‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire ChinoisChapitre 3 sur 37 · DU 17 AU 29 AVRIL · texte numérisé non relu

DU 17 AU 29 AVRIL

Embarquement pour llan-keou, sur la rivière Han. — Patience des Chinois; précautions de voyage du maître batelier. — Noies sur les terrains et les productions des pays parcourus. — Une sérénade donnée par les bonzes. — Incidents de la navigation; craintes superstitieuses des bateliers; rapides. — Naufrage et conséquences malheureuses; égoïsme des Chinois. — Une nouvelle barque. — Aspect riant des collines : fleurs et oiseaux. — Prières pour demander la pluie. — l.es bonzes Tao-clieu et leur apathie. — l.es fruits nouveaux. — Réflexions sur les Chcnsinois. — Sortie du Cliensi et entrée dans la province du Houpé. — Encore des rapides.

17 avril 1873. Ciel couvert tout le jour. Je m'embarque à Tchén-kou-chién pour Han-keou.

Ce jour nous a été indiqué pour nous embarquer comme étant un jour heureux; car les bateliers chinois tiennent encore plus que nos matelots d'occident à ne pas lever l’ancre dans un jour

néfaste Je quitte donc le village de Ho-kia-

tchiao, ma dernière demeure du Chensi, et, précédé des nombreux porteurs de nos bagages et accompagné du P. Vidi et de ses principaux chré-

tiens, j’arrive à point nommé au lieu d’embarquement. Ce petit port, qui ne contient maintenant qu’une dizaine de barques, est à peu de distance du chef-lieu de l’arrondissement, qui est une ville murée de médiocre importance.

Je n’avais guère besoin de me hâter. Nous avons plus que le loisir nécessaire pour nous caser de notre mieux dans la barque avec tous nos effets; nous pouvons même (ce que je n’osais espérer) y placer assez bien mes cinq salamandres vivantes renfermées dans une grande auge couverte et à moitié pleine d’eau, que j’ai fait faire exprès pour elles. Ces reptiles semblent s’être très-bien habitués à leur prison, et ils mangent du poisson , des lombrics et des grenouilles, mais ils 11e veulent pas loucher à la viande des mammifères.

Cette embarcation est assez grande; mais elle est tellement chargée de tabac à fumer, de riz à vin et même de grès provenant du Léang-chan, que nous nous y trouvons logés peu commodément, pour ne pas dire fort mal. Nous pouvons bien nous y tenir assis à la manière des tailleurs, ou bien nous étendre sur nos couvertures posées plus ou moins horizontalement sur les grands ballots de tabac, mais jamais nous y mettre droit sur pied, ce qui ne laissera pas d’être fatigant à la longue. Ajoutez à cet inconvénient celui de l’odeur pénétrante de la partie principale de la cargaison et des exhalaisons de l’opium que continuellement l’un ou l’autre des voyageurs ou des baie-

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liers fume la nuit comme le jour, et celui des bouffées de fumée du feu de bois qui brûle sur le devant du bateau qui n’a aucune cloison, aucune division sur toute sa longueur, et vous aurez l'idée d’une partie des agréments du voyage où nous nous lançons. Espérons que, s’il plaît à Dieu, nous en aurons fait les trois quarts en douze ou quinze jours : alors nous pourrons louer pour nous seuls une barque meilleure à Lao-ho-ko , et achever notre voyage jusqu’à Han-keou d’une manière moins désagréable.

En attendant, nous allons perdre un jour dès le commencement. L'auri sacra famés l’emporte sur les craintes superstitieuses de nos marins d’eau douce : à peine ont-ils eu en main la moitié de la somme convenue pour mon voyage qu’ils partent pour acheter d’autres sacs de riz, afin de surcharger leur bateau, qui cependant est loin d’être solide.... 11 faut prendre patience; nous ne partirons que demain. Heureusement je suis habitué et résigné à cette méthode chinoise : ce serait miracle si des bateliers ou des charretiers se trouvaient prêts pour le temps convenu.

12 avril 1873. Beau temps. Navigation sur le Han-kiang. Départ de Tchén-kou-chién.

Mes bateliers ont laissé passer leur jour heureux. C’est vendredi aujourd’hui; mais pour eux ce n’est point un jour néfaste. Et d’ailleurs, si l’avarice leur a fait négliger le moment favorisé des destins , ils pensent pouvoir conjurer tous les

dangers de cette navigation, qui, dit-on, est réellement périlleuse dans ses deux premiers tiers, en brûlant des bâtonnets odorants et force papiers de couleur, et surtout en immolant un vieux coq à leur dieu des eaux. Cela n’empêche pas qu’ils ne perdent encore toute la matinée d’aujourd’hui avant d’être prêts à partir.

Les derniers des Chinois nous vainquent en patience ou mieux en impassibilité. J’admire et j’enue parfois le calme imperturbable de mes jeunes Pékinois qui, comme tous leurs compatriotes du royaume du Milieu, ne laissent jamais échapper une plainte, un geste de mécontentement, jamais ne sortent de leur inaltérable quiétude. Est-ce là un effet de leur tempérament, de leur éducation, ou bien un fruit naturel des principes fatalistes dont sont imbues, même sans le savoir, toutes les populations de l’Orient? Mes hommes passent philosophiquement leur temps à préparer leurs repas et à les digérer.... Ils ne se fatiguent même pas à converser! Ils jouissent de leur repos, de leur bien-être. — Par les bons soins du P. Vidi nous avons acheté, pour nous trois, un sac d’excellent riz, le meilleur que j’aie encore eu en Chine, avec une provision d’œufs pour moi et d’herbes salées pour le cumpanaticum de mes domestiques; ceuxci se trouvent donc heureux, ayant devant eux vingt jours de paisible digestion et de ronflant sommeil.

Entin l’on démarre à onze heures, et après avoir parcouru environ cent vingt li de distance, nous

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venons le soir jeter l’ancre près d’un hameau dont je n’ai pas saisi le nom.

La navigation n’a offert rien de remarquable : deux des bateliers rament sans cesse et debout, tournés vers le devant à la mode chinoise, tandis que les deux autres dirigent les deux grands avirons qui sont placés, en guise de gouvernails, aux deux extrémités de la grosse barque. — Outre nous trois et l’équipage, il y a à bord trois autres passagers, les propriétaires de la plus grande partie de notre cargaison.

Nous passons sans encombre plusieurs rapides, qui sont réputés peu dangereux. Nos hommes sont gais. Mais, à chaque passage pierreux, où les eaux écumantes se précipitent avec fracas, notre maître batelier (un ex-rebelle, du reste un brave homme) ne manque pas de faire avec un grand recueillement des inclinations profondes et des fumigations odorantes au Neptune chinois, qu’il appelle simplement le prince ou seigneur.

D’abord le fleuve coule dans la plaine qui se rétrécit de plus en plus; les collines continuent à se montrer des deux côtés du Han plus ou moins près de nous; celles du côté droit me paraissent être granitiques, tandis que je distingue au nord des grès et des conglomérats. Nous nous avançons droit à l’est; vers le soir, la plaine cesse peu à peu, et nous voyageons au milieu de monticules granitiques où les rapides sont fréquents. Comme on a eu l’attention (mieux serait dit négligence) de ne nous point parler des passages dan-

Yoyaqe es chine. n 4

gereux de notre navigation, nous nous trouvons tout à fait sans crainte, sans appréhension, sans inquiétude sur les vicissitudes de la traversée.

Aujourd’hui encore, le beau temps nous a laissé voir, toute la journée, les montagnes, blanches de neige, du sud-ouest, dont les sommets principaux paraissent dépasser l’altitude de trois mille mètres; au nord, le Tsing-ling ne nous montre que ses premières montagnes, qui ne semblent pas s’élever au-dessus de deux mille mètres.

Point d’animaux nouveaux aperçus en route. Seulement, j’observe un balbuzard ou Pandion haliœtus , et trois Sterna hirundo. Sur le fleuve se voient encore quelques canards attardés, y compris le brillant Casarka , l’ami des steppes mongoles. Je remarque aussi de mon bateau deux beaux papillons méridionaux : le Papilio pamrnon et le Pap. ylycerion, sans compter les Pap.xuthus et machaon, qui son! abondants depuis plusieurs jours.

19 avril 1873. Voyage sur le Han-kiang. Trèsbeau temps.

Partis de bon matin, nous voyageons rapidement, en passant de nombreux et dangereux rapides formés par les rochers granitiques qui obstruent fréquemment la rivière. Pans l’un de ces rapides, notre barque heurte violemment plusieurs écueils, mais elle ne se rompt pas. Nous y voyons un bateau naufragé et brisé, dont les bateliers sont occupés à faire sécher au soleil leur

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cargaison de tabac à fumer étalée sur la grève.

Pendant tout le jour, nous ne faisons que descendre d’un rapide à l’autre; et nous en passons deux qui sont véritablement effrayants. — Telle est la fâcheuse impression qui m’est restée des périls de ma longue navigation sur le Yang-tsé supérieur, que je m’abstiens de demander des renseignements sur le nombre et la nature de ceux que nous aurons à braver dans celle-ci. Vivons au jour le jour, à la chinoise ; et qu’à chaque jour suffise sa peine : à la grâce de Dieu!

Aujourd’hui, nous avons fait près de trois cents H de route; nous venons passer la nuit au bord d’une plage sablonneuse, et au bruit peu sympathique d’un rapide voisin, qui nous attend pour demain matin.

Nous avons continué à ne voir, dans les montagnes qui murent le fleuve, que du granité, avec du gneiss et de l’amphibole; vers le soir, cependant, j’ai aperçu du grès rouge. Les oiseaux, dont j’ai reconnu la voix dans ces gorges étroites, sont : Pomat. gravivox, Pomat. striduhcs, Troch. Ellioti , Garr. Sannio, Ixos xant/i., Spizixos semit.

20 avril 1873. Navigation sur le Han. Très-beau temps.

Ce matin, nous continuons à avoir sous les yeux des roches cristallines, du gneiss, des micaschistes verdâtres, etc. ; je vois aussi du quartz rouge, une sorte de jaspe grossier. Plus bas apparaît le calcaire bleuâtre ; mais il est bientôt remplacé par

les gneiss et les autres schistes quarlzeux. Sous la ville de Che-tchuen-shién , à six cenls H de Hantchong-fou, reparaît le calcaire bleu, et il porte sur lui des grès et des conglomérats rouges stratifiés et soulevés au nord-ouest.

Les collines granitiques arrondies, d’avant-hier et d’hier, étaient ce matin remplacées par des montagnes plus raides, ayant de quatre â six cents mètres d’élévation au-dessus de la rivière.

Jusqu’aujourd’hui nous avons observé en roule peu d’habitations humaines; mais, près de cette ville, où nous nous arrêtons pendant cinq heures, nous avons en vue un certain nombre de maisons et de champs cultivés. Les pentes des collines sont partout verdoyantes et fleuries; mais l’on ne voit point de grands arbres. Les plantes que j’aperçois en fleurs sont le rosier blanc, le gledistchia épineux aux fleurs jaunes, et le petit mimosa aux fleurs bleuâtres. Mon attention a été aussi excitée par une plante herbacée portant des (leurs isolées, grandes et bleues : je n’ai vu cette plante inconnue que sur une seule côte que nous avons longée rapidement.

A Che-tchuen-shién , dans ma barque, le baromètre marque sept cent vingt-huit millimètres, avec vingt et un degrés de température à l’ombre, à onze heures du matin.

Nos bateliers et nos marchands sont obligés de payer dans cette ville un premier octroi de huit tiao , environ quarante francs. Cela demande du temps! et mes domestiques en profitent pour ache-

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ter une provision d’herbages et de la viande de porc.

Quoique ces grès et conglomérats rouges ressemblent beaucoup aux terrains salifères de Setchuan, on me dit qu’il n’y a point ici de puits à eau salée, pas plus que de bouille. Je ne puis donc parvenir à savoir la localité précise du sud du Chensi, où j’ai précédemment entendu dire qu’on extrait le sel. Ces Chinois sont si soupçonneux, qu'ils craignent toujours de trop apprendre aux autres sur les richesses de leur pays !

Plus bas que Che-tchuen-shién, les schistes quartzeux verdâtres remplacent bientôt les grès et les calcaires; mais ceux-ci reparaissent encore çà et là, en alternant avec les roches cristallines. J’observe quelques gros noyaux de calcaire gris renfermés parmi les schistes quartzeux verdâtres non dérangés : preuve que ces blocs calcaires précèdent en âge les schistes cristallins. En continuant à descendre, nous voyons devenir abondants et dominer les granités massifs gris et verdâtres, que l’eau use en concavités arrondies fort curieuses. Mais je retrouve du calcaire schisteux au joli lieu de halte où nous avons amarré pour passer la nuit. C’est une étroite vallée, fermée par des montagnes de plus de mille mètres de hauteur et dont les raides pentes sont garnies d’une végétation abondante. Un gros village, ou forum , nommé Méy-ho, est caché dans un riant vallon latéral, peu éloigné de nous. 11 semble que ses habitants sont bien dévots : une pagode, en forme

d’élégant pavillon, existe sur un mamelon voisin, et un groupe de bonzes y exécute bruyamment des cérémonies religieuses; ils ne cessent que fort tard dans la nuit de mêler au fracas des flots leurs chants nasillards, renforcés du son des chalumeaux et des tam-tam. Par une curieuse coïncidence, le hou-hou lugubre d’un grand-duc, perché sur un rocher inaccessible de la rive opposée, répond à cette musique diabolique, répétée au loin par les mille échos de ces gorges tortueuses. Cette scène nocturne me fait un ell'et dont je crois que je ne perdrai jamais le souvenir.

21 avril 1873. Navigation sur le Han. Très-beau temps.

Partis comme les autres jours à la première aube, nous nous dirigeons vers le sud, jusqu’à ce que nous ayons dépassé les grandes montagnes que nous avions en vue depuis hier. Vers sept heures du matin, nous nous arrêtons encore sous le village de Han-yang-pin , pour une petite réparation de notre bateau. Là aussi le pays est trèsjoli et les collines sont verdoyantes. L’arbre à huile ( Elœococca ) est fréquent, et je crois distinguer une plantation de thé sur un coleau exposé au soleil levant. La bartavelle , la perdrix des bambous, le hoarny , le Sannio , les Ixos sont très-abondants, et égayent ces vallées par leurs chants printanniers. Je reconnais aussi le petit refrain du Lusciniopsis canturiens, et la sonore et curieuse voix de mon Chao-ho-lo, du Tsing-ling. Les bâte-

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liers me disent que ce dernier oiseau abonde encore chez eux, c’est-à-dire à l’extrémité sud-est du Chensi, et qu’on l’y élève en liberté dans les maisons, parce qu’il y détruit les punaises et les autres insectes incommodes.

Ce matin, j’ai vu encore des gneiss et d’autres schistes durs; à Han-yang-pin, ce sont des schistes calcaires noirâtres, três-mélangés de quartz. Un m’a dit que non loin d’ici il y a de la houille. Et en effet, quand nous nous remettons en mouvement et que nous descendons à une lieue plus bas, nous voyons extraire le charbon minéral du milieu de schistes dressés verticalement. Il paraît que ce combustible est peu estimé, mais que plus loin il y en a de meilleur et en plus grande quantité.

Aujourd’hui, nous observons que, ici comme dans certaines parties du Setchuan, le sommet de beaucoup de collines est garni de fortifications et de murailles : ce sont des abris où se réfugia la population du pays, au temps des rebelles.

A propos de ces brigands, notre chef batelier, qui a été avec eux, non comme soldat, mais emmené malgré lui comme portefaix, nous dit que lorsque ces ravageurs se sont dispersés définitivement, après avoir dévasté la moitié de la Chine, ils se sont tranquillement retirés chacun chez eux; et que la moitié des hommes que nous rencontrons sur notre route ont fait partie des bandes des Tchany-mao, sous un titre ou sous l’autre. En effet, deux sur quatre de nos bateliers sont allés

avec eux, soit au Kansou et au Setchuan, soit au Kiangsi et cà Nanking. Pour les empêcher de s’enfuir, nous content nos hommes, les rebelles de vieille roche, les long s-cheveux titrés, leur liaient chaque soir les mains, au moyen d’une corde dont les bouts, passés dans un bambou, venaient s’attacher à leur cou, de manière à leur empêcher de lever ou d’abaisser les bras.

Vers dix heures, nous apercevons de notre barque, sur la rive gauche, une montagne qui paraît avoir quinze cents mètres de hauteur au-dessus de la rivière. Le pays devient de plus en plus joli, et les maisons sont aussi plus nombreuses ; l'on voit quelque bétail, des chèvres blanches, etc., dont la présence égaye le paysage. Les collines phylladiques offrent de fraîches vallées, et leurs flancs sont couverts partiellement de bois taillés, qui consistent surtout en chênes. J’apprends qu’ici aussi on récolte une grande quantité de Mou-eul ou lichen gélatineux, dont on transporte depuis quelque temps une grande quantité à Hankéou, pour le compte des Européens.

Sur les rochers se montrent toujours les mêmes fleurs : des rosiers blancs, des spirées, des glycines, etc.; mais je suis fort surpris de n’y apercevoir aucune azalée, aucun rhododendron, plantes communes ailleurs dans cette latitude et à cette époque.

J'observe que, depuis que les schistes calcaires ont remplacé les roches quartzeuses et cristallines, les collines sont plus verdoyantes et plus

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boisées, à cause d’une terre meuble plus abondante. mais quelles sont aussi plus aiguës et plus élevées.

Après avoir passé encore celte après-midi plusieurs rapides importants, nous venons nous arrêter au soir sous la ville de Tse-yang-chién. Sur mon bateau, le baromètre y signe sept cent vingtneuf millimètres, à six heures du soir, avec vingtquatre degrés de température. Ici aussi je vois des schistes d’un bleu noirâtre, crispés et veinés de quartz; et dans un vallon latéral, que je vais examiner avant la venue de la nuit, je trouve de magnifiques ardoises, qui ne sont point ou presque point utilisées. Plusieurs merles bleus [Petrocincla cyanea) ont établi leur demeure parmi ces pierres plates; et je vois un Ardetta flavicollis pêchant aux petits poissons d’un clair ruisseau, sur les bords duquel je récolte un Lysimachia rampant, à fleurs jaunes, et un Delphinium à petites fleurs bleues, deux plantes nouvelles pour moi.

Ce soir, les hommes du bateau parlent et rient plus que de coutume. Malgré cela, ils ont l’air préoccupé; et nous comprenons, par leurs conversations, qu’ils ont des craintes superstitieuses sur l'issue de leur navigation. C’est que notre barque a trépigné d’elle- même plusieurs fois, depuis qu’elle est à l’amarre ; et c’est, dans leur esprit, un signe de mauvais augure ! — Les remous occasionnés par les rochers voisins cachés sous l’eau expliquent très-bien ces mouvements de la barque. Le fait est que nous avons à passer de-

main plusieurs rapides, qui sont réputés fort dangereux, et que la peur est toujours une mauvaise disposition pour triompher du péril....

22 avril 1873. Naufrage. Temps chaud et trèsbeau.

Nous sommes en roule dès la première aube. Nous commençons le voyage par passer deux rapides très-violents, sans toucher les dangereux écueils qui les obstruent, mais non sans avoir roulé et tournoyé vertigineusement, de façon à faire jeter les hauts cris à nos bateliers qui se croient déjà perdus. Mais, au troisième et voisin rapide, ces hommes, égarés par la peur et l'émotion, manœuvrent d’une manière si déplorable, que notre pauvre barque est emportée par l ecumeux courant, et vient heurter violemment sur un gros rocher granitique qui s’élève au beau milieu de la rivière!

Ce choc, qui brise le devant du navire, rejette la poupe sur un second écueil; et ce nouveau coup est tellement impétueux que la lourde barque casse par le milieu et se plie en deux, en craquant misérablement.... Heureusement, ce second et impitoyable rocher, qui a détruit notre navire, fait aussi notre salut, en nous fournissant le moyen de sauter d’écueil en écueil jusqu’au rivage. Il arrête aussi pendant quelques minutes la barque brisée, ployée et à moitié pleine d’eau, qui résiste miraculeusement ainsi à l’impétuosité d’un courant de cataracte.

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Pendant que les bateliers déconcertés ne font que pleurer connue des enfants, je me jette l’eau pour rattraper la grosse amarre, que j’attache de mon mieux à un bout de rocher; et puis, aidé de mes deux Pékinois qui font bonne contenance, je parviens à mettre à terre la plus grande partie de nos effets, et même une bonne partie de ceux de nos marchands fumeurs d’opium, que le naufrage a surpris au lit; mais tout est mouillé et abîmé déjà : patience.

J’ai observé, dans mes divers voyages sur les fleuves, que des Chinois établissent toujours leurs demeures dans le voisinage des passages périlleux. Aussi voyons -nous, aussitôt après notre naufrage, plusieurs bateaux se détacher du rivage pour venir nous offrir leurs services. Mais, à peine trois de ces légères embarcations ont-elles réussi à s’approcher de la barque cassée et suspendue sur l’abîme, que celle-ci cède à la violence des eaux, craque encore comme en râlant, se sépare en deux parties et disparaît dans les Ilots mugissants....

On sait qu’à vau-l’eau de tous les rapides violents il y a des contre-courants qui rejettent souvent sur la rive des objets emportés par l’eau. Nos Chinois connaissent très-bien cela ; et, bateaux et bateliers, ils se hâtent de descendre la rivière, pour repêcher les débris du naufrage, les épaves qui paraîtraient sur les flots ou s’arrêteraient sur le sable et les rochers. Par bonheur, un tronçon de notre barque a été saisi un inslant par les em-

barcations qui le suivaient ; et l’on en a retiré plusieurs objets, entre autres une de mes caisses d’histoire naturelle. Mais, la caisse de mes grandes salamandres vivantes a disparu, de même que beaucoup d’autres elTets m’appartenant: ce sont des pertes que je ne pourrai pas réparer!

Bref, pendant que mes domestiques sont descendus, eux aussi, le long de la rivière, pour tâcher de ravoir des objets perdus, je reste au lieu du naufrage plusieurs heures, planté sur les rochers, mouillé de pied en cap, pieds nus, et ayant, par-dessus le marché, plusieurs contusions et écorchures par les bras et par les jambes. Je garde les ruisselants débris de nos effets, que nous avons empilés au bord de l’eau, contre la rapacité de ces riverains, qui viennent en foule nous contempler de leurs yeux cyniques et convoiteux, et sans dire un seul mot.

Mes hommes reviennent enfin avec un bateau qu’ils ont loué cher, et seulement pour nous passer de l’autre côté de la rivière. Il y a là une grande plage sablonneuse où nous apercevons beaucoup de monde : c’est qu’une autre grosse barque y a été tellement maltraitée ce matin par les mêmes rochers qui ont causé notre malheur, qu elle a dû s’arrêter pour décharger en toute hâte sa cargaison et procéder aux pressantes réparations.

C’est vers cinq heures du matin que nous avons fait naufrage, quand j’étais au milieu de mes prières d’habitude. Nous restons sur notre plage

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jusqu’après trois heures du soir, avant que nous puissions louer une autre barque qui nous conduise jusqu’à la grande ville de Shin-ngan. Le temps est très-beau et le soleil fort chaud. Nous sommes tellement occupés à faire sécher sur la grève le plus que nous pouvons nos habits, -couvertures et autres effets, que nous ne songeons pas même que nous n’avons rien mangé depuis hier soir, à cinq heures : cela serait d’ailleurs inutile.

Nos compagnons d’infortune aussi sont occupés à étaler sur les rochers et le gravier les débris de leurs ballots de feuilles de tabac : tous les sacs de riz ont disparu dans l’eau, excepté le nôtre. Je n’ai pas pitié de ces stoïques fumeurs d’opium; mais je plains sincèrement notre ex-chef batelier, qui a perdu tout son avoir en perdant sa barque, et qui ne cesse de pleurer à chaudes larmes. Aussi, bien que j’eusse déjà payé à cet homme les deux tiers du prix de tout le voyage, je me fais un devoir de charité de lui donner un autre secours d’argent, puisque la Providence a fait que je n’ai pas perdu ma réserve pécuniaire. Au surplus, ce n’est pas la bonne volonté qui a manqué à ce pauvre homme qui est père de famille!

Tous les fragments de la barque brisée ont été perdus et emportés par le rapide, avec ma caisse aux oa-oa-yu. J’ai sauvé la majeure partie de mes autres effets : mais tout a été plus ou moins mouillé, et mes collections d’histoire naturelle se trouvent pour la plupart dans un état déplorable.

Ce qu’il y a de pire, c’est qu’il ne me sei'a pas donné de pouvoir déclouer les caisses, jusqu’à la fin de la navigation de cette rivière 1 Môme mon bréviaire a flotté dans l’eau, et ce matin je récite mon office dans le livre encore touL mouillé.

Je ne sais pas si hors de la Chine il existe aussi des hommes qui profitent des malheurs du prochain pour accroître injustement leurs intérêts; mais je crois pouvoir affirmer que les Chinois manquent rarement de vendre le plus chèrement possible leurs services dont ils voient qu’on ne peut pas se passer. C’est ce que j’ai expérimenté ce matin, au passage de la rivière : ces impitoyables Curons n’ont consenti à nous prendre que quand nous leur avons déboursé cinquante fois plus de sapèkes qu’il n’était juste de le faire. Et, ce soir encore, nous ne parvenons à louer un bateau couvert, pour faire une trentaine de lieues, qu’en cédant à des exigences exorbitantes : abyssus abyssum invocal!

Enfin vers quatre heures, nous montons dans notre nacelle, mes deux domestiques et moi, et nous venons nous arrêter pour la nuit sous un gros village qui est entouré d’un côté et de l’autre par deux forts ruisseaux d’eau claire. Quelques coups de fusil, que nous voulons inutilement tirer sur des oiseaux , nous montrent que toute notre provision de cartouches a été endommagée par le naufrage : il sera donc heureux pour nous de ne plus rencontrer d’animaux rares 1

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Dans co village aussi, les roches consistent en calcaire schisteux entremêlé de grès siliceux. Des Corydalis rouges et jaunes, des Stachys fétides, et une autre labiée inconnue à longues fleurs roses, tapissent les rochers et les vieilles murailles.

Au soir, nos nouveaux bateliers, qui parcourent incessamment ces parages, nous disent que, si nous avions fait naufrage à l’endroit oii notre grande et pesante barque a tournoyé pour la première fois, nous aurions infailliblement péri tous, corps et biens, dans 1 irrésistible vortex. Nous devons donc remercier Dieu de nous avoir préservés d'un malheur plus grand, et de n’avoir à déplorer que la perte d’objets matériels.

Nous apprenons encore que, outre le gros bateau dont j’ai parlé, il y en a un troisième qui s’est abîmé contre ce même rocher qui a brisé le nôtre, et qu’une quatrième embarcation s’est aussi perdue un peu plus bas. Voilà donc aujourd’hui quatre sinistres qui ont eu lieu sur un trajet bien court! — h n’est pas probable que les équipages de ces barques aient été aussi tous sous l'impression de quelque mauvais présage ; mais je sais que nos hommes à nous étaient tellement saisis de crainte superstitieuse et la barque était si lourdement chargée, que j’aurais regardé comme un bonheur singulier que nous eussions franchi sans coup férir toute cette série de passages dangereux.

Toutefois, ces pressentiments de nos bateliers

sont fort étranges ! et moi-même, dès le premier réveil, je pensais à un accident plus aujourd’hui

que les autres jours et sans savoir au juste qu’il y eût à passer en ce jour plus de périlleux rapides qu’auparavant... Il y a certains concours de circonstances qui provoquent les mêmes émotions, les mômes préoccupations dans les esprits.

23 avril 1873. Navigation sur le Han. Ciel couvert.

Dans le lieu où nous avons passé la nuit, les collines sont couvertes d’arbustes verdoyants : la contrée y est jolie, gaie, animée : on s’y sent en plein printemps. Pendant la nuit, j’ai entendu fréquemment le cri plaintif du petit-duc japonais, et le chant nargueur et sonore du grand coucou [Cuculus sparveroïdes), précurseur des orages... Mais, dès l’aube du jour, d’autres voix plus harmonieuses font résonner tous les échos de ces vallons : Je reconnais le merle bleu (le même oiseau que notre passereau solitaire), le Hoamy aux blancs sourcils et au sifflement puissant, la perdrix des bambous à la poitrine rousse, le mélodieux Babax lanceolatus , le Lusciniopsis canturiens , cet arrière-petit-cousin de notre inimitable rossignol, etc.

Bientôt après notre départ, nous voyons les granités et les gneiss succéder aux schistes calcaires. Les montagnes sont toujours aiguës, et quelquesunes d’entre elles paraissent avoir jusqu’à quinze cents mètres de hauteur relative.

Vers sept heures, après avoir passé encore plusieurs rapides et une véritable calaracte, nous

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nous retrouvons au milieu des collines schisteuses. Nous y voyons extraire de la houille en plusieurs endroits, en particulier à Ma-eul-keou et plus au-dessous. Les couches carbonifères sont aussi relevées verticalement, ou peu s’en faut, et elles reposent sur des strates calcaires plus épaisses. Dans un endroit, je distingue clairement que ces dernières sont supportées parle granité. Quelques échantillons de ce charbon que je vois me paraissent être de l’anthracite; ils salissent la main, et sont purs de soufre (pyrite).

Depuis midi, nous voyons des collines plus arrondies le long de la rivière, qui continue à offrir des rapides plus ou moins dangereux. Mais nos trois bateliers, qui les connaissent parfaitement bien, se font un jeu d’y guider leur légère embarcation, en frisant les nombreux écueils.

Pendant la journée, le ciel s’est purgé de nuages et le temps redevient beau. Au pied et sur les flancs des montagnes, nous apercevons plus d'habitations humaines que dans les régions parcourues les jours passés; mais il n’y en a pas encore beaucoup, eu égard à l’étendue du pays. Je vérifie donc par mes propres yeux l’exactitude de ce que me disait dernièrement le P. Yidi, c’est-à-dire qu’au Chensi méridional les ravages des rebelles ont réduit la population au cinquième de ce qu’elle était auparavant (les chrétiens mieux aidés, au tiers) .

24 avril 1873. Navigation sur le Han. Très-beau temps.

Depuis hier soir, nous nous trouvons amarrés devant Shing-han-tcheou, qui est une ville murée assez importante, sise sur la rive droite du fleuve. Notre petit bateau est d’ici ; et ses propriétaires ne veulent pas consentir à continuer le voyage, comme nous le désirions. En attendant que nous ayons loué une autre barque qui nous mène jusqu’à Lao-ho-keou, nous nous occupons encore à faire sécher une partie de notre bagage et des collections. Malheureusement, il n’y a aucun moyen d’ouvririci plusieurs des caisses qui ontété mouillées; et je crains qu’il n’y ait des dégâts regrettables, bien que mes dômes tiques me soutiennent que le papier verni ne s’en est détaché qu’après le naufrage.

Depuis la plaine de Tchén-kou-chién, le Hankiang a été constamment et étroitement resserré au milieu des collines et des montagnes; près de cette ville, où mon baromètre note sept cent trenteneuf millimètres, je ne vois que des monticules longs et bas, qui sont cultivés en entier, et dont le sous-sol (du moins au bord du fleuve) consiste en cailloux roulés.

La houille qu’on brûle ici provient des mines que nous avons longées hier; l’on en porte jusque dans le Houpé : preuve que (ce combustible manque plus bas.

Ayant loué nos places sur une barque de médiocre grandeur, dont la cargaison principale consiste en bois de chêne à brûler, nous nous remettons en marche vers quatre heures du soir. ,

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L’équipage se compose de cinq hommes, dont deux (les propriétaires du bateau) sont des bonzes ou religieux Tao-cheu.

Après la petite plaine de Sbing-ban-cbien, toute entourée de collines basses, viennent des monticules anguleux, qui ont de cent à deux cents mètres de hauteur. Nous continuons à voir les mêmes genres de roches qu’au-dessus de la ville : schistes calcaires bleuâtres et ardoises grises. Ou exploite celles-ci en plusieurs endroits, soit pour en couvrir les maisons, soit pour en faire de grandes et belles dalles destinées aux tombeaux.

Ce soir, le pays me paraît plus joli encore que les jours passés; il est cultivé en grande partie et paraît bien peuplé. Mais les blés qui couvrent les champs me semblent misérables, à cause, sans doute, du manque de pluie.

Mes bateliers ont suspendu leur marche avant la nuit, pour charger encore du bois à brûler! Or, comme notre vieille barque porte déjà un poids considérable, et qu’il y aura à passer de temps en temps des rapides dangereux, je suis obligé de me fâcher avec ces hommes, afin qu’ils n’augmentent pas ainsi nos dangers. L’argent qu’ils ont reçu de moi est plus que le prix ordinaire que l’on paye pour la barque entière. Je suis donc dans mon droit, d’autant plus qu’il n’y a que deux hommes qui travaillent à la rame. Mais ces avides Chinois ne voient que le gain immédiat, et ils perdent tout à fait de vue les périls éloignés, à la pensée de quelques sapèkes de plus à gagner; et sachant

que je ne puis pas me passer d’eux, ils ne tiennent pas compte de ma feinte colère et ils continuent, comme si rien n’était, à accumuler leurs bûches tantque leur embarcation tientà Ilot. Quefaire, moi missionnaire, qui n’ai pas frappé même un chien depuis dix ans que je 'parcours la Chine? Prendre encore patience, et m’en remettre à la bonne Providence.

La grosse barque, qui avait refusé de nous prendre à bord, après notre naufrage, n’en a pas été plus heureuse pour cela : nous l’avons vue ce soir, couchée sur le liane et hors de combat, un peu au-dessous d’un rapide où elle s’est heurtée sur les rochers.

Il paraît que les parages où nous sommes amarrés pour passer la nuit sont infestés de voleurs ; et nos bateliers nous prient de décharger quelques coups de fusil, avant de nous coucher, afin de tenir les pirates en respect.

25 avril 1873. Navigation sur le Han. Très-beau temps.

Les voleurs de fleuve et de terre n’ont pas osé s’approcher d’un bateau armé de fusils européens. Mais, à leur place, nous avons entendu, pendant la nuit tranquille, le gai ricanement de VAthene whiteleyi, le chant si vigoureux du Cuculus sparveroïdes , et le cri court et rauque d’un Cervulus. Au lever du soleil, ces chanteurs nocturnes sont remplacés par le Petrocincla cyanea , le Ruticilla fuliginosa , les Ixos sinensis et xanth, le Garr.per-

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spicillatns , le Perdi.r chukar. Depuis trois jours, les Bambusicola ont cessé de nous faire entendre, du milieu des fourrés, leur chant parabolique , si pénétrant, si essoufflant; el, à leur place, une quantité de bartavelles caquettent sur tous les coteaux rocheux.

A mon ordinaire, j’emploie en voyage tout le temps qui n’est pas consacré à mes devoirs religieux à examiner minutieusement tout ce que je puis apercevoir de notre prison ambulante et à crayonner mes notes; tandis qu’autour de moi, mon monde s’évertue à dormir le plus possible, le jour comme la nuit : rien n’est capable que la sapèke d’intéresser un Chinois.

Ce matin, les bords de la rivière nous présentent des collines arrondies, très-vieilles, composées de schistes ardoisiers et ayant de deux à quatre cents mètres de hauteur; elles sont bien cultivées et assez bien garnies d’arbres. Les Paulownia et les Catalpa sont couverts maintenant de fleurs; mais ils sont moins nombreux ici que plus haut. Nos bateliers nous disent que le bois de ces deux arbres est employé de préférence à tout autre pour la construction des bateaux.

A onze heures, nous faisons une courte halte sous la petite ville de Sliun-yang-shien , bâtie sur un tertre de la rive gauche : là mon baromètre marque sept cent quarante millimètres, avec vingtsix degrés de température à l’ombre et dans la barque. Vers le nord-est se voient des monlagnes plus hautes que celles que nous avons longées et

qui paraissent monter jusqu’à deux mille mètres d’altitude.

Ayant repris notre course, après l’achat de quelques provisions de bouche, nous continuons à faire bon voyage jusqu’au soir, en ne voyant près de nous que toujours le même genre de collines schisteuses ; seulement, celles-ci redeviennent plus sauvages, et les rapides ne manquent pas non plus, comme pour nous tenir en haleine.... Nous passons encore à côté de deux barques qui se sont échouées dans la journée.

Ce soir, le ciel se couvre quand nous sommes déjà amarrés; et il se lève un grand vent, chaud et orageux, auquel succède un peu de pluie à la nuit. Ce phénomène vulgaire a été précédé par une très-curieuse agitation de la surface de l’eau du fleuve, qui ne me paraît pas provenir du vent seul : les petites ondes claquclaient entre elles et sautillaient confusément, de manière à rappeler une danse électrique. Je pense que nous avons eu là une sorte de trombe, un fait d’électricité, une attraction de bas en haut, faible mais étendue.

26 avril Î873. Navigation sur le Han. Beau temps de nouveau, chaud. Fort vent de sud-est.

Les collines, parmi lesquelles nous voyageons ce matin, ont quatre ou cinq cents mètres de hauteur, et sont composées de schistes calcaires. Elles ont l’aspect peu riant, et les champs clair-semés offrent des blés que la sécheresse a fait jaunir avant le temps. Encore aujourd’hui nous passons

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plusieurs forts rapides; cl, de même <pi hier, nous sommes obligés de faire plusieurs haltes, pour satisfaire aux formalités légales, dans les postes des douanes et des octrois : c’est que nous approchons des frontières du Chensi et du Iloupé.

Vers quatre heures du soir, nous nous arrêtons encore sous la petite ville murée de Pé-ho-shien, sise sur la rive droite. Immédiatement après Commence la grande et populeuse province du Nord des lacs (Hou-lac, Pé-nord). Là, par un temps devenu orageux, le baromètre note sept cent trenteneuf millimètres, avec trente degrés de chaleur à l’ombre et dans la barque. Les collines sont pointues et consistent en schistes calcaires. Ensuite, en continuant à descendre le fleuve jusqu’à la nuit, et en nous dirigeant vers le nord-est, nous trouvons des calcaires gris plus massifs et veinés de blanc, avec quelques cailloux dioritiques et porphyritiques.

27 avril 1873. Navigation sur le Han. Ciel couvert au matin.

Le grand vent d’est d’hier a continué toute la nuit, et il souffle encore aujourd’hui. Il annonce sans doute l’approche de la pluie, qui est tant désirée et tant demandée au ciel par ces pauvres campagnards.

Nous entendons depuis plusieurs jours, partout où il y a des groupes de maisons, retentir le tamtam et les clochettes, et claqueter les pétards en l’honneur du Dieu de la pluie. On fait aussi des

jeûnes et des processions publiques, à l'effet de fléchir le ciel. Dans ces districts, la sécheresse dure depuis si longtemps que les montagnes paraissent grisâtres, au lieu d’être vertes; et les blés sont petits, rares et jaunes.

Le vent contraire retarde maintenant beaucoup notre marche, et il nous oblige même à faire plusieurs haltes. C’est dans le Houpé que nous voyageons désormais. Les collines, composées de schistes quartzeux grisâtres, sont encore raides pendant la journée; mais nous les voyons s’abaisser vers le soir. De son côté, le lit de la rivière s’élargit, et les rapides deviennent plus rares.

Les merles bleus ou passereaux solitaires sont très-nombreux dans les gorges tortueuses que nous traversons, où ils sont occupés à leurs devoirs du printemps. J’observe aussi plusieurs pèlerins et des crécerelles nichant sur les rochers à pic; je vois l’un de ces premiers oiseaux charger vigoureusement et poursuivre un gros balbuzard. Auprès des maisons , l’azédérach expose ses nombreuses grappes de fleurs lilas.

Mes deux maîtres bateliers, bonzes ou religieux de la raison pure, passent presque tout leur temps à préparer leur nourriture, â manger, à dormir en ronflant bruyamment (et départ et d’autre), comme des veaux marins. Jamais je ne leur vois faire une prière ou quelque autre acte religieux que ce soit: ce sont de bien curieux cénobites !

Les Tao-cheu portent le même habit que les autres bonzes, mais ils n’ont pas la tête entièrement

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rasée comme eux ; ils tiennent les cheveux noués au sommet du sinciput, à la mode des anciens Chinois. La doclrine qu’ils professent diffère beaucoup du bouddhisme des bonzes; mais jamais on ne rencontre parmi eux (pas plus, du reste, que parmi tous les autres Chinois) quelqu’un qui connaisse sa religion et qui possède un corps quelconque de croyances. Pour eux, tout se réduit à quelques absurdes pratiques superstitieuses, avec lesquelles ils abusent de la crédulité populaire, et à une application continuelle à se rendre le plus indifférents possible à tous les événements de la vie, pour jouir de la paix et du bonheur....

Les Tao-cheu sont beaucoup plus nombreux dans les provinces du sud que dans le nord ; les familles les y emploient fréquemment pour solenniser les funérailles par leurs chants et par leurs cérémonies magiques.

28 avril 1873. Navigation sur le Han-kiang.

11 a plu fort pendant toute la nuit; mais la pluie a cessé ce matin, de même que le vent : nous pourrons donc faire une bonne journée de voyage. Cependant il y a encore des rapides; de bonne heure, nous en passons un fort dangereux, qui est formé par un cordon de rochers granitiques traversant toute la largeur de la rivière. Pour la première fois, mes bateliers ont pris un pilote du pays, pour franchir ce pas si périlleux.

Nous naviguons au milieu de collines d’une centaine de mètres de hauteur moyenne, composées

de granités, de gneiss, de micaschistes, de talcschistes et d’antres roches métamorphiques. La rivière est plus large ; ses bords sont plus évasés, et les pentes des monticules sont douces. On voit peu de végétation spontanée, et les plantes cultivées ont l’air bien souffrant.

Entre huit et neuf heures, notre navigation devient encore délicate, quand il nous faut descendre un très-long rapide où l’on voit de nombreux rocher^ de gneiss s’élever dans tous les sens au milieu du tleuve. Heureusement le courant n’y est pas très-fort, et nos hommes y dirigent bien leur bateau.

A deux lieues avant d’arriver à Yun-yang-fou, les collines sont très-basses, rousses, composées de terrains sédimentaires. La terre meuble est supportée par un conglomérat sous lequel je vois un grès rouge; au-dessous de celui-ci existe une autre couche de conglomérat. Ces strates de grès et de poudingue sont peu déplacées, comparativement à ce que j’ai observé un peu plus haut, où les phyllades et les autres schistes sont disloqués et le plus souvent dressés verticalement, et elles paraissent alterner plusieurs fois au bord du Han.

A dix heures et un quart, nous faisons halle sous la ville de Yun-yang ; mon baromètre y marque sept cent quarante huit millimètres, avec une chaleur de vingt-quatre degrés et demi, dans la barque et à l’ombre.

Ici on vend ù vil prix de petites cerises assez bonnes, ressemblant à nos cerises sauvages de

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France : ce sont les premiers fruits que nous voyons cette année, et nous en faisons une bonne provision, sans nuire beaucoup à notre bourse. — J’ai rencontré plusieurs fois, dans les montagnes de la Chine, le cerisier à l’état sauvage et primitif; mais les Chinois cultivent peu cet, arbre cl n’ont pas su en améliorer le fruit.

Après avoir terminé les longues formalités indispensables avec ce qui remplace ici nos douaniers et nos gendarmes, nous quittons celte ville, sise sur la rive gauche, dont la grande enceinte de murailles paraît contenir peu de population ; et nous nous remettons à descendre rapidement.

Les collines rousses, à conglomérats alternant avec les grès et les marnes, conlinuent à se montrer encore pendant l’espace d’une lieue. Après quoi, viennent d’autres collines plus hautes, qui me paraissent consister en schistes métamorphiques et en granités; plus bas, nous voyons des calcaires dont les couches sont très-dressées. Des écueils de gneiss ou de micaschiste, plantés sur une grande longueur dans le lit même du fleuve, y forment une interminable série de rapides, que nous passons heureusement, grâce à l’expérience d’un pilote du pays.

Chemin faisant, nos bateliers nous disent que l’on compte mille deux cent quarante li de distance de Jlan-tcliong-fou jusqu’à Shing-han-tchéou, mille deux cent quarante li de celte dernière ville à Lao-ho-keou , et treize cent soixante li de là jusqu’à Han-keou; ce qui donnerait un total de trois

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mille huit cenls quarante li pour la longueur totale de notre voyage sur ce grand affluent du Yang-tsé-kiang.

En m’éloignant pour toujours du Cliensi, je dois écrire ici quelques observations sur le caractère général ou dominant de la population de cetle province occidentale. Contrairement à ce qu’il a paru à quelques autres voyageurs, il me semble que les Chensinois sont en général plus paisibles et meilleurs que les habitants de beaucoup d’autres contrées de la Cbine; les bonnes mœurs y sont en honneur, plus particulièrement que dans leSetchuan et les provinces méridionales. C’est au point qu’un homme, que ses affaires ont fait séjourner plusieurs années dans ces derniers pays, ne jouit plus de l’estime de scs compatriotes à son retour dans la terre natale.

D’un autre côté, les habitants du Chensi m’ont paru avoir un esprit assez peu éveillé; ils sont moins actifs et moins industrieux que d’autres Chinois, et, en général, ils se contentent de peu pour leurs habits et pour leurs demeures. Cependant, quelques habitants de cette contrée ont su organiser de grandes maisons commerciales, qui sont représentées sur les points les plus éloignés de l’empire. — Mais laissons là les pays arrosés par le Fleuve-Jaune.

Les bateaux voyageurs que nous rencontrons désormais ont pour la plupart une forme élégante; ils ont les deux bouts relevés et arrondis, à la façon des gondoles vénitiennes. Ce matin nous avons

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rencontré tonte nue petite Hotte de ces belles barques qui remontaient la rivière, chargées de coton. On me dit qu’en redescendant, elles porteront du blé, du tabac et du mou-eul ; tous objets abondants et excellents dans la riche vallée de Han-tehong-fou.

Avec les bois ont disparu les oiseaux; nous n'en voyons plus guère que quelques espèces aquatiques. Je remarque le Motacilla alboïdes , qui est le seul hochequeue de cette rivière en cette saison, et j’observe que le dos est noir , tant dans la femelle que dans le mâle de cette race méridionale.

29 avril 1873. Navigation sur le Han. Très-beau temps.

A en juger par le bas niveau des eaux du Hankiang, la pluie d’avant-hier soir ne doit pas s’être étendue bien loin. Ce matin, ce fleuve continue à couler dans un lit très-évasé et bordé de petites collines largement pyramidales. Il ne manque à celles-ci, pour être jolies, que de la végétation qui change en vert la triste teinte roux-gris qu’on y voit maintenant : grâce à l’orage des jours passés, il est probable qu’elles reprendront bientôt leur robe de printemps.

Il parait qu’aujourd’hui encore (et je voudrais espérer que c’est pour la dernière fois) nous avons à franchir une série de mauvais passages qui se succèdent dans l’espace de quatorze U! Il nous faudra donc prendre un pilote, si tant est que l’avarice ne pousse pas mes bateliers à tenter la fortune sans son aide. On me dit que le rapide passé

hier au soir avait aussi deux lieues de longueur. — D'après mes hommes, l’endroit où nous avons passé la nuit dernière n’est plus qu'à une trentaine de lieues de Lao-ho-keou; mais notre lourde patraque ne pourra y parvenir que demain matin.

À mesure que nous descendons, nous voyons les collines s’allonger et s’abaisser, et les couches de grès et de marnes qui les composent se conservent dans leur position presque horizontale. Ces terrains me rappellent parfaitement les roches qui constituent la majeure partie de la province du Setchuan. C’est donc tout un autre paysage que nous avons maintenant sous les yeux; l’on sent qu’on est sorti de la région des montagnes.

Nous continuons à apercevoir, comme les jours précédents, beaucoup d’orpailleurs occupés sur la grève à laver les sables : c’est une industrie très en \ ogue, dans la saison des eaux basses, sur toutes les rivières de la Chine occidentale, et la recherche des paillettes d’or y donne régulièrement de petits bénéfices à ces hommes qui seraient sans travail à cette époque de l’année.

Pendant notre petite halte, faite vers neuf heures du matin devant la ville de Kiun-tcheou , mon baromètre marque 748 millimètres, et le thermomètre 24 degrés, à l’ombre et dans la barque.

Pour la première fois, cette année, je vois là des martinets ordinaires de Chine [Ci/pselus pekinensis ), établis sur les tours et dans les murailles de la ville. J’y voisaussi YHirundo daurica , que je n'avais point rencontrée plus haut; tandis que le

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Cotyle riparia et le Cotyle sinensis y avaient fait leur apparition depuis la diminution des froids. J'observe aussi deux grands Sterna voltigeant et péchant sur les eaux (tranquilles ici) du Hangkiang ; ces beaux oiseaux ont des couleurs trèspâles et je n’en reconnais pas parfaitement l’espèce.

Après cette ville, qui est placée à peu de distance de la rive droite, les collines ne sont guère plus que des inégalités de terrain dans le voisinage du fleuve; mais, non loin de là s’aperçoivent encore d’autres monticules plus élevés, et vers le sud, dans le lointain, se dressent les grandes montagnes dites d’Ou-tliao-chan , que les cartes indiquent sous le nom de Long-thang-chan.

Remis en roule, nous voyons la rivière s’engager de nouveau au milieu de petites collines. Les coteaux sont toujours déboisés et ont l’air misérable, quoiqu’on les cultive partout où cela est possible : c’est à peine si les blés y masquent la couleur ocracée du sol.

Sur le rivage de Kiun-tcheou , les cailloux roules consistent en débris de calcaire schisteux; plus bas, nous voyons reparaître les gneiss et les phyllades métamorphiques, qui parfois forment encore des écueils dans le fleuve, mais moins dangereux que ceux que nous avons traversés plus haut, parce que l’eau est plus large et moins rapide. Maintenant les embarras de la navigation viennent des bas-fonds sablonneux; et notre bateau ne manque pas de s’v engager de temps .en temps.

Vers cinq heures, nous passons devant l’embouchure d’une rivière venant du nord, qu’on me dit être navigable sur six ou sept cents li de parcours ; là elle forme l’une des frontières du Honan occidental. Jusqu’ici, les collines, toujours basses ou cultivées, ont continué à nous offrir des schistes métamorphiques; mais, dans les monticules très-allongés que nous rencontrons à six ou sept lieues plus haut que Lao-ho-keou, je vois des couches horizontales de grès gris alternant avec des marnes rouges ou bleuâtres.

Nous avons jeté l’ancre à une trentaine de li seulement au-dessus de cette dernière ville, jusqu’oü est loué notre bateau et où nous parviendrons demain de bonne heure. Déjà nos bateliers se livrent à une joie bruyante pour la bonne issue de leur voyage : il n’y a plus d’écueils à redouter ! Au surplus, ces grossiers rameurs me paraissent être d’assez braves gens, bien que je comprenne, par leurs conversations, que plusieurs d’entre eux ont aussi suivi les Tchciny-mao [c’est toujours maly ré eux, bien entendu).

De mon côté, je me sens aussi plus à mon aise pour en avoir enfin fini avec ces innombrables rapides et cataractes, qui ne laissaient pas de me causer toujours quelque émotion. Car ces fatalistes Chinois sont souvent si négligents et si maladroits que ce n’est qu’à regret et au pis aller, que je leur confie ma vie et mon avoir.... Mais, il n’y a plus de périls sérieux dans ce dernier tiers de notre voyage.

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L’altitu<.le du lieu où nous nous trouvons est de très-peu supérieure à celle de Han-keou ; le toitueux cours de notre fleuve n a donc plus cju une pente très-faible. D’après mes calculs, le niveau du Han-kiang ne baisse en moyenne, de llan-tchong- /ow jusqu’à Han-keou, que d’un mètre pour six kilom rcs ; par conséquent, nous descendrions de huit à dix mètres d'altitude par journée de navigation, en supposant l’inclinaison du lleuve constante et graduelle. Mais, en réalité, nous avons descendu beaucoup plus que cela jusqu’ici, et nous descendrons très-peu désormais, jusqu à la fin de notre navigation sur ce grand affluent du Yang-tsé.

VOtAGF. FN CHINE

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