DU 13 MAI AU 3 JUIN
Départ du Kiou-kiang pour l’intérieur du Kiangsi. — Les ateliers à thé. — Voyage en chaise à porteurs. — Buffles et leur nouvelle exploitation. — Le Ly-chan. — Mauvaises auberges. — Orage; maladies des porteurs. — Végétation des collines. — Lne halte forcée; un artiste chinois; la poule qui glousse. — Iuile d un porteur. — Les femmes kiangsinoises. — Nan-tehang-fou ; Foutchéou. — l.es chrétiens de ce district; les persécutions nouvelles; leur origine et leur histoire. — La Sainte-Enfance; mariage des filles recueillies. — Zèle de M. Anot. — Icrgcrs, camphrier colossal. — Arrivée à Tsitou.
22 mai 1873. Départ de Kiou-kiang pour le sudest du Kiangsi. Très-beau temps; vent d’est. Fait soixante-dix li de route.
C’est en bateau que les missionnaires du Kiangsi font d'ordinaire leurs voyages; car c’est le moyen lemoins coûteux et le plus commode. Mais, comme les eaux du lac Poyang sont très-basses maintenant. et qu’à cette époque de l'année les vents contraires de sud et de sud-est sont quotidiens, j’ai pris le parti de voyager par terre, c’est-à-
dire en chaise à porteurs. Mes robustes jeunes gens feront leur roule à pied et accompagneront les deux brouettes sur lesquelles ont été ficelés nos lits, nos babils et tous nos autres effets nécessaires. Nous comptons arriver en six jours à Fou-tcheou-fou, jusqu’où seulement j’ai loué mes cinq hommes. Là je trouverai le respectable M. Anol, le vétéran de la mission kiangsinoise, qui me donnera des renseignements et des moyens pour continuer mon voyage.
Cette fois-ci encore, j’ai eu beaucoup de peine pour trouver les porteurs qu’il me fallait : la cause de cette rareté de porte-faix est que la première récolte du thé de l’année arrive ces jours-ci de l’intérieur de la province et du Fokien occidental, et qu’à Kiou-kiang, qui est un grand entrepôt de cette précieuse marchandise, tous les travailleurs valides sont avidement recherchés, soit pour transporter, soit pour préparer et encaisser la feuille aromatique que les négociants européens attendent avec impatience.
Déjà depuis plusieurs jours, outre les vapeurs ordinaires de commerce, il est arrivé à Kiou-kiang et à Hankéou plusieurs bateaux théiers qui n’attendent que leur cargaison pour repartir vers l’Occident et y porter le thé nouveau le plus promptement possible. Des primes sont accordées aux premiers arrivants.
Pendant mon premier séjour dans cette ville, j’ai pris quelques notes sur la préparation qu’on y fait subir au thé avant de le livrer au com-
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mcrce européen; car il ne plairait pas aux Européens Ici que les Chinois le prennent. En effet, les indigènes font infuser la feuille, telle quelle a été récoltée, après l’avoir fait sécher à l’ombre el enfermée ensuite hermétiquement dans des pots de terre avec quelques fleurs odorantes, dont la meilleure est le Jasmin sambac. De plus, les Chinois ne mettent jamais dans leur thé ni lait ni sucre, car la bonté de ce breuvage consiste plutôt dans ses effets toniques que dans sa saveur un peu amère.
11 y a dans Kiou-Kiang plusieurs ateliers où l’on prépare en grand le thé pour l’usage européen. La feuille, apportée des montagnes de l’intérieur, y est soumise à plusieurs opérations (une sorte de fermentation, une torréfaction, et des manipulations soit à la main, soit au pied) qui développent l’arome qui plaît au palais des Occidentaux. Actuellement, le principal de ces établissements appartient à un chrétien; et je suis allé le visiter deux fois : il y a là plusieurs centaines de Chinois des deux sexes, occupés aux différents travaux. Les gains pour chacun sont à proportion du tra- \ ail qu’il a fait dans la journée. Je puis dire que ce ne sont pas les conversations et les rires qui font défaut dans ces vastes ateliers, bien que les hommes et les femmes travaillent dans des compartiments séparés; mais aux matrones d'un âge mûr sont mêlées beaucoup de jeunes filles au regard fugace, et c’est dans tous les pays du monde que cet aimable élément provoque la gaieté.
Quand, pour voyager, on a affaire avec des Chinois, c’est, toujours par le mot enfin qu’il faut commencer pour annoncer que tout est prêt et qu’on se met en route : ils ne sont jamais pressés de partir! Aujourd’hui, on ne fait pas une exception à la coutume, car il me faut attendre plus d’une heure entière, au seuil de la porte et le parasol en main, avant que les préparatifs ne soient terminés. Il est donc plus de huit heures quand nous nous mettons en mouvement.
Au Kiangsi, les hommes qui voyagent ont d'ordinaire une chaise à eux, couverte et plus ou moins commode ; mais celles que les entrepreneurs de voyages fournissent aux étrangers consistent en une chaise ordinaire de bambou, suspendue au milieu de deux longues perches : libre au voyageur d’y ajouter une toile cirée ou non cirée, qui le garantisse du soleil et de la pluie.
Au Setchuan et sur d'autres points de la Chine, j'ai toujours vu que les porteurs de profession avaient leur chaise à eux, couverte et complète. Les Kiangsinois sont donc, sous ce rapport et sous bien d’autres, moins avancés et moins civilisés que les Setchuanais: et les voyages sont ici plus désagréables encore qu'ailleurs, à moins que l’on ne soit en bateau.
.Nous avons pris et nous suivons ce qu’on appelle ici la grand route, qui mène à la capitale de la province; mais je dois avouer qu’il m’est souvent difficile d’y distinguer même un sentier battu Nous nous dirigeons le jour vers le sud-
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ouest, en traversant d’abord une série de plaines, qui sont converties on lacs à l’époque des grandes eaux : là errent en liberté des troupeaux de vaches et de buffles, broutant l’herbe rare qui y pousse; à notre approche quelques-uns de ces derniers trottent et bondissent, en branlant leurs noires cornes, avec une agilité que je n’aurais pas soupçonnée sous ces formes si massives; ce qui me ferait croire que, malgré les apparences, le buffle est plus leste que le bœuf. J’observe là un petit trait, nouveau pour moi, de la tenace rapacité des Chinois : plusieurs chercheurs de crottin, l’épaule chargée de la hotte odorante, suivent avec acharnement plusieurs de ces gros ruminants, qu’ils tourmentent du bout de leur houlette sans trêve ni merci, jusqu’à ce que, de guerre lasse, les pauvres bêtes aient exhibé le fruit de leur rumination! Voilà un procédé singulier pour avoir de l’engrais hâtif.
En quittant les petites plaines, nous nous engageons parmi des monticules assez jolis, dont la terre superficielle aune teinte fort rouge. Le soussol est tantôt du calcaire bleu, tantôt du grawake, tantôt de la marne; le quartz y est répandu abondamment.
Notre chemin passe à l’ouest du groupe montueux de Ly-chan ou Lu-clian , lequel me paraît de ce côté avoir des sommets un peu plus élevés que ceux que j’avais vus et mesurés, il y a cinq ans, dans la partie orientale. Celle longue montagne et celles qui la suivent vers le sud sont déboisées
dans la partie que nous en apercevons; mais une épaisse verdure de broussailles et de plantes herbacées leur donne en ce temps un aspect admirable.
C’est aujourd’hui que j’aperçois les premières petites sarcelles des toits de l’année : ces gentils oiseaux sont assez nombreux déjà sur certaines rizières abondamment pourvues d’eau.
23 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi. Fait quatrevingts U. Temps orageux; pluie au soir.
11 est fort heureux pour moi d’être habitué (ou résigné) à toute sorte d’incommodités! Comme on me l’avait annoncé, je vérifie que les auberges de cette province sont plus désagréables encore que partout ailleurs : on y est dans la saleté, dans la puanteur, dans la fumée, et au milieu d’un incessant brouhaha. Pas une chambrette qui soit fermée, isolée, un peu propre ! plusieurs sales lits partout; et rien qu’une paille fétide pour y étendre ses couvertures. Je pense que cet état de choses tient d’abord aux ravages des rebelles qu’on est encore loin d’avoir réparés, et ensuite et surtout, à ce qu’il n'y a guère de voyageurs d’importance qui fassent de longs voyages par la voie de terre, dans cette partie du Kiangsi. Quant aux nombreux portefaix et brouettiers qui fréquentent cette route, ils s’accommodent de tout, pourvu qu’ils aient un peu d’opium à savourer le soir.
Aujourd’hui la chaleur est terrible, et nous en souffrons tous beaucoup. Mais je plains l’un de
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mes brouettiers, dont la maigreur et le teint cadavérique m’indiquent un homme déjà épuisé de forces : ce pauvre diable n’ira pas loin.
Notre voyage se fait sur le même genre de collines rouges que celles d’hier. Cependant j’observe que dans la construction des ponts et dans d’autres bâtisses, les pierres calcaires sont remplacées par de grosses dalles d’ardoise; et je vois porter de la houille qu’on me dit avoir été extraite dans le voisinage. Ainsi, il y aurait des mines de charbon à une dizaine de lieues seulement au sud-ouest de Kiou-Kiang.
J'ai oublié de noter en son temps que le combustible minéral ne manque pas dans cette ville, comme lors de mon premier voyage : les Européens ont trouvé moyen d’y faire apporter une grande quantité de houille d’assez bonne qualité, d’une localité qui a nom Lo-pine et qui est dans les parties nord-est de la province. Mais ce charbon leur coûte encore trois fois plus cher que cela n’aurait lieu s’il leur était permis d’aller eux-mêmes le faire prendre sur les lieux d’extraction, c’est-à-dire à trois journées de distance du Kiou-Kiang.
La végétation n’offre pas de nouveauté sur ma route : les camphriers et les liquidambars deviennent plus communs qu’au nord; je vois encore que parmi les broussailles abondent toujours les faisans à collier blanc.
Nous avons traversé deux rivières en barques dans cette journée, et nous n’avons pas cessé d’avoir en vue le Ly-chan , sur notre gauche. L’endroit
oii nous nous sommes arrêtés pour la nuit s’appelle I-lan. Nous y sommes parvenus abattus de fatigue; bientôt après notre arrivée, éclate un gros orage qui met en vraie jubilation les campagnards, mais dont les suites ne réjouiront pas les pauvres voyageurs. On nous dit que nous avons fait, dans notre longue journée de marche, quatre-vingts li de route ! D’après ceci, il me paraît que les li de ce pays sont plus longs que ceux d’ailleurs.
Je prévois que mon voyage va devenir plus difficile. Outre que les chemins sont abîmés par la pluie torrentielle qui tombe ce soir, je constate que lebrouettier au pâle et maigre visage est malade à n’en pouvoir plus, sans que le vin que nous lui donnons diminue sa souffrance; de son côté, l’un des porteurs de la chaise commence à se plaindre d’une entorse mal guérie au pied. Me voilà donc bien embarqué ! L’on m’a fait payer, pour avoir les cinq hommes nécessaires, un bon tiers de plus que le prix accoutumé (comme cela m’arrive souvent) ; et néanmoins l’on m’aurait donné pour faire un long voyage des invalides qui risquent de me laisser sur la route! et cela dans un pays inconnu, et infesté de bandits! — Tâchons d’espérer qu’il n’en sera pas ainsi.
24 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi. 11 a plu beaucoup pendant la première partie de la nuit. Ce matin le temps se remet un peu, mais il reste orageux; la pluie recommence à trois heures.
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A cause du mauvais temps et de l’état maladif des porteurs, nous ne faisons aujourd’hui qu’une cinquantaine de li de chemin. Mes jeunes Pékinois m’ont fait un plaisir sensible en se mettant spontanément à aider les brouettiers, au moyen de cordes passées à l’épaule : ils sont chrétiens, disciples de cette religion qui prêche la charité, la générosité, l’abnégation! Au surplus, je ne veux pas trop pénétrer dans le cœur de mes garçons; ils savent que c’est le meilleur moyen de se faire des mérites auprès de moi, que de payer généreusement de sa personne, n’importe pour qui.... Du reste, il est si rare de voir un acte de véritable dévouement au milieu de ces populations païennes, si vieillies, si blasées !
La plus grande partie du voyage se fait encore parmi des collines composées d’argiles rouges marbrées de blanc, qui se rapportent, je pense, aux formations tertiaires désignées sous le nom de latérite , ainsi que de grès rouge et d’ardoises épaisses. Quelques pierres de taille que je vois sur la route sont de granit gris.
La campagne est maintenant revêtue de sa plus belle robe; mais la végétation y est toujours peu variée et elle ne m’offre point de nouveautés. Les Pistacia sinensis sont abondants et atteignent souvent les proportions des grands arbres, sans égaler cependant celles des vieux et imposants camphriers, qu’on ne rencontrequ’auprès des maisons.
Les collines sont sèches et peu habitées; elles
nous présentent des touffes de pins communs de Chine, de petite taille, et quelques sapins à feuilles lancéolées ( Cunninghamia ). L’on y voit aussi des chênes, des châtaigniers, des fortuneas, des micocouliers, des planéras, des ormeaux en petit nombre et à l’état rabougri, et des troènes de deux espèces. Le Croton sebiferum est assez abondant près des terres cultivées. L'arbuste le plus commun est le Vitex negundo , ou gattilier. Il y a aussi le Dyospiros kaki, sauvage et abondant, le Smilax china, Y Aphyllanthus , le Gardénia , des Lespedeza, plusieurs Rosa et Rubus , le Xanthoxylum alatum , un Abelia , une sorte de Vitis idcea ressemblant à un Arbutus, etc.; mais toutes ces plantes 11e se voient que par-ci par-là, et ne parviennent pas à donner un aspect riant au paysage. On dirait que la végétation 11e croît plus qu’à regret sur cette terre vieille et appauvrie.
Les insectes aussi sont très-peu nombreux sur les buissons : j’y distingue des Anomala et des Cétonides de petite taille. En passant près de l’eau, j’observe plusieurs Ardetta flavicollis, un Gallinula phœnicura , et beaucoup d’ Anas zonorhyncha qui paraissent nicher au pays. Les autres oiseaux aperçus consistent en quelques merles au bec jaune, et force Pakos et Ixos des espèces ordinaires.
25 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi. Un trèsfort et bruyant orage a duré toute la nuit dernière, avec, une pluie diluvienne.
Malgré le temps très-incertain au matin et mal-
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gré le mauvais état des chemins, qui sont convertis en ruisseaux ou en fondrières, nous nous remettons en marche de bonne heure, après avoir avalé deux bols de riz chacun. Après avoir passé une rivière qui coule vers le sud et où les bateaux abondent, nous essayons de voyager dans le même genre de collines qu’hier, où le latérite bariolé est entremêlé de cailloux roulés; mais nous faisons peu de chemin. L'orage continue avec quelques interruptions, et il nous oblige à des halles fréquentes; mais bientôt nous nous trouvons tout mouillés, hommes et bagages.
Le pays est toujours très-désert. Pourtant à un moment où la pluie recommence à tomber plus fort que jamais, nous avons la bonne chance de rencontrer, sur le sommet de l’une de ces nombreuses petites collines déboisées et dépeuplées, une méchante auberge en bois, pénétrée de toute part par la pluie et le vent. C’est à peine si nous y trouvons de quoi nous mettre à l’abri de la pluie qui tombe à torrent; et nous devons rester là près de quatre heures, trempés et transis de froid. Dans cet intervalle, l’un des hommes qui avaient été loués pour remplacer les porteurs malades, profite du désordre occasionné par l’orage, pour se cacher et prendre la fuite, bien entendu avec l’argent qu’il avait reçu pour plusieurs jours : cet événement nous met dans un nouvel embarras !
Pendant notre halte forcée, j’observe la pratique employée par les Chinois pour refroidir les poules qui gloussent : je vois trois de ces pauvres
bêtes qu’on a attachées étroitement par les pattes et exposées ainsi à la grande pluie. Ce bain peu agréable ne manquera pas, me dit-on, de faire renoncer les poules à leur passion de couver; et bientôt elles recommenceront à pondre des œufs. Voilà qui est bon à savoir.
Une autre petite distraction, pendant cette effroyable pluie des tropiques: un peintre ou doreur ambulant est arrivé presque en même temps que nous à l’auberge, avec tout son nécessaire du métier renfermé dans un joli petit panier verni. Après avoir déposé une partie de ses habits mouillés et remplacé ses bottes cirées par des souliers de velours, il se met gravement à gratter, enduire et repeindre, devant nous, une fort vilaine statue d’homme, de deux pieds de haut : c’est le dieu protecteur de la maison. L’aubergiste paraît attacher la plus grande importance à ce que cette opération se fasse convenablement; les couleurs les plus voyantes, ainsi que l’or et l’argent, sont prodiguées à foison par l’artiste, mais sans aucun discernement, sans aucune intention de représenter la nature, sur la face et l'habillement de ce grotesque petit bonhomme. Tout le monde sait qu’un ridicule grotesque est le genre adopté par les Chinois pour représenter leurs diyinités. Mais, ce que tout le monde ne sait pas c’est que les Kiangsinois, malgré le grand nombre de lettrés qu’il y a parmi eux, sont peut-être les plus superstitieux des habitants de tout l’empire.
Enfin, la pluie étant cessée et ayant trouvé par
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hasard à engager un autre homme, nous nous remettons aussitôt en route, et nous continuons à marcher jusqu’à la nuit, pataugeant péniblement dans l’eau et dans la boue.
Nous n’avons parcouru aujourd’hui qu’une quarantaine de U de distance, c’est-à-dire moins de cinq lieues de France.
26 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi.
Le temps est meilleur aujourd’hui; mais les chemins sont difficilement praticables, et nous ne faisons encore qu’une demi-étape.
Point d’observations particulières à noter : mômes collines et mêmes terrains que ci-devant. Nous continuons à tenir la direction générale du sud,, depuis trois jours que le Ly-clxan a cessé de paraître à notre gauche.
En passant devant les maisons, j’ai remarqué depuis plusieurs jours que les femmes de ces contrées ont souvent un air distingué, des traits réguliers, le teint clair, en un mot, un minois qui ne ferait pas du tout mauvais effet parmi nos élégantes d’Europe : je pense qu’elles peuvent disputer la pomme de la beauté aux célèbres Honannaises. Mais, comme dans tout le reste de la Chine, leur mise est toujours des plus simples et des plus modestes. Quant aux hommes, ils me paraissent ici assez mal taillés, frêles et faibles: c’est justement le contraire de ce que j’ai observé sur d’autres points de l’empire, où souvent lorsque le sexe laid offre beaucoup de formes régulières, le beau sexe ne
présente guère que des physionomies rappelant involontairement la tête d’un crapaud....
27 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi. Le temps revient peu à peu au beau ; vent de nord-ouest.
Ce jour, nous voyageons en plaine, près des bords méridionaux du lac Poyang et dans le voisinage de Nan-tchang'-fou. Nous traversons au matin une première rivière venant du sud-ouest; et plus tard, une seconde, très-large, venant du sud et baignant le côté occidental de la capitale de la province. Nous n’entrons point dans cette grande ville, dont la population et surtout les lettrés ont juré, dit-on, que jamais aucun Européen n’en souillerait l’enceinte par sa présence. Cependant, il y a trois ou quatre ans le chargé d’affaires de France, le comte de Rochechouart, trouva le moyen d’entrer dans cet inviolable Sancta-sanctorum et de donner aux premiers magistrats du Sen, comme ils le méritaient, une leçon capable d’humilier leur insolent orgueil.
La route que nous suivons passe par les faubourgs considérables qui longent le grand fleuve que nous venons de traverser : nous les parcourons pendant une heure (tant ils sont longs!), el nous nous arrêtons même longtemps dans une des rues les plus populeuses, pour laisser à nos hommes le loisir de faire leurs petites commissions. Deux des porteurs loués à Kiou-kiang nous avaient quittés, malades, pour y retourner; et leurs remplaçants ne sont engagés que d’étape en étape : ce
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qui nous cause un surcroît d’embarras et de perte de temps.
Pendant ma halte sous les murs de Nan-tchangfou , un grand nombre de personnes viennent nous considérer, d’un air plutôt curieux que malveillant; j’apprends alors qu’on ne brûle guère que de la houille dans cette ville. Les pierres de taille employées dans les bâtisses et au pavage sont: granit, grès chloritique ressemblant à celui de Pékin, calcaire gris, bleu, rose; des grès rouges, composés parfois de grains roulés noirâtres mêlés à la pâte. Les montagnes qu’on aperçoit de là sont à trois ou quatre lieues de distance, à l’ouest de la capitale, et elles me paraissent avoir un millier de mètres d’élévation. Mais on ne peut pas dire que c’est de là cjue proviennent toutes les matières que je viens d’énumérer: le lac et les fleuves mettent Nan-tchang en communication facile avec une immense région.
Nous reprenons notre voyage, en nous dirigeant au sud-est, à travers une magnifique et riche plaine, toute cultivée maintenant en belles rizières. On n’y laisse d’inculte que le terrain strictement nécessaire pour les villages.
Les oiseaux aquatiques abondent dans les canaux; je distingue le Gallicrex cris talus, à l’étrange cl sombre cri, la Fulica migra , le Gallinula phœnicura , le Nettapas, le canard au bec zone de jaune, VArdeola prasinosceles et quelques autres hérons déjà rencontrés ailleurs.
On nous dit que, du village où nous sommes ar-
rêtés pour passer la nuit jusqu’à Fou-tcheou-fou , il y a encore plus de cent soixante H de distance. Du pas que nous marchons et vu la longueur des li du Kiangsi, il est à craindre que deux jours ne nous suffisent pas pour faire ce voyage. — Aujourd’hui , nous avons parcouru sept ou huit lieues.
28 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi. Assez beau temps, avec vent frais du nord.
La journée n’offre aucun incident particulier. Vous voyageons d’abord au travers de fertiles plaines, semblables à celles que nous avons parcourues hier soir, du milieu desquelles s’élèvent, dispersées càet là, de petites montagnes insolées. Cela fait penser que l’alluvion a couvert ici une région montueuse préexistante , dont les cimes seules pointent comme autant d’ilots. Nous faisons aujourd’hui environ quatre-vingts li de chemin.
29 mai 1873. Voyage dans le Kiangsi. Le temps redevient chaud.
Notre voyage continue dans les mêmes conditions qu’hier : belles plaines couvertes de riz et quelques petites montagnes en vue. Les villages, près de celles-ci, sont ombragés de grands arbres, parmi lesquels priment les camphriers.
Nous faisons encore aujourd’hui à peu près quatre-vingts U de route; mais, comme je l’ai noté plus haut, les li de ces pays sont bien longs comparativement à ceux de Pékin.
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30 mai 1873. Arrivée à Fou-tcheou-fou. Temps comme hier; trop chaud.
Aujourd’hui, c’est le cinquième jour de la cinquième lune de l’année chinoise ; et, de même . qu’au premier jour de la lune , les Chinois sont ' en fête; tous ils ornent en ce jour leurs portes et leurs boutiques d’un bouquet de feuilles d’acorus et de tiges d’armoise, qui ont, dans leur esprit, la propriété de chasser de leurs pénates tous les diables malfaisants. Cette pratique est universelle dans la Chine païenne.
De l’endroit où nous avons dormi jusqu’à Foutcheou il n’y a plus que trois lieues de distance. Nous savons que l’établissement de M. Anot est en dehors de la ville, à deux U au nord-est; mais aucun de mes porteurs n’est jamais venu jusque dans cette contrée. J’observe que ces hommes ont souvent besoin de demander la route, et que ce n’est que par exception qu’on leur donne l’information désirée. Mais quand , parvenus dans les faubourgs de ce chef-lieu de département, mes gens requièrent le chemin de l’établissement chrétien , je m’aperçois clairement qu’on se fait un plaisir de leur donner des renseignements fautifs : cela me fait comprendre qu’ici la population n’est pas sympathique aux missionnaires catholiques ni à leurs œuvres.
Malgré cela, nous parvenons avant midi chez le bon et vénérable M. Anot, mais non sans avoir * roulé une heure plus qu’il ne fallait parmi les champs et les marais, grâce à la palpable niaise-
rie de l’un de mes garçons qu’on a trompé.... Comme toujours, un accueil fraternel nous fait bientôt oublier et pardonner les petits ennuis passés; d’autant plus que je trouve aussi là un jeune confrère fraîchement arrivé de France.
C’est le neuvième jour de mon voyage, depuis le départ de Kiou-kiang : sans les mauvais temps et les maladies, nous aurions pu arriver à Fou-tcheou en six ou sept journées de marche.
31 mai 1873. Halte à Fou-tcheou-fou. L’air s’est refroidi de nouveau , et il pleut une partie du jour.
Comme cela a lieu au voisinage de tous les grands centres d’habitation , les terres qui entourent la ville de Fou-tcheou sont d’une fertilité remarquable; et quoique la plaine y soit toute couverte de rizières et d’étangs, l’on y jouit d’un climat très-salubre. Cependant, la population ne m’y paraît pas nombreuse; mais cela doit s'attribuer aux dévastations et aux massacres endurés au temps des rebelles.
Ici aussi je vois briller de la houille, et l’on me dit, je ne sais sur quel fondement, que le sel de cuisine y vient du Fokién ! — On aperçoit de petites montagnes, à quelques lieues de distance, vers le nord et vers le nord-ouest.
On m’apprend que le P. Heude, mon très-estimé confrère maintenant, en mission scientifique, exploratoire, vagabonde ou bestiaire (comme l’on veut), est repassé à Fou-tcheou, seulement deux
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jours avant mon arrivée (dont, paraît-il, personne ne savait mot ici). C’est dommage! J’aurais eu beaucoup de plaisir à revoir cet aimable rival en recherches zoologiques. Il paraît qu’il est allé passer quelques jours dans notre collège de Kientchang-fou, après avoir été dans plusieurs autres contrées méridionales de la province; et il semblerait que ses explorations n’y ont pas été trop satisfaisantes, puisqu’il a dit à son retour qu’il n’y a rien à faire dans ces parages et qu’il est bien inutile que M. David vienne perdre son temps dans le département de Kien-tchang.... Pour le coup, je souhaite que le P. Heude soit mauvais prophète ; car, bien que nous ne soyons pas maintenant dans la bonne saison, j’espère que cet excellent monsieur se trompe : il n’est pas allé luimême parcourir les grandes montagnes , surtout celles que j’ai l’intention de visiter sur les confins et dans le territoire même du Fokién.
Les oiseaux que j’aperçois autour de notre maison sont : Passer montanus, Pica media , Garrulax perspicillatus , Copsychus saularis , G ail. phœnicura , Ardetta rufîcollis, Ardea egretta, Ardea garzetta. — Il n’y a presque point d’arbres au pays, et les bambous y sont rares aussi.
Ier juin 1873. Fou-tcheou-fou. Ciel couvert et pluie par rafales.
Pentecôte. Fête célébrée avec grande affluence des chrétiens du voisinage, la plupart nouvellement convertis.
Quoique le temps soit et s’annonce assez mauvais, je me dispose à me remettre en route, demain, pour aller à une quinzaine de lieues au sud-est, dans le séminaire ou collège ecclésiastique du vicariat : c’est là que je me propose de passer la saison des grandes chaleurs que tout le monde me dit ne pouvoir pas être affrontées impunément dans ces parages.
Avant de quitter cette ville, comme je sais que jamais mes notes de voyage ne tomberont sous les yeux de M. Anot, je veux consigner ici quelques détails sur ce respectable confrère qui me donne l’hospitalité et qu’on pourrait proposer comme le modèle du bon missionnaire, ainsi que sur les vicissitudes du christianisme dans cette partie de la Chine.
Pendant les années de liberté ou de semi-liberté que les empereurs accordèrent jadis aux prédicateurs de l’Évangile, par égard pour les services qu’ils recevaient des missionnaires employés à Pékin, la foi chrétienne s’établit et se propagea au Kiangsi, non moins que dans le reste de l’empire ; et de nombreuses chrétientés s'y fondèrent en divers lieux, surtout au sud et au sud-est de cette province.
Mais le changement des dispositions du gouvernement impérial , surtout la suppression de la célèbre Compagnie de Jésus, ainsi que la grande révolution de France et les graves événements politiques qui troublèrent si longtemps l'Europe, furent cause que ces chrétiens néophytes se trouvé-
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rent tout à coup privés de leurs pasteurs. A cet abandon vinrent se joindre bientôt les perséculions et les vexations de toute sorte, qui firent apostasier beaucoup de ces hommes à caractère faible ou à convictions mal raisonnées.
Le nombre des fidèles diminua donc rapidement ; cl il n était plus que d’environ six mille, quand la Congrégation de la Mission reçut de Rome l’ordre de se charger du soin de ces restes de chrétientés, sous la direction de Mgr Rameaux.
11 ne paraît pas qu’il entre dans les desseins de la Providence que les Chinois se convertissent en masse au christianisme : c’est peu à peu et comme par exception que la foi pénètre parmi eux.
Néanmoins, les fidèles du Kiangsi montaient déjà à une dizaine de mille quand commencèrent les longs troubles des Tcliang-mao ou Longs-Cheveux, il y a quelque vingt ans. Alors, tout le pays fut en proie à leurs dévastations, qui se prolongèrent pendant toute la durée de la rébellion ; et, dans la province entière, qui compte environ quatre-vingts villes, il n’v en eut que deux (la capitale et une autre) qui purent résister avec succès aux attaques de ces insatiables vandales. Les chrétiens et les missionnaires lazaristes eurent à supporter leur bonne part de tribulations et de pertes pendant ces troubles : ainsi, dans la partie méridionale du vicariat, toute une chrétienté, composée d’un millier de personnes, disparut en entier dans la bagarre, etc.
Depuis lors , les adhésions au christianisme ont
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recommencé et se sont même multipliées, en dépit de l’hostilité ouverte des lettrés du pays. Maintenant, le nombre de ceux qui croient et pratiquent la vraie religion est plus élevé qu’avant la rébellion. Un certain mouvement de conversions s’est manifesté sur plusieurs points de la province, et dans le seul district de M. Anot (Foutcheou-fou), on compte plusieurs milliers de néophytes pratiquants.
Mais c’est ici qu’ont lieu aussi, en ce moment, les principaux troubles à l’occasion de la religion. 11 n’y a que deux mois que les païens ont saccagé quarante-six maisons de nouveaux chrétiens ; ils en ont maltraité, battu et torturé beaucoup d’entre eux. On est même venu il y a peu de jours attaquer nuitamment cette maison de M. Anot où je crayonne ces notes....
Jusqu’ici on a eu beau faire des réclamations auprès des autorités locales : la justice et les réparations sont encore à venir ! C’est que le grand mandarin de la province, connu pour son hostilité contre les chrétiens, soutient secrètement, dit-on, les malfaiteurs, dont le chef occulle est un de ses anciens camarades.
Voici comment la chose a commencé ; ceci fait bien connaître les mœurs chinoises :
Dans un fumoir d’opium, quelques mauvais sujets païens se permirent de débiter hautement des vilenies contre l’honneur de la femme du chef d'une famille chrétienne respectable. Des gens qui ont entendu les calomnies vont aussitôt les
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rapportera notre chrétien de fraîche date, qui, n’écoulant que son ressentiment, court sur-le-champ trouver ces vauriens dans leur boutique à drogues, en saisit un par la tresse de ses cheveux, l’entraîne dans la rue et le force à lui faire publiquement ses excuses. — Bravo, mon bon ffVoilà une prouesse qui n’est pas complètement conforme aux maximes du christianisme....
Mais la chose n’en resta pas là : les calomniateurs humiliés se concertèrent aussitôt pour tirer vengeance de la rude leçon qu’ils avaient reçue; et, pour cela, ils ne trouvèrent rien de mieux que de s’adresser au lion du canton, un certain Ouang-po, homme redouté de tous les voisins, ancien compagnon d’armes ou d’office du Fouthaé de la capitale du Kiangsi, dont il se vante de posséder l’amitié.... Justement, ce chercheur d’aventures se trouve à court d’argent depuis quelque temps, et il pense qu’on lui offre là une excellente occasion pour s’en procurer. Il envoie donc son neveu réunir toute une bande d’autres mauvais sujets; et, malgré toutes les prohibitions légales, des armes sont fabriquées immédiatement et l’on se met en campagne aussitôt.
Ces braves improvisés parcourent les maisons des chrétiens de tonie la contrée ; battant ceux-ci, les flagellant ou les suspendant par les cheveux, pour leur faire renier leur foi et surtout pour s’en faire donner les sommes d’argent qu’ils jugent à propos de fixer. On pille, on détruit, on brûle tout l'avoir de ceux qui ne peuvent ou ne
veulent pas payer les énormes réquisitions, etc., etc.
Les affaires en sont là en ce moment : ces injustices révoltantes, ces cruautés sont restées impunies jusqu’à présent. Mais M. Anot, qui en a référé à qui de droit après avoir été éconduit ici, espère, me dit-il, qu’elles ne tarderont pas à prendre une tournure plus conforme à l’équité. Fiat!
Je ne crains pas de me tromper en affirmant que c’est à M. Anot que revient en grande partie le mérite d’avoir suscité les nouvelles et nom-
breuses conversions au christianisme qui ont lieu ici depuis quelque temps. Son zèle et son courage n’ont jamais connu d’obstacles, bien que sa tète ait été mise à prix par les envieux lettrés de la capitale. En particulier, c’est lui qui a organisé, l’un des premiers en Chine, la belle œuvre de la Sainte-Enfance, dont plus que toute autre cette province avait un grand besoin. Car il est de fait que, nulle part autant qu’ici, les parents ne se défont plus facilement de l’excès de leurs nouveaunés, surtout des filles.... Aussi, n’y est-on.pas embarrassé pour remplir les établissements d’enfants trouvés ou renonces. Il est arrivé à nos confrères d’en compter jusqu’à treize cents à la fois, placés chez les nourrices. — Quand ces filles (car ce sont presque toujours des filles) sont grandes, on les fait élever par de bonnes chrétiennes, dans des maisons destinées à ce but; puis on les marie, et cela avec la plus grande facilité. Voici pourquoi : 1° Ces enfants sont mieux élevées et plus
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instruites que la plupart des autres petites paysannes; 2° on les accorde aux jeunes gens de bonne conduite qui les demandent, sans que l’on exige de ceux-ci la somme ordinaire que coûte dans le pays l’achat d’une épouse (c’est-à-dire deux ou trois cents francs, moins qu’un mulet). Seulement, le futur est obligé de débourser préalablement de vingt à vingt-cinq piastres espagnoles , afin de monter le trousseau de sa fiancée, qu’il n’a jamais vue et qu’il ne verra (à la chinoise) que le jour de scs noces. Ainsi, en prenant femme parmi les pupilles de la Sainte-Enfance, nos jeunes chrétiens font économie de la moitié de la somme qu’ils seraient obligés de donner en cadeau obligatoire et convenu aux père et mère d’une autre épouse.
Pour accomplir toutes ses œuvres, M. Anot n’a pas ici l’aide puissante des sœurs de la charité ; il n’a pas d’hospice, etc. Il fait tout à la chinoise et sans éclat, avec la coopération d’auxiliaires indigènes; et tout marche bien, quand la malignité des lettrés ne vient pas troubler ses travaux.
Depuis trente ans que M. Anot se trouve au Kiangsi, il n’a jamais cessé de se livrer au travail des missions avec le dévouement le plus admirable ; son activité apostolique n’a d’égale que sa ferveur et sa régularité exemplaires. Il a parcouru toutes les stations de cette province, qui a cent soixante-dix lieues de long sur cent de large ; et une santé à toute épreuve lui a permis de subir des fatigues qui auraient tué tout autre Européen.
Tout dernièrement encore, il a fallu que son évêque, Mgr Bray, lui ordonnât formellement de faire désormais ses grands voyages autrement qu’à pied, à cause de son âge, car il a plus de soixante ans.
Je me complais à noter ici, per transennam, une faible partie des bonnes qualités de ce missionnaire aussi humble que vertueux, parce que je sais qu’il a été l’objet, d’injustes appréciations et de préventions regrettables, et que je pense qu’il est bon que la vérité passe avant tout.
M. Anot.est originaire du diocèse de Soissons. On prétend qu’il n’a pas brillé dans ses études : en ce cas, nous aurions eu en lui un de ces exemples, moins rares qu’on ne croit, de jeunes gens se développant tardivement, et parvenant à posséder dans l’âge mûr autant et plus de bon sens pratique que quelques-uns des condisciples qui les avaient éclipsés pendant leur jeunesse.
Je mets fin à ma digression sur les missions du Kiangsi, en ajoutant 1° qu’il faut faire à la Compagnie de Jésus la justice de reconnaître que c’est à des missionnaires de leur active société que la plupart des anciennes chrétientés des parties delà Chine que j’ai visitées ont dû leur origine; 2° que les chrétiens de tout l'empire ont été autrefois plus nombreux qu’ils ne le sont maintenant.
Pour ne parler que de cette province, j’entends dire qu’il n’y a pas une ville qui n’ait eu jadis sa ou ses chapelles chrétiennes. Mais actuellement on ne compte guère, pour toute la Chine, qu’tm
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fidèle par mille païens ! Et bien que, dans toutes les dix-huit provinces, il y ait à présent des conversions de plus en plus nombreuses, mon opinion est (pic la christianisation générale de ce peuple, si jamais elle doit s’effectuer, ne peut s’attendre que dans un avenir très-éloigné encore, surtout depuis que la facilité progressive de circuler et de s’établir dans l’intérieur de l’empire y attire de plus en plus les prédicateurs de toutes les sociétés dissidentes. Cette déplorable divergence dans l’enseignement et dans la pratique du christianisme est pour les Chinois un seminarium d’indifférence , parce qu’ils s’habituent à croire que chacune des nations occidentales a sa religion particulière ; et ils pensent qu’ils sont raisonnables eux-mêmes en conservant la leur. C’est là une conséquence qui vient naturellement à l’esprit d’hommes qui ne veulent pas et qui ne peuvent pas étudier pertinemment la question religieuse.
2 juin 1873. Départ de Foutcheou pour Tsitou.
Quoique tout ait été préparé pour nous mettre en route de bon matin, la pluie nous fait retarder notre départ jusqu’à midi. Dans cet intervalle, mes domestiques n’ayant pas retiré le sac à sapèkes qu’ils avaient posé sur les bagages , quelqu’un a profité de leur inadvertance pour le voler. Il y avait là .toute la monnaie nécessaire pour les frais des deux journées de voyage que je me propose de faire. Nous avons lieu de soupçonner que l’auteur de ce larcin est l’un des hommes loués pour cou-
duire les brouettes; mais les preuves manquent pour l’en accuser.
Le hameau de Tsilou , où je me dirige, est au sud-est de Foutcheou, à trois lieues de la ville de Kien-tchang. Pour y arriver, nous suivons par d’assez misérables sentiers et en plaine la rive droite de la rivière qui vient de ce chef-lieu de département. Une première chaîne de petites collines que nous longeons à trois lieues de notre point de départ est composée degrés rouge, mêlé souvent de grains verdâtres cristallins et aussi de petits cailloux brunâtres. Cette pierre est assez tendre, quoique compacte, et paraît être une roche volcanique.
Je vois cultiver, au pied de ces monticules et le long de la rivière, un grand nombre de pruniers, de pêchers, et de plaqueminiers, qui y forment des vergers très-étendus ; mais, cotte année, les * pruniers et les pêchers sont pauvres en fruits.
En dehors des Diospijros , c’est très-rarement que j’ai rencontré dans mes voyages de véritables plantations d’arbres fruitiers : un verger de pêchers au Chensi, deux ou trois vergers de poiriers au nord , et celui que je vois aujourd’hui, sont les seuls. Cela fait voir combien les Chinois tiennent peu aux fruits (que d’ailleurs ils mangent toujours dans un état peu ragoûtant de crudité).
Plusieurs camphriers énormes croissent auprès de quelques maisons où nous faisons halte; j’en vois deux dont le tronc mesure huit ou neuf pieds de diamètre.
i:n CH INK.
Toujours peu d’oiseaux au pays : un Glareola orientalis , paraissant égaré, chasse aux insectes sur une verte pelouse, sans s’inquiéter de mon trèsproche voisinage; quelques merles-mandarins chantent de leur admirable voix du haut des grands arbres qu’ils affectionnent, au lieu de rechercher les sombres buissons comme leurs congénères d’Europe. Je vois aussi un Buchanga leucogenys, etquelques autres oiseaux rencontrés précédemment.
Nous nous sommes arrêtés, pour passer la nuit, au bout d'une sale petite ville nommée Chouv- Ouan, où ‘,nous avons pataugé longtemps dans la boue avant de parvenir à la chapelle provisoire qui. nous donne l’hospitalité et 'où se réunissent pour prier les chrétiens nouveaux de cette localité. Les divers appartements de cette maison qui tombe en ruine sont en bien mauvais état ; et il n’y en a aucun où nous soyons complètement à l’abri du mauvais temps qu’il fait.
Bien que je n’aie souffert d’aucune maladie depuis mon retour en Chine, je commence à me trouver faible et presque sans force, grâce aux fatigues que j’endure et surtout à l’insuffisance de mon régime alimentaire pendant ces huit derniers mois. Aussi, redouté-je toutes les influences morbifiques, con tre lesquelles mon organisme se trouve dans l’impossibilité de réagir ; c’est donc avec répugnance que je me résigne à endurer l’humidité, le froid , ou une trop mauvaise nourriture, toutes choses dont je me préoccupais fort peu dans les temps passés.
3 juin 1873. Arrivée au collège (le Tsitou. Ciel couvert, temps menaçant.
11 faut convenir que mes voyages de cette année sont marqués au coin des contrariétés ! Ne voilàt-il pas que l’un des porteurs de ma chaise a pris la fuite pendant cette nuit? C’est sans doute lui qui a volé hier mes sapèkes.... et quelques paroles un peu fermes que j’ai prononcées devant lui, au sujet de ce vol, lui auront fait peur? — Nous voilà le bec dans l’eau, ne trouvant pas un autre porteur qui veuille remplacer le fuyard. 11 y a bien deux autres hommes, effroyablement amaigris par l’opium, qui s’offrent à me porter dans leur chaise ;mais ils demandent plus du double du prix raisonnable et juste, et ma première chaise est déjà payée pour tout le voyage. Enfin, faute de mieux, l’un de mes jeunes hommes de Pékin ayant consenti à aider à porter la chaise, à peu près vide, avec le porteur qui est resté, je me décide à faire à pied le reste du chemin (une dizaine de lieues), malgré la faiblesse insolite que je ressens, probablement à cause de l’humidité à laquelle j’ai été exposé dans le misérable réduit où j’ai passé la nuit dernière.
Rien de nouveau en route ; nous voyageons le long de la même grande rivière. Aujourd’hui encore nous passons au milieu de beaux vergers de pruniers où j'aperçois quelques fruits commençant déjà à rougir; mais les passants se gardent bien d’y toucher, car, me dit-on, les propriétaires de ces plantations jouissent du privilège de punir
eux-mêmes les voleurs des peines les plus sévères.
Vers le soir, après avoir traversé en bateau , et exposés à une pluie battante, une autre rivière limpide venant de l’est, nous quittons le bord du tleuve de Kien-tchang, et nous gravissons un massif de collines qui montent jusqu’à quatre ou cinq cents mètres. Nous voyons là quelques gorges très-fourrées où l'on me dit que les panthères se sont établies depuis quelque temps. Nous nous y avançons donc avec précaution et le fusil à la main ; mais nous n’y apercevons d autres êtres vivants que quelques Suthom webbianaet une quantité de jolies phalènes jaunes que la pluie n’cmpêche pas de voltiger d’arbuste en arbuste.
Du haut de ces monticules nous voyons vers le midi une chaîne éloignée de grandes montagnes, et, dans l’intervalle, la ville de Kien-tchang-fou, près de laquelle se distinguent deux grands ponts de pierre à nombreuses arcades ainsi qu’une belle tour bâtie sur un mamelon voisin. C’est au nordest de ce chef-lieu que se trouve, parmi les petites collines de grès rouge, le collège épiscopal du vicariat. Nous y arrivons pour la nuit.... Hic pax régnât arnica.