nous étions bien portants.
25 octobre 1873. Koatén. Beau temps.
Puisque mes domestiques gardent le lit, je veux essayer d’utiliser le beau temps, malgré ma fièvre et mon malaise général. Je vais donc courir tout le jour dans une longue et solitaire vallée, où la nature déploie une fraîcheur cl une richesse admirables. J’y vois et entends des animaux inconnus, mais je ne parviens à rien capturer : je me sens comme un homme ivre!
26-27 octobre 1873. Koatén. Beau temps, avec ciel un peu couvert.
Le soleil que j’ai supporté dans la course de samedi m’a affaibli singulièrement; ma fièvre est devenue plus forte, et je suis obligé de passer mon temps au lit. Patience! — Bien que j’aie fait plusieurs maladies graves précédemment, je m’en suis toujours remis assez vite, par les seules forces de la nature : aussi, me semble-t-il ridicule qu’il me faille rendre les armes ici! Qui sait pourtant si je pourrai tenir ferme longtemps? car, mon état commence à devenir assez vilain, et tout ce que je sens en moi-même déroute déjà mon esprit....
Le bon père Calunga est plein de charité et de sollicitude à mon égard, et il veut partager avec moi ses petites provisions de vin d’Espagne et de chocolat, que ses confrères de Manille lui ont envoyées ; mais mon estomac refuse tout. Lui-même non plus n’est pas robuste, et je crains bien qu’il ne soit pris bientôt de la fièvre.
Cependant nos chasseurs à la trappe continuent à nous apporter des animaux utiles ; mais nous avons bien de la difficulté à les mettre en peau et à les sécher, et ce qui ferait notre joie dans la santé nous occasionne un surcroît de peine dans le misérable état de maladie oii nous nous trouvons tous les trois.
28-29 octobre 1873. Koatén. Journées nuageuses et temps menaçant, avec un peu de pluie de moment à autre.
EN CHINE
Je vis en vrai malade, c’est-à-dire sur le lft, une loux sèche et incessante qui ne me laisse pas de repos s’étant ajoutée à mes autres souffrances.
Les animaux reçus en ces deux jours consistent en plusieurs tragopans de Cabot, une perdrix de bambous, et un Trochalopteron très-joli, qui forme une nouveauté pour l’ornithologie. Cet oiseau, que j’ai l’intention de nommer Trochal. Milnii, a les proportions et les couleurs générales du magnifique Troch. formosum, de Moupin; mais il en diffère à plusieurs égards, et, en particulier, par la tête qu’il a marron vif, et les plumes auriculaires blanches. Comme son congénère, il a le dessus des ailes et de la queue orné du rouge cramoisi le plus vif : nous avons donc ici un oiseau extrêmement joli, que l’illustre doyen de notre faculté des sciences de Paris ne me refusera pas, je l’espère, d’appeler de son nom.
30 octobre 1873. Koatén. Froid, vent, pluie.
Quoique moins souffrant ce matin, j’ai de la peine à garder mon équilibre en marchant, et je ne cesse pas d’avoir des sueurs excessives, qui sont très-dangereuses dans la misérable chambrelte qui m’abrite mal contre le vent : aussi mon affection de poitrine parait-elle devoir s’aggraver....
Mon confrère espagnol se met en quatre pour essayer de me soulager, et pour me procurer le régime le plus adapté possible a mon état. Comme je l’ai déjà noté, ces montagnes ne produisent presque rien, en dehors du thé; le riz dont vi\ eut
les montagnards vient de fort loin, de même que les volailles dont mon charitable infirmier a commencé à me faire prendre le bouillon : tous les comestibles qu’on trouve à acheter dans notre voisinage consistent en quelques méchantes raves, aussi petites que dures, et en quelques patates douces que nos estomacs ne supportent point.
31 octobre 1873. Koatén. Temps remis au beau.
Toujours malade, de même que mes deux Pékinois ; l’état de ma poitrine empire d’une manière inquiétante, sans que la fièvre cesse. Ce que je regrette le plus, c’est de ne pouvoir explorer moimôme cette importante région qui, malgré son apparente rareté de vie animale, doit nourrir beaucoup d’espèces intéressantes qui échappent à l’œil de mes montagnards.
A mon traitement à la quinine, qui ne paraît avoir aucune efficacité contre la fièvre, j’ai commencé à ajouter l’usage de l’eau d’ail, remède préconisé par le P. Calunga : nous verrons si cela commencera à me faire aller mieux.