AVRIL
Préparatifs pour l’embarquement. — I.e lait, en Chine; détails curieux sur la rareté de cet aliment. — L’arbre aux sapèkes. — Haine des mandarins contre les chrétiens et les Européens. — Renseignements inconnus sur les faits et gestes de Tien-ta-jén, de Souo-la-jén, de Li-hong-tchang; leurs dispositions envers les étrangers. — Catalogue des oiseaux et des mammifères observés par M. A. David, pendant son séjour au Chensi.
16 avril 1873. Ho-kia-tchiao. Très-beau temps.
Quoique j’aie envoyé pour arrêter nos places sur la barque en partance, et que, par conséquent, je doive me hâter de faire mes préparatifs d’embarquement pour demain même, les chrétiens d’un village voisin ont tant insisté auprès du P. Yidi pour que nous allions déjeuner chez eux, que nous ne pouvons pas nous dispenser de passer une partie de la journée chez ces braves gens.
A propos de déjeuner, j’ai noté plusieurs fois dans mes voyages quelle est la pénurie, ou mieux le manque total de laitage dont nous avons à souffrir dans l’empire chinois ; c’est que les hommes
du royaume du milieu ont horreur du lait, comme du reste tous les Orientaux de cette extrémité de l’ancien monde. Seuls, les Mongols utilisent le lait de la vache, de la brebis, de la chèvre, de la jument et de la chamelle; et, depuis que la dynastie tartare règne en Chine, l’on entretient aussi à Pékin quelques vaches laitières , pour l’usage du palais impérial. Mais, un fait curieux, ces animaux ne donnent, là comme en Mongolie, qu’extrêmement peu de lait.
Par une heureuse exception , les chrétiens de llo-kia-tchiao nourrissent quelques chèvres, dont ils servent le lait aux missionnaires qui passent chez eux; et je ne manque pas d’en faire mon profit, parce que l’usage d’un aliment auquel on a été habitué dans l’enfance produit toujours un bon effet sur la santé. — A ce sujet, je me rappelle ce que me racontait un jour Mgr N... : c’était le temps des persécutions. Notre évêque, fuyant par monts et par vaux, s’arrête dans une maisonnette isolée de chrétiens ; épuisé de fatigue et de maladie, il s’écrie ; ah ! si je pouvais avoir un peu de lait! je crois que cela diminuerait un peu mes maux d’estomac. Les hommes qui l’accompagnent ont entendu ces paroles; et, avant la nuit, ils lui portent un bol de lait que le saint homme boit avec bonheur et reconnaissance. Le voyage de fuite se continue; et, plusieurs jours après, l’évêque plus malade que jamais, prie son domestique de lui chercher du lait. « Mais, je ne puis pas en avoir ici, répond celui-ci embarrassé. —
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Comment! reprend le prélat; je vois qu’il y a dans ce district autant de vaches et de bufflesses qu’ail. leurs; et je veux que tu m’apportes du lait. Est-ce que tu n’as pas pitié de mes souffrances et de mon épuisement? — Oui certes, grand maître de la religion, dit le fidèle serviteur attristé; mais il n’y a aucune famille chrétienne dans ce pays. — Eli bien! ajoute l’évêque, prends plus de sapèkcs, et, coûte que coûte, achète du lait aux païens. — Mais, Monseigneur, riposte encore le domestique, personne ne trait les vaches chez nous. — Comment donc as-tu fait l’autre jour pour avoir le lait? » A celle question, le bon chinois rougit, se tait d’abord, et finit à la lin par avouer que, la première fois, il avait trouvé des chrétiennes complaisantes qui avaient consenti à donner de leur propre lait pour l’évêque malade... !
Dans ma course de ce matin, j’ai le plaisir de trouver sur la route un arbre aux sapèkes , semblable à celui que j’observai au Tsing-ling méridional A\ a des feuilles comme celles de l’ormeau, et les fleurs, qui commencent à vouloir se montrer, seront verdâtres aussi, d’après ce qu’on me dit. C’est une espèce intéressante d ’ulmacées, inconnue de moi. Les bords sablonneux des fossés sont couverts d’Ajuga à fleurs d’un bleuâtre pâle, d’iris à grandes fleurs bleues, d'immortelles jaunes. Un Lychnis , à pelilcs fleurs rouges sortant d’un gros et anguleux calice, est commun parmi les froments oii il représente notre Saponaria vacearia. Dans les lieux secs foisonne un Pulggala coriace,
à jolies Heurs bleues, à côté d’un Emilia et d’un Yungia, que l’on retrouve dans la Chine entière.
Dans mes conversations avec le P. Vidi, ce missionnaire prudent et intelligent m’a appris plusieurs faits, qui, bien qu’étrangers à l’histoire naturelle, méritent d’être notés dans mon journal, parce qu’ils font connaître les vraies dispositions de certains personnages influents de l’empire à l’égard des étrangers et des chrétiens.
A l'époque des massacres de Tiéntsin, le Souota-jén , personnage bien connu des Européens, actuellement Tsongtou ou gouverneur général du Chensi et du Kansou, demanda à son gouvernement l’autorisation de détruire en bloc les missionnaires et les chrétiens de ses deux provinces, en ajoutant qu'il parviendrait à faire cela sans que l’administration de Pékin eût à s’en occuper le moins du monde. Mais il lui fut répondu de la capitale qu’il se bornât â songer aux moyens de chasser les rebelles, et qu’il devait laisser tranquilles les chrétiens et leurs missionnaires. — C’est de source certaine que le P. Vidi a su ces agissements du mandarin Souo , auquel plusieurs Européens n’ont pas honte de vendre leurs services.
De son côté, le fameux Ly-hong-tchang, quand, après les mêmes alt'aires de Tiéntsin, il reçut l’ordre de se rendre à cette ville, rassembla en conseil extraordinaire les quatre grands mandarins de Sin-gan-fou, et leur dit qu’ « il était appelé au nord pour aller châtier les Européens rebelles à Veinpe-
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reur! que, si ceux-ci se soumettaient aussitôt aux conditions qu’il leur imposerait, on pourrait s'arranger avec eux; sinon qu'il les exterminerait tous et aussitôt, ainsi que tous les missionnaires et les chrétiens de l'empire. » Ceci est aussi très-authentique.
Tout dernièrement encore te Souo-ta-jén , qui passe avec raison pour ennemi de tout ce qui est étranger, dans une proclamation imprimée qui a été répandue sur tous les points de sa vaste juridiction, s’est servi, pour désigner les Européens, d’un caractère chinois très-outrageant, qui signifie séducteur, corrupteur, voleur.
J’ai appris aussi quelques détails intéressants sur Tieu-la-jén. Tien-ta-jén est ce mandarin militaire qui, quelque temps après l’expédition francoanglaise de Pékin et la publication du traité qui garantissait aux chrétiens de la Chine le libre exercice du christianisme, fit mourir cruellement au Kouy-lcheou un certain nombre de chrétiens et même un missionnaire français, au mépris de toutes les lois et en affectant publiquement le plus grand mépris pour les puissances européennes. 11 alla jusqu’à déchirer, en plein tribunal, un exemplaire qu’on lui présenta de l’édit impérial qui annonçait le traité de paix conclu avec les Occi-, dentaux, en disant que ce papier n’était bon qu’à servir aux latrines.... Il poussait si loin sa haine qu'il s’abaissa, lui tout grand mandarin qu’il était, jusqu’à poursuivre, personnellement et le sabre à la main, un missionnaire français qu’il
aperçut un jour dans les rues de la capitale de sa province.
Ces faits étaient par trop criants pour rester impunis : cette insultante violation d’un traité international et des ordres impériaux qui en prescrivaient l’observation pouvait être d’un trop fâcheux exemple pour qu’on n'en demandât pas une réparation. En effet, les longs et persévérants efforts du Chargé d’affaires de la France obtinrent entin une condamnation capitale de ce magistrat, coupable autant contre son souverain que contre les puissances européennes.
Mais cette sentence fut-elle jamais exécutée? Non. Jamais encore en Chine on n’a puni de mort un simple sujet de l’empire convaincu d'un crime quelconque contre des Européens : comment aurait-on obtenu l’exécution d’un dignitaire de premier ordre? Le Tien-ta-jén fut changé de place, diminué seulement en grade, comme coupable de désobéissance, et envoyé combattre les rebelles de Chensi. Après cela, les mandarins de Pékin essayèrent de faire croire aux agents de la France que ce grand coupable avait été mis à mort.
Or, voici ce qu’il en est. Je connais bien cette histoire. Le Tien-ta-jén, après avoir quitté le Kouytcheou, est resté longtemps à Han-tchong-fou, au pays où je me trouve depuis un mois et demi. Il parait que, dans les commencements, sa chaise à porteurs était marquée de signes qui indiquaient qu’il était coupable de désobéissance à l’empereur; mais voilà toute sa punition, et il continuait
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«l posséder tous scs pouvoirs de général des troupes impériales. Et même, bientôt après, il a été promu à de nouvelles dignités, augmenté en grade comme pour le consoler de son humiliation, et gratifié d’emblèmes honorifiques qui lui ont été envoyés personnellement par l’impératrice ellemême (sans doute la mère du jeune empereur, qui ne nous aime pas non plus). D’après ce qu’on me dit, Tien-ta-jén est au Kansou en ce moment ; en tout cas, il n’est plus dans cette vallée de Hantchong-fou, où l’on ne parle que de lui : je n’ai donc eu aucune chance de faire son aimable rencontre.
'O gû6o; oï|Xoï que, d’après moi : 1° c’est une utopie que d’espérer que le gouvernement chinois consente réellement à punir un de ses dignitaires coupable, quand celui-ci n’est accusé que de crimes contre les étrangers; 2° c’est par conséquent une erreur pour les agents diplomatiques et les missionnaires de demander une justice qu’ils n’obtiendront certainement point quand il s’agit de grands coupables. Il ne faudrait exiger que ce qu’on a de la chance d’obtenir: des réparations indirectes, la punition des criminels de bas étage, etc. — En poursuivant les mandarins chinois en personne, nous, Européens, nous parviendrons peut-être à les faire changer de poste (quand leurs délits auront été aussi patents qu’exorbitants), mais très-sûrement la haine surexcitée de ces grands personnages trouvera moyen de se déverser tôt ou tard sur nous ou sur nos intérêts
Ainsi le célèbre Tien-ta-jén est maintenant encore plein de vie et de dignités, tandis c|iie les trois principaux missionnaires du Kouy-tchcou, qui avaient le plus agi pour obtenir justice (M. Yielmont, M. Mihière et Mgr Faurie), viennent de mourir tous les trois presque en même temps, dans la force de l’âge et de la santé, et, dit-on communément, par le poison de leurs ennemis D’un
autre côté, nous savons aussi que les instigateurs et les auteurs les plus coupables des massacres de Tiéntsin jouissent encore de la vie, de leur liberté et de leurs grades, et qu’on n’a exécuté que vingt et un vauriens quelconques pour punir la mort barbare d’autant d’Européens honorables, dont deux étaient les représentants attitrés de la France.
Avant de quitter le Chensi, je crois utile d’écrire ici la liste des oiseaux et des mammifères dont j’ai reconnu l’existence dans la partie méridionale de cette province pendant les six ou sept mois que j’y ai passés. Ces énumérations ne manquent pas d’avoir leur intérêt pour la géographie zoologique.
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CATALOGUE DES OISEAUX OBSERVÉS AU CIIENSI MERI- DIONAL , DEPUIS FIN OCTOBRE 1872 JUSQU’A FIN AVRIL 1873.