DU 4 AU 30 JUIN
Séjour au Kiangsi central. — Collège de Tsitou; aspect du pays; nature géologique; plantes ; animaux. — Mœurs du gobe-mouches blanc. — Gélatine de (ignés sauvages. — Fécule de nénul'ar. excellent aliment. — Le chant du coucou. — Hétlexions sur les aptitudes intellectuelles des Chinois. — Promenade à Miouan. — Le Canis procyonoïdes ; les oiseaux chanteurs du pays. — Notions chinoises d'histoire naturelle.
4 juin 1873. Séjour à Tsitou. Le temps, qui a été menaçant jusqu’à ce matin, se remet au beau.
Comme on me l'avait dit, le village de Tsitou est à trois lieues de Kien-tchang, chef-lieu de ce département qui confine au Fokién. Tsitou signifie Septième commune; et dans ces pays, le mot Tou est employé de préférence pour indiquer un ensemble de hameaux formant une commune, comme on dit ailleurs ican, tchoang , hao , etc. Le collège, où l’on élève une trentaine de jeunes Chinois qui se destinent à devenir les collaborateurs des missionnaires, est une assez vaste maison bâtie à l’européenne, c’est-à-dire ayant un étage au-
dessus du rez-de-chaussée, avec des fenêtres garnies de croisées où la toile de coton remplace économiquement les cassantes vitres. C’est M. Rouget qui est le supérieur de ce bel établissement, et qui dirige et enseigne les séminaristes, avec l’aide d’un confrère indigène et de plusieurs professeurs séculiers, pendant qu’il veille aussi à l’administration de tous les districts chrétiens des environs : c’est une grande besogne, mais son activité suffit à tout.
Après m’être casé magnifiquement dans la plus grande chambre du séminaire, je me mets aussitôt à reconnaître les alentours de ma nouvelle demeure. Le pays est varié, il renferme des rizières et de petites collines assez boisées. Les roches qui constituent celles-ci appartiennent, je pense, aux formations secondaires, et consistent en grès rouge et gris, mêlés de marnes argileuses des mêmes nuances, semblables à ceux que nous avons observés en chemin. Vers l’est et le sud-est, se voient de petites montagnes qui, me dit-on, continuent en s’élevant jusqu’au Fokién. Au sud-ouest, au delà du chef-lieu, s’aperçoivent d’autres montagnes, d’environ quinze cents mètres d’altitude; et derrière elles paraît, à une quinzaine de lieues de distance, un pic isolé bien plus élevé, et qu’il me faudra aller reconnaître plus tard.
Le pays, sans être boisé, offre un bon nombre de bouquets de grands arbres, et les bords des cours d’eau sont richement revêtus de plantes. Je puis dire que cet ensemble de plaines, de collines et de
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montagnes, arrosées par de nombreux ruisseaux et par des rivières, forme pour moi l’une des plus belles régions que j’aie encore rencontrée dans mes longs voyages de Chine. Aussi, la première impression que me fait l’aspect du paysage de Tsitou est-elle des plus agréables, esthétiquement parlant.
Cependant, la végétation de ces monticules offre peu de variété. Le Pinus sinensis y est l’arbre le plus abondant; l’autre seul arbre résineux est le Cunninghamia lanceolata , fort rare. Le Liquidam bar formosana , le Pistacia sinensis, le Fortunea sinensis, le Cellis caudata, sont assez communs, ainsi que deux ou trois espèces de Quercus : l’un de ces chênes a les feuilles minces, non dentées et allongées, et forme une nouveauté pour moi. Il y a aussi abondance d’un arbre à feuilles persistantes, de quatrième grandeur, qui est maintenant couvert de ses belles fleurs blanches ressemblant à celles des Camélias. Les Planera sans piquants et des Bhus semialata croissent çà et là dans les ravins; le long des ruisseaux on voit des acacias d’Égypte et le julibrisin, de grands saules marceaux, l’arbre à suif, etc., mais point de peupliers ni d’aulnes. Le camphrier est commun auprès des habitations, avec quelques rares ormeaux et des saules pleureurs. L’arbuste le plus commun est le Vitex negundo; il recouvre tous les terrains secs, où l’on trouve aussi quelques pieds de Cœsalpinia. Une éricacée, rappelant beaucoup noire Arbutus uva-ursi, prodigue maintenant ses fleurs eu
clochette. Les deux espèces d’azalées du pays sont défleuries déjà, de même que la glycine, les rosiers blancs, et les Ligustrum lucidum et sinense. Tous les vieux arbres sont enserrés par les innombrables lianes des figuiers parasites, qui souvent les font ployer sous leur poids. Mais je ne vois point ici le curieux figuier rampant, qui fructifie sous terre, et qui abonde tant dans l’ouest de l’empire; les lierres, de môme que les autres araliacés, y sont également peu abondants. La seule clématite du pays ressemble au Cl. vitalba d’Europe; mais j’en ai vu une autre espèce fort belle, en route, portant de grandes fleurs bleues isolées. Actuellement il n’y a point ou presque point de plantes herbacées en fleurs.
Les oiseaux que j’aperçois aujourd’hui ne m’offrent aucune nouveauté. Je reconnais : Picus tancola, P. mandarinus , P. kalaensis, Turtur sinensis, Lcucodioptron chinoise , Garrulax perspicillatus, Pomotorhinus stridulus, Suthora webbiana, Munia acuticauda , Passer montanus , Garrulus sinensis, Urocissa sinensis, Ceryle rudis , Alcedo bengalensis, Enicurus sinensis, Motacilla alboïdes, Parus minor, Milvus Govinda.
En fait de quadrupèdes, je ne vois qu’un chcvrotin à teintes rousses ( Cervidus sinensis ), que les chiens font partir du milieu des broussailles, pas loin de notre maison. Espérons que je parviendrai à m’emparer de ce joli animal, qui ne paraît pas rare au pays, et dont je désire constater les rapports avec le Ccrvulus lacrymans du Selchuan,
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5 juin 1873. Tsitou. Beau temps; il redevient chaud.
Le voisinage d’un sale ruisseau (que mes confrères ont nommé le Cocyte ) et des rizières rendent les nuits fraîches dans notre maison, et empestent l’atmosphère: aussi ne m’étonné-jc pas d’entendre dire que cette vallée est malsaine et très-liévreuse, malgré sa grande largeur et les bosquets qui la décorent. Il nous faudra user de précautions pour déjouer la Malaria , pendant tout le temps des grandes chaleurs que nous resterons ici à respirer les effluves paludéens.
Lâchasse aux insectes nous donne d’assez bons résultats; mais il n’en est pas de même pour les animaux supérieurs. Outre les oiseaux cités hier, je vois la perdrix des bambous [Bambusicola thoracica) le faisan à collier interrompu, et YAstur soloensis. Ce petit épervicr, remarquable par la brièveté de ses tarses et par la blancheur de ses parties inférieures, paraît fixé au pays pour y nicher.
6 juin 1873. Tsitou. Temps beau et chaud.
Aujourd’hui nous capturons un Ninox japoni-
cus; c’est la première fois que je rencontre cette curieuse chouette aux pattes presque nues et à la face emplumée. Nous prenons aussi le Sitta sinensis typique, et deux beaux Tchitrea Incei, roux et à queue longue.
A propos de ces derniers oiseaux, j’observe un petit trait de leurs mœurs, que je veux consigner
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ici. On sait que dans ce magnifique genre de moucherolles, les vieux mâles ont tout le plumage d’un blanc pur, excepté la tête qui est d’un vert-bronzé, avec les deux plumes médianes de la queue allongées démesurément. Ce soir j’ai rencontré un couple de ces oiseaux, à plumage roux, qui étaient occupés évidemment à chercher un endroit favorable pour leur nid; j’étais à considérer ces élégantes créatures, âu bec et aux pattes du plus beau bleu de cobalt, quand survient sous la feuillée un malencontreux rival, d’un blanc éclatant. Naturellement, c’est un combat sans pitié qui s’engage aussitôt entre les deux prétendants, sans que la belle (il faut dire la laide pour les oiseaux) perde rien de sa placidité. Celle-ci paraît regarder d’un œil indifférent les généreux assauts de ses adorateurs aux longues pennes; mais, elle a fini sans doute par donner quelques signes de ses préférences, ou bien, les combattants se trouvent déjà hors d’haleine, quand l’un de ceux-ci (le rouge, le premier mari), prend tristement la fuite et s’éloigne sans retour de l’ombreux bocage où il comptait élever sa nichée. Il m’est arrivé plusieurs fois dans mes voyages de rencontrer des oiseaux mâles qui avaient été évincés de la sorte, et qui étaient condamnés à passer solitairement toute la belle saison : cela a lieu surtout dans les oiseaux polygames et dans les oiseaux polyandres.
Deux espèces de Tchitrea visitent la Chine : celle dont je parle ici et qui voyage jusque dans la Mantchourie, et le Tchilrea princeps, qui touche
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aux côtes orientales dans son passage au Japon, et qui se reconnaît à sa queue noire. Ces moucherolles, connus des Chinois sous le nom de ruban blanc, ruban rouge, à cause de la longueur de leurs plumes caudales, vivent de papillons principalement.
Au soir, j’acquiers deux beaux Ccrarnbgx, d’une couleur grise pulvérulente, avec le haut des élytres garni de points saillants : ce capricorne vit et se propage sur le figuier ordinaire; et l’on a beaucoup de peine à défendre contre ses ravages quelques pauvres arbres de cette espèce qui sont plantés dans la cour du collège.
7 juin 1873. Beau temps; très-chaud (Tsitou).
Course aux bosquets de pins, de camphriers, de liquidambars et de chênes, qui sont répandus isolément vers le sud-est de notre vallée.
Nous prenons sur les vieux pins plusieurs beaux buprestes, qui me rappellent le B. mariana, du midi de la France, et un Cknjsochroa vert, dont les élytres ne sont pas rayées de rouge. Nous capturons encore un grand Trichodes nouveau et plusieurs Melolontha intéressants; un Alauda cantarella , une couleuvre nouvelle, à teintes blondes, et plusieurs lézards marqués de vert aux flancs, font aussi partie de la chasse de cette journée où un brûlant soleil n’a pas cessé de nous fatiguer. Une belle chauve-souris rousse dont nous nous emparons dans la soirée, dans notre maison, tenait son petit caché sous ses ailes : je ne connais pas ce
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chéiroptère, qui a l’air d’un Vespcrlilio , ayant des oreilles courtes et la peau du front épaisse et plissée.
8 juin 1873. Il pleut pendant tout le jour (Tsilou).
Pas de nouveauté, si ce n’est que je vois au soir
voler deux oiseaux nocturnes, dont l’un assez grand ne peut se rapporter à aucun des hiboux que je connais en Chine : c’est peut-être le Bulaca newarensis, que M. R. Swinhoe a signalé à Formosa.
9 juin 1873. Tsitou. Très-forte pluie tout le jour-, l’humidité devient pénible.
A propos des figuiers grimpants, dont j’ai parlé dernièrement, j’apprends aujourd’hui que ces deux plantes parasites, dont les analogues abondent en Gochinchine donnent plus tard de belles figues, grandes et de forme ordinaire, mais qui ne sont pas mangeables. Ces deux espèces se ressemblent beaucoup par la feuille et le fruit ; mais il n’y en a qu’une qu’on utilise pour faire ce qu’on nomme ici Léang-fén , de la gélatine. Voici comment on procède : quand les figues sont mûres, on les récolte à attrape qui peut ; et après les avoir exposées au soleil pendant quelque temps, on en enlève les petites graines (qui sont dépourvues de la pulpe sucrée), et on les fait sécher sur des claies. Alors on souffle dessus et l’on vanne pour enlever toute poussière et les petites enveloppes scarieuses.
Quand on veut préparer un seau de léang-fén,
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on prend une poignée de ces graines de ligue, qu’on coud dans un sachet de toile forte; on jette ensuite le tout dans le seau rempli de l’eau la plus froide possible, et on l'\ laisse pendant plusieurs heures. De temps en temps on froisse à la main le sachet, pour en faire sortir la matière gélatineuse contenue dans les petites graines. Peu à peu l’eau prend une consistance de gélatine, et la préparation est faite. On prend cette substance telle quelle, ou bien assaisonnée de sucre ou de vinaigre ; et l’on me dit que cette gélatine incolore est très-rafraîchissante, et que pendant l’été les Chinois en vendent beaucoup sur les chemins : le bas prix auquel on la donne prouve la facilité de sa fabrication.
M. Rouget, qui, en sa qualité de directeur du collège, porte intérêt à la question alimentaire, me parle aussi d’une autre industrie culinaire, particulière à ces pays. Il parait que les fruits des abricotiers ne mûrissent guère ici ; mais on a trouvé moyen de les utiliser quand même. On les cueille quand ils ont acquis leur développement normal, puis on les trempe dans de l’eau bouillante, pendant quelques moments. Ensuite on les place par couches dans un grand vase de terre, en y mêlant beaucoup de sel de cuisine ; après plusieurs jours, quand le sel a bien pénétré les abricots, on les retire du récipient, on les étend sur des claies de bambou, et on les laisse ainsi sécher au soleil et se racornir pendant un mois. Ainsi préparés, ces fruits se conservent indéfiniment, et
ils forment un aliment, ou plutôt un condiment très-estimé et très-recherché pour accompagner le riz. Les médecins le prescrivent souvent aux malades convalescents, pour aiguiser leur appétit.
10 juin 1873. Tsitou. La pluie, qui a continué à tomber la nuit et ce matin, cesse vers le soir. A huit heures, mon baromètre marque sept cent cinquante-deux millimètres, et le thermomètre vingtcinq degrés dans ma chambre.
Nous prenons un petit héron, d’une couleur générale ardoisée (Butorides javanicus), espèce que je n’avais point observée encore en Chine; un Lanius magnirostris , un Pericrocotus cantonensis et un Sitta sinensis. La chasse aux insectes donne aussi de bons résultats.
Hier j’ai pris note de deux industries culinaires assez curieuses de ce pays; en voici une troisième qui me vient de la même source, et pour laquelle, me dit-on, ce département a de la renommée : il s’agit du ngo-fén. J’ai vu que par toute la Chine la magnifique nymphéacée cà grandes fleurs purpurines, connue sous le nom de Nelumbium speriosum, jouit d’une grande estime, non-seulement pour sa beauté, mais comme plante alimentaire et médicinale. Mais jusqu’ici c’était seulement la racine et les graines que j’en avais vu employer, telles quelles, ou assaisonnées de sucre. Ici , et peut-être aussi ailleurs, on sait extraire de cette grande racine une fécule blanche, qui, dit-on, est très -corroborante. Pour en préparer un bol, on
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mel au fond du vase une seule cuillerée de celle farine, cl on verse dessus de l’eau bouillante en l’agitant rapidement au moyen d'un bâtonnet. Cette matière blanche perd sa couleur presque immédiatement pour ressembler h de la gélatine, et toute l’eau du bol se trouve changée en une belle masse transparente et consistante. Mais, par le refroidissement, elle devient brune et solide. Mêlé d’un peu de sucre, le ngo-fén est excellent pour les malades, et aussi pour ceux qui ne le sont pas.
Une autre fécule analogue, mais plus estimée encore, s’obtient de la racine de ko-tén ou haricot à chanvre [Pachyrhyzus Kempferï), et porte le nom de ko-fen.
11 juin 1873. Tsitou. Pluie encore, pendant tout le jour.
Dans un répit laissé par le mauvais temps , je capture une petite mésange , de la section des Psaltria, qui présente des caractères nouveaux pour moi. Cet oiseau a la taille et les formes du Psaltria continua; mais il n’a de roux que sur la partie antérieure de la tête; en place de la tache noire isolée de la gorge, il porte un collier formé par de petits points de cette couleur; de plus les parties inférieures sont blanchâtres, au lieu d’être très-rubigineuses. D’ailleurs , le bec et les pattes sembleraient annoncer un sujet adulte. — En cas de nouveauté d’espèce, ma jolie petite mésange porterait le nom de Psaltria sophia. — Si, par hasard, cet oiseau n’était que le jeune âge du
Psalteria continua, }e crois qu’il faudrait aussi regarder le Mecistura vinacea, de Terreaux, que j’ai pris à l’Ourato, comme le jeune du Mecistura glaueoguiaris de Gould; parce qu’alors il serait avéré que toutes ces petites espèces de Parides commencent par être parées d’une livrée qui semblerait complète, mais qui se modifie entièrement après la première mue et se fixe pour le reste de la vie.
Nous avons encore au pays le Buchanga leucogenys, le Yolvicivora melaschistos et l'Eurystomus orientalis, qui y sont établis et nichent sur les plus grands arbres : ces insectivores font une guerre acharnée aux coléoptères et sont pour moi des concurrents désagréables. Le seul coucou que je voie et entende ici est le Cuculus micropterus, dont le cri ou chant peut se représenter exactement par les notes suivantes : la, sol, sol, mi, répétées à satiété, à la manière de tous les coucous. Comme je n’ai point distingué ici la voix du Cuculus sparveroïdes, je pense que nous avons dans cette espèce un oiseau plus septentrional.
12 juin 1873. Tsitou. Encore mauvais temps au matin ; il paraît vouloir s’arranger au soir.
Fête de l’Ascension. Dans la plupart de nos séminaires de la Chine, les principales fêtes de l’année sont célébrées avec toute la solennité que les circonstances permettent, toutes nos cérémonies catholiques et le chant ecclésiastique y sont exécutés aussi exactement qu’en Europe, par les jeunes étudiants indigènes. Les Chinois ont l’es-
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prit attentif, et, quand ils le veulent bien, ils imitent et ils apprennent facilement tout ce qu’on leur enseigne, pourvu, qu’il ne s’agisse pas de sciences qui demandent du raisonnement et un esprit logique et profond. Leur mémoire est généralement meilleure que la nôtre, parce que c’est la seule faculté intellectuelle que cette race cultive, depuis d’innombrables générations, dans l’étude de leurs hiéroglyphes dont le nombre monte jusqu’à quatre-vingt mille et plus; en outre, les aptitudes mimiques sont très-développées chez eux. Ceci est tellement vrai que j’ai entendu des officiers instructeurs européens, qui étaient employés à apprendre le maniement de nos armes aux troupes chinoises, déclarer qu’ils réussissaient à enseigner en deux mois aux soldats de cet empire ce qui demanderait un an de travail pour les conscrits de notre Occident. Voilà pourquoi, nous et nos compatriotes d’Europe, nous trouvons facilement dans les hommes de la famille jaune des collaborateurs et des serviteurs qui nous comprennent parfaitement, et qui s’acquittent de leur besogne avec une intelligence et une minutieuse attention qu’on rencontre rarement ailleurs.
Nous devons admettre que les Chinois possèdent des qualités d’esprit très -estimables, et difficilement pouvons -nous nous rendre compte de cet état stationnaire où leur civilisation est restée depuis de si longs siècles. D’après moi, cette apparente contradiction trouve son explication : 1° dans cette constante application que l’autorité y a mise
do lout temps à empêcher toute sorte d’innovation, et par laquelle elle a réussi à conserver jusqu’aujourd’hui l’empire le .plus ancien de la terre ; 2° dans son écriture idéographique, si difficile, si compliquée : je pense que la littérature d’un peuple est autant la cause que Y effet de sa civilisation. Pour que les dispositions progressives de l’esprit humain se développent indéfiniment , il faut que les résultats des méditations et des observations des hommes de talent soient consignés dans des livres, dont le contenu puisse être assimilé sans trop de peine par les générations subséquentes et servir de point de départ, de base et de motif aux élucubrations des travailleurs à venir. Mais en Chine, la lecture et l’intelligence des livres est tellement difficile, que les efforts de la mémoire absorbent toutes les autres facultés des étudiants; et qu’un homme est devenu déjà vieux, quand il peut comprendre un certain nombre d’ouvrages, c’est-à-dire que son esprit n’a plus ni l’énergie nécessaire ni même le désir de faire un pas de plus que ses devanciers. Les études de plusieurs centaines de milliers de lettrés s’y réduisent à un travail d 'assimilation.... Ils vivent du passé et dans le passé; l’avenir ne compte pas, n’existe pas pour eux. Les plus savants se font gloire de connaître tant de vieux ouvrages, de parler et d’écrire' comme tel ou tel auteur antique.... Personne ne songe à acquérir une notion nouvelle, à s’expliquer les phénomènes de la nature, à savoir ce qu’il y a ou n’y a pas hors de chez eux, à sor-
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tir de leur histoire matérielle.... Rien, chez eux, qu’une imitation servile du passé, un roulement perpétuel autour du même point, une rumination indéfinie du même bol intellectuel! Et il en sera toujours ainsi tant que les Chinois n’adopteront pas un alphabet phonétique, puisque chaque objet nouveau, chaque idée nouvelle, en exigeant la création d’un caractère idéographique nouveau, engendre un surcroît de difficultés pour l’étude. Il faut avouer que si la littérature hiéroglyphique était une invention de la politique des gouvernants chinois , pour conserver leurs peuples dans un statu quo éternel, nous n’aurions qu’à admirer l’efficacité incomparable de leur découverte!
Mais je reviens de ma longue digression sur V esprit chinois, où m’ont entraîné les loisirs de la fête et du mauvais temps, pour ajouter qu’il me semble que les Kiangsinois sont, de tous les peuples de l’empire que j’ai visités, ceux qui montrent le moins de dispositions pour la musique (et ce n’est pas peu dire). J'ai une preuve de cela dans la manière peu satisfaisante dont nos étudiants chantent aujourd’hui à la chapelle. J’ai beau faire confier l'harmonium, je ne parviens pas à retenir dans le ton leurs voix nasillardes. Quant au chant populaire, que les campagnards ont le bon goùl de prodiguer rarement, c’est tout ce qu’on peut imaginer de plus rudimentaire, de plus limité, de plus monotone : trois ou quatre notes répétées in æternum ! — Après tout ce que je vois et entends, ici et ailleurs, de musique et de musi-
cicns chinois, je ne sais vraiment comment comprendre tout ce que le savant P. Amiot a écrit, dans sa belle monographie de la musique des Chinois, à propos du goût et de l’application de ce peuple pour l’art aimable des sons: si tout cela a existé autrefois, il faut dire que les goûts ont bien changé avec les temps.
Enfin, je retourne à mes moutons, ou à mes bêtes : depuis mon premier voyage au Kiangsi, j’entends souvent parler d’un canis, à courte queue [sic), qui vivrait dans cette partie orientale de la province, et auquel on donne ici le nom de Touanmy-Kéou. D’après les descriptions, plus ou moins inexactes, qu’on m’en a faites, je ne saurais à quelle espece connue rapporter cet animal. Aussi, ai-je le plus vif désir de me rassurer a son sujet. En conséquence, je prépare tout aujourd’hui pour que l’un de mes chasseurs pékinois puisse partir demain matin, afin de chercher et me rapporter, coûte que coûte, cette bête, ou un fragment quelconque d’icelle qui me la fasse connaître. C’est dans les grandes montagnes du sud-sud-ouest qu’il devra diriger ses recherches: il aura, pour le guider et porter son bagage, un homme connaissant bien ces pays : je lui laisse la latitude d’une ou de deux semaines pour accomplir sa commission.
13 juin 1873. Tsitou. Beau temps. Baromètre, 751 millièmes.
Aujourd’hui nos séminaristes ont un congé ex-
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traordinaire en mon honneur; cl loul le monde va passer la journée à deux lieues d’ici, parmi les petites montagnes du sud-est, dans une fort jolie vallée nommée Mi-ouan.
Les collines de Mi-ouan sont fraîches, assez bien boisées, et les vallons y nourrissent les plus belles bambouseraies que j’aie vues en Chine. Quant aux bambous sauvages, ils y croissent en abondance, comme partout, mais sans dépasser les proportions des roseaux de marais. La plante la plus intéressante que j’aie rencontrée sur ma roule est un Bignonia grimpant, à grandes fleurs rouges : je suis étonné que les Chinois n’aient point introduit ce bel arbuste parmi leurs plantes ornementales.
Grâce au beau soleil qu’il fait, les insectes sont assez nombreux aujourd’hui, et nous en faisons une bonne récolte. Mais, ce qui m’étonne beaucoup, c’est de voir si peu d’oiseaux dans une contrée qui paraît offrir tout ce qu’il faudrait pour le bien-être de ces animaux, c’est-à-dire des arbres, des buissons, des ruisseaux, etc. C’est que, trèsprobablement, les quadrupèdes carnassiers des genres Mustela , Viverra et Félix, y sont aussi abondants.
Les espèces emplumées que j’observe aujourd’hui (en dehors du Iloamy qui pullule partout), sont Y Athene Whilelegi, le Boite d’Orient, 1 e Drongo cendré, et un autre drongo qui m’a paru être le Dicrunts cathœcus. J’ai entendu, ici aussi, un grand Pomatorlnnus dont le cri ressemble assez à
celui du Tsing-ling : il serait étrange que ce fût le même oiseau. En cherchant bien parmi les broussailles les plus fourrées, je découvre quelques petits oiseaux et je parviens à m’en procurer trois exemplaires : ils appartiennent à deux espèces intéressantes et non signalées encore dans la Chine orientale; l’un ressemble à VAlcippe nipalensis, et l’autre paraît être VAlcippe brunnea, de Formosa.
14 juin 1873. Tsitou. Beau temps; vent du sud. A midi , le thermomètre — trente-et-un degrés , et le baromètre sept cent quarante- huit millimètres.
Bonne chasse d’insectes; l’un de ceux-ci offre des formes tout à fait nouvelles pour moi et pour l’entomologie de la Chine : c’est un Trictenotoma , un gros lamellicorne dont les antennes assez longues ne se plient pas en coude, et dont les mandicules sont très-robustes. Ce beau coléoptère est aplati, et il a ses parties supérieures couvertes d’un petit duvet gris et couché ; il paraît se développer dans les vieux chênes.
15 juin 1873. Tsitou. Beau temps. Baromètre : — 749 millièmes.
Repos du dimanche; pas de nouveautés.
Le vent du sud, qui a soufflé hier toute la journée et qui rendait la chaleur supportable, ayant cessé vers la nuit, nous avons aujourd’hui un temps accablant. La nuit dernière, il m’a été impossible de
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m’endormir, même couché sur le plancher, tanl je me sentais oppressé et la respiration gênée. Quel terrible climat que celui-ci! — Certainement, d’autres éléments que la chaleur contribuent à rendre le temps plus ou moins insupportable; car j’ai enduré, sans souffrir comme ici, des températures plus élevées que celles que nous avons dans cette contrée, au Caire en Égypte, dans la rade d’Aden en Arabie, et à Pékin même où le thermomètre monte jusqu’à quarante-quatre degrés.
16 juin 1873. Tsitou. Ciel couvert et petite pluie.
Nous passons notre journée en courses, parmi
les bosquets et les petites collines voisines. Nous prenons un nouveau serpent roux, dont les bandes noires annulaires sont très-distantes l’une de 1 autre. Nous tuons encore un Athene , deux Buchanga, l’un cendré-clair et l’autre cendré-foncé, un Corydella sinensis , etc. L'Eurystomus est assez commun au pays, il y niche sur les pins les plus élevés : ce magnifique rolle, vert et bleu et au gros bec rouge, a un naturel très-méfiant. 11 a le vol haut et soutenu, et pousse souvent un cri rauque et désagréable, qu’il répète à satiété : kakaka, kakaka, kakaka. J’observe que ses petits, n’étant encore qu’à demi emplumés, sortent volontiers de leur nid pour se mettre à l’abri du soleil à son ombre.
17 juin 1873. Tsitou. Ciel couvert et menaçant.
Quoique le jemps soit bien douteux, j’ai un si
grand désir de mieux reconnaître les montagnes boisées de Mi-wan, que je pars de grand matin pour y passer la journée entière. Chemin faisant, j’abats un mâle adulte d'Accipiter soloensis : ce joli épervier niche ici , et, quand il vole, il paraît tout blanc en dessous, excepté au bout des ailes.
A peine sommes-nous parvenus au milieu de nos montagnes, que nous sommes surpris par une grosse pluie et entièrement mouillés pour le reste de la journée. Aussi, notre chasse est-elle misérable : je ne revois plus mes intéressants becsfins de l’autre jour. Parmi le petit nombre des insectes capturés, je n’ai de bon qu’une jolie espèce de Cicindela , ressemblant un peu à la splendide Cicindèle de Chine , une belle cétoine bleue, et un grand lépidoptère fauve, d’un type tout tropical et nouveau pour moi.
De plus, sur le tronc sec d’un chêne mort, je récolte une plante extrêmement curieuse : c’est un cryptogame filiforme, d’une couleur brune, dépourvu de tout appendice frondai, long et mince comme du crin, et croissant sur l’écorce et dans les cavités de l’arbre pourri, en imitant une grande touffe de barbe noire. Ce crin végétal est tout à fait nouveau pour moi; j’en ai ramassé un paquet pour le Muséum.
Pendant les baltes auxquelles nous oblige la pluie , j’entends encore plusieurs fois et de bien près le grand Pomatorhin ; et je me convaincs de plus en plus que nous avons affaire ici à un oiseau différant du Pom. gravivox.
K N mil N K.
18 juin 1878. Tsitou. Encore une journée do pluie.
Aujourd’hui M. Rouget me mène visiter quelques chrétiens de notre voisinage. Deux d’entre eux sont devenus riches par le commerce du thé; et l’un a poussé son amour-propre chinois jusqu’à acheter des boutons bleus pour ses fds et le bouton rouge pour lui-même : ce dernier donne un grade équivalant à celui de Tao-taé , ou mandarin de préfecture. On sait que la vente des boutons constitue un revenu considérable de la couronne; et un grand nombre des hommes qui ont leur chapeau orné d’un globule, doivent cet honneur à leur argent et non point à leurs mérites littéraires, civils ou militaires.
Pendant cette promenade, un de nos élèves me montre une petite herbe rampante, inconnue, qui croit au bord des rizières, et au moyen de laquelle il me dit qu’il a guéri sa grand’mère des fièvres intermittentes. On ne mange pas cette plante (en Chinois on dit : manger et non prendre une médecine); mais on en fait un tampon (qui varie suivant le sexe de la personne malade!) avec lequel on bouche l’une des narines.
Comme cela a lieu pour tous les coucous du monde, pendant ces journées pluvieuses le Cuculus micropterus fait entendre plus que jamais son chant de quatre notes.
19 juin 1873. Tsitou. Pluie encore.
Mon chasseur Ouang revient du Nifang : il ap-
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porte (leux grandes et belles chauves-souris, à museau membraneux, qui ont la moitié supérieure du dos blanchâtre. Les chrétiens de ces montagnes lui ont procuré aussi deux jeunes Nyctereules procyonoïdes, qu’ils nomment Long-kéou et qu’ils prétendent être le même animal que le Touan-mikéou, de Tsitou. Il n’y a donc pas là un Canis nouveau, mais les couleurs d’un brun jaunâtre de l’espèce que nous avons ici sembleraient éloigner celle-ci de celle de la Mantchourie et du Japon septentrional, pour laquelle les auteurs indiquent des nuances différentes. Les Nyclereutes sont des renards en miniature; mais leurs formes tiennent le milieu entre celle du genre Canis et celles du genre Viverra.
Mon pékinois me dit que les montagnes où il s’est avancé vers le sud-est de Kien-tchang, jusqu’à cent soixante li d’ici, sont aussi considérables que celles d 'Inkiapo; et que, à cinquante li plus loin, il existe une autre montagne pyramidale, qui passe pour la plus haute de la contrée. Ce chasseur a vu très-peu d’oiseaux et d’insectes pendant son excursion, à cause, sans doute, du mauvais temps qu’il a fait; mais on lui a dit que là aussi vivent le sanglier, le clievrolin roux et le brun (?) (peut-être le Cephalophus de Moupin), le porcépic, le pangolin; mais point de phasianide particulier.
Parmi le petit nombre d'autres objets provenant de ce voyage, je remarque une vipère semblable à celle que j’ai prise abondamment à Kiou-kjang,
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en 1868, et qui a été identifiée avec le Trigonocephalus Blomhoffii , de Pékin.
20 juin 1873. Tsitou. Encore la pluie.
Protégés par le mauvais temps, le faisan à collier et la perdrix des bambous viennent pâturer jusque tout près de notre établissement, ainsi que les nombreux Hoamy, le Garrulcix et le Pom. stridulus. Les familiers Munia acuticauda sont cantonnés auprès de nous, avec les pétulants Passer mon tanus.
Les rats, que la pluie pousse aussi en plus grand nombre dans notre maison, sont ici d’une taille moyenne, ont la queue fort longue et un poil trèsgrossier mêlé de brun et de roux; mais ils ne portent pas sur le cou la tache ocracée qu’ont leurs congénères de Kiou-kiang : c’est donc encore une nouvelle espèce à ajouter à celles déjà si nombreuses que j’ai rencontrées en Chine. Serait-ce le Mus Alexandrinus , que M. Swinhoe indique au Fokien, et que je ne connais pas encore? — Je suis étonné d’avoir reconnu plus de vingt espèces de rats en Chine, quand notre Europe n’en possède que si peu d’indigènes.
21 juin 1873. Tsitou. La pluie cesse dans l’aprèsmidi.
Je profite de la cessation de la pluie pour aller à un petit bois voisin, où sont cantonnés plusieurs oiseaux. Nous y tuons plusieurs bonnes espèces, et un spizixos , oiseau que je n’avais pas signalé
encore si loin des grandes montagnes. Notre chasse des coléoptères est aussi assez bonne; mais, il n’y a aucun Carabe au pays, et très-peu de carabiques.
Les oiseaux chanteurs que nous entendons ici à cette époque sont : 1° le merle au bec jaune [Merula sinensis) ; 2° le Hoamiy , lequel, s’il n’est pas le plus mélodieux, est certainement le plus énergique crieur de nos collines ; 3° le Copsichus saularis. Ce dernier et joli oiseau, noir et blanc, qui remue sa queue en cadence d’une façon si curieuse, reste familièrement auprès des habitations humaines; on l’y voit perché sur les toits et les pieux, sifflant continuellement son chant assez varié et non dépourvu d’agréments. Point de Lusciniopsis ici; et surtout point de ces mélodieux chanteurs des bois d’Europe, doht les ramages contribuent à y faire le printemps poétique.
22 juin 1873. Tsitoù. Pluie encore, avec répit au soir.
Dans une promenade que je fais en compagnie de nos élèves, nous faisons une abondante moisson d'un grand Anomala vert, dont le dessous est d’un violet cuivré, et d’autres insectes, parmi lesquels figure une nouvelle espèce d'Ascalaphus. Sur les bords d’un ruisseau, je ramasse des Cijræna et des Unio à valves épaisses et rugueuses, qui forment encore une nouveauté pour moi.
Comme il n’y a au pays aucune sorte de fruits,
EX CHINE
ni sauvages ni domestiques, les oiseaux y vivent d’insectes maintenant. Et, en particulier, le rolle, le drongo, le Volvicivora détruisent un grand nombre de coléoptères, dont il nous arrive souvent de trouver les débris par lerre. Une magnifique élatéride verte, que j’ai recueillie à moitié dévorée ainsi, olïre la particularité de continuer à vivre dans ma chambre depuis douze, jours, quoiqu’elle ait été entièrement privée de son abdomen parle bec d'un oiseau... ! Par oii respire ce pauvre insecte?
23 juin 1873. Tsitou. Bien que l’air soit lourd et le ciel chargé de nuages, la journée passe sans pluie.
Pendant que mes deux chasseurs vont passer la journée sur le sommet boisé d’une montagne voisine, je parcours nos alentours sans rien rencontrer de particulier. Mais j’observe un grand rapace inconnu, volant au haut des airs, et que deux éperviers harcellent de leur mieux. Cet oiseau pousse un petit cri en deux notes aiguës, et paraît avoir un cou allongé. Est-ce un vautour, un gypaète, ou bien peut-être une de ces grandes cigognes indiennes, qui n’ont jamais été signalées en Chine?
24 25 juin 1873. Tsitou. Deux belles journées.
Hier, la Saint-Jean et fête chômée. Rien de nouveau, si ce n’est que j’apprends qu’un Sorex, à forte odeur de musc, est commun au pays, dans
les canaux : c’est sans doute le Sorex murmus, que je n’ai jamais rencontré en Chine, mais que je sais vivre au midi, de même que dans l’Inde.
Aujourd’hui, les élèves ont une promenade extraordinaire, et je vais avec eux passer la journée sur ce qu’on nomme ici le Mont-à^la-Pagode, à une lieue au nord-ouest de Tsitou. C’est une colline, composée de grès rouge et gris, dont la partie supérieure est assez garnie d’arbres. Il y a là deux belles pagodes, dont l’une couronne le sommet et n’est pas habitée; la seconde, placée au haut d’un vallon très - agréable et à proximité d’une fontaine dont l’eau fraîche jaillit du rocher, abrite trois ou quatre bonzes qui, paraît-il, sont de nos amis. C’est là que s’est arrêtée notre escouade d’étudiants ; et ce sont ces religieux païens qui préparent notre thé et notre petit dîner champêtre.
Comme le temps est splendide, quoique chaud, je me délecte à parcourir en tout sens ces bois solitaires. J’y entends, pour la première fois ici, notre coucou vulgaire; tandis que le Cuculusmicropterus y crie de tous les côtés et est fort abondant. Il y a peu d’insectes, et rien de nouveau en dehors d’un Lepturus , d’un curieux Hispa , et d’un énorme diptère, hérissé de poils raides, de la section des Asiles.
Du sommet de la colline on distingue très-bien vers l’est et vers le sud, des massifs de montagnes assez hautes ; mais c’est toujours le Kun-fongshan qui paraît le pic le plus éminent, et je le vois
EN CHINE
devant moi, à la distance Apparente tle deux à trois journées de marche.
Pendant notre retour au séminaire, nous traversons un ruisseau où j’aperçois une quantité de vrais goujons; j’y prends un très-joli petit poisson, une espèce de macropode, dont le corps est rayé transversalement de rouge et de vert, et dont les ailes et la queue sont allongées en fils.
Mes jeunes Pékinois, que j’avais envoyés chasser à Mi-wan, en reviennent les mains vides, n'ayant pris qu’un seul A Icippe et un petit nombre d’insectes insignifiants.
-26 juin 1863. Tsitou. Très-beau temps.
Un de nos confrères indigènes, natif d’un village voisin, vient de rentrer chez lui, après avoir passé plusieurs mois dans les montagnes qui touchent au Fokién, dans la petite chrétienté de Oucing-ma-tsaé. Ce vieux prêtre vient nous faire une visite aujourd’hui, et il m’apprend qu’il vit là une grande espèce d antilope, que les chasseurs recherchent avidement, pour sou sang qui entre dans la médecine chinoise et se vend sur les lieux au poids de l’argent. Le dernier printemps, on a tué un de ces animaux, du poids de cent vingt livres; et il paraît qu’il en existe qui pèsent jusqu’à cent quatre-vingts livres chinoises. — Aurions-nous dans ce pays le Nemorhedus Edwardsii du Setchuan? C’est bien probable. Dans tous les cas, c’est une information précieuse pour moi, et
JOURNAL DK VOYAGE
dont je profiterai après les grandes chaleurs de l’été.
Cet homme intelligent et instruit m’apprend encore que, dans le nombre des animaux qui vivent dans ce voisinage du collège, il faut compter le Paguna larvata , la loutre, une chauve-souris fructivore; mais le genre Talpa n’y est point connu, et l'écureuil ne vit qu’à une vingtaine de lieues d’ici ! — D’après lui, il y a deux ou trois journées de distance de Ouang-ma-tsaé jusqu’à la petite chrétienté de Koatén, qui est dans le Fokién, parmi de grandes et abruptes montagnes oii abonderaient les singes et autres bêtes intéressantes : ce serait là un district digne d’être visité.
27 juin 1873. Tsitou. Beau temps, avec une chaleur supportable. Dans ma chambre, à trois heures, le thermomètre marque 31 degrés, et le baromètre 748 millièmes.
Dans une course que je fais aux collines du nord, je tue un milan à tête et poitrine blanches, avec le reste du plumage tout roux. Cette espèce est établie au pays et paraît y nicher aussi communément que le Milvus govinda; c’est VHaliastur inclus, que j’avais vu voler au Thékiang l’an dernier, et que M.Swinhoe ne voulait pas croire exister en Chine: ce sera un rapace de plus à ajouter à nos listes ornithologiques.
28 juin 1873. Tsitou. Beau temps, chaud et passablement oppressif.
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.Mes deux domestiques ont reçu un coup de soleil, et ils commencent à être malades assez gravement. Ceci me contrarie d’autant plus que je pensais partir avec eux après demain, pour mesurer l’altitude du fameux Kun-f ong-shan , dont j’ai parlé plusieurs fois et dont nous apercevons de notre college le sommet fourchu : c’est partie remise.
Je n'acquiers aujourd’hui qu’un petit Vesperus, tout différent de l’espèce pékinoise : cela porte à quatre le nombre des espèces, de chéiroptères acquises jusqu’ici au Kiangsi.
29 juin 1893 Tsitou. Le temps se gâte, et il est devenu lourd; il commence à pleuvoir un peu.
Aujourd’hui, dimanche et fête de saint Pierre, célébrée solennellement dans la chapelle du collège.
Mes deux malades se sentent de plus en plus mal à leur aise; ils se plaignent de douleurs et de chaleurs insupportables à la tète et à la poitrine. Ils sont atteints de la maladie paludéenne du pays.
30 juin 1873. Tsitou. Le temps paraît revenir au beau.
Les rizières dont nous sommes entourés commencent à sécher; elles puent terriblement déjà: je ne m’étonne donc pas qu’on soit souvent malade ici ! Malheureusement, ce n’est plus la saison où l'on puisse entreprendre un grand voyage im-
punément; el d’ailleurs je ne saurais guère où aller passer la mauvaise saison de l’été, sans m’exposer à perdre entièrement notre temps....
Dans une visite que je fais à notre vieux confrère, M. You, celui-ci me confirme les premiers renseignements qu’il m’avait donnés sur les productions des montagnes-limites. Mais il mêle à ses récits une si large part de fables, que je comprends, une fois de plus, que les plus instruits parmi les Chinois manquent d’esprit d’observation et de critique, dans tout ce qui regarde la nature : les erreurs les plus impossibles sont admises par eux sans aucun discernement. Ainsi, il soutient qu’il existe une poule de montagne, dont la longue queue se replie en avant de manière à couvrir tout l’oiseau comme un parapluie; il dit encore que le shan-yang ( Nemorhedus ) a sous chaque patte cinq trous par lesquels il fait sortir ad libitum une glu qui fixe ses pieds au rocher, de façon à empêcher l’animal de tomber et même de glisser sur les surfaces les plus inclinées, etc. — Certainement, il y a des choses aussi extraordinaires que celles-là dans la nature; mais rien d’analogue n’existe dans les genres d’animaux dont il s’agit ici.