‹ Journal de mon troisieÌ€me voyage d'exploration dans l'empire ChinoisChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

DU 1er AU 31 JUILLET 1873.

Suite du séjour à Tsitou. — Les domestiques de 1 abbé David tombent malades. — Familiarité des animaux sauvages qui ne sont pas persécutés par l’homme. — Les pèches malfaisantes. Mauvaise conduite des païens envers les missionnaires. — Détails sur la pratique de l’infanticide. — -vUn cadeau de moustiquaires. — La confiture de tigre. — L’œuf de poule, un remède souverain. — Cause des cicatrices qu’on voit sur toutes les tètes au Kiangsi.

1er juillet 1873. Tsitou. Moins nuageux qu’hier, le temps est aussi plus sec.

Mes domestiques continuent à être gravement malades; et, comme eux, plusieurs autres personnes de la maison sont atteintes de coups de soleil. (?) — Le mal se déclare par des vomissements et un dégoût de toute nourriture ; puis surviennent des douleurs et une chaleur insupportable à la tète et à la poitrine, qui réduisent bientôt le patient à une faiblesse extrême. — J’entends dire qu’il y a des années où il meurt de cette maladie autant de monde que d’une épidémie cholérique.

La prudence exigeant que je sorte peu dans la campagne, mes acquisitions d’histoire naturelle se réduisent à presque rien J’utilise donc mon temps à écrire à l’encre ces notes de mon voyage.

2 juillet 1873. Tsitou. Beau temps; orage sans pluie au soir.

Je me vois condamné à une regrettable inaction, non-seulement par la maladie de mes deux domestiques, mais aussi parce que je commence à ne me plus sentir très-bien moi-même.... Me faudrat-il aussi payer mon tribut cà ce mauvais climat?

On m’a apporté hier soir une petite musaraigne, d’un brun cendré, que je pense être le jeune du Sorex mûrîmes, quoique cet insectivore ne pue point le musc.

Quand le mauvais temps ou les infirmités obligent à garder la chambre, l’esprit se recueille plus facilement, et l’on devient observateur et attentif à tout ce qui se fait autour de sa demeure. Aussi, quelqu’un qui a la plume à la main trouverait-il dans ses méditations solitaires matière à noircir bien des feuilles de papier.... Moi, je dois m’astreindre à ne consigner dans mon journal que ce qui concerne mes bêtes et notre monotone histoire.

Le Pomatorhinus, à la voix si douce, si variée, si mélodieuse, que M. Swinhoe a surnommé bien mal Stridulus, ou criard, est ici d’une taille un peu plus forte que dans la Chine occidentale, et il a aussi ses couleurs d’un roux plus décidé. Ce joli

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oiseau, au bec arqué, est tellement familier qu’il vient établir son nid sous ma fenêtre, parmi quelques herbes touffues qu’il y a là, sans point s'effrayer de mon voisinage. Mais ce sont les moineaux friquets qui poussent ici leur sans-façon à l’excès ! Quand les portes et les fenêtres des appartements sont ouvertes, ils ne se gênent pas pour y pénétrer, les traverser d’un bout à l’autre, et même pour voler du riz au réfectoire pendant que tout le monde s’y trouve à table, etc. — J’aime beaucoup cette familiarité des petits animaux; et je pense qu’elle serait plus grande encore et plus universelle dans le monde, et qu’elle constituerait un agrément de plus dans la nature, si l’homme n’avait pas déclaré une guerre d’extermination à tout ce qui ne naît pas sous son toit. L’éducation générale est si mal soignée, à cet égard, surtout dans notre race européenne , qu’on se fait un mérite de la cruauté; les instincts meurtriers y sont si peu comprimés qu’à la vue d’un oiseau, d’un être vivant quelconque, qu’il soit inoffensif, beau , utile, la première pensée d’un enfant, d’un homme de notre Occident, est de lui donner la mort! comme s’il y était obligé par une loi.

Aujourd’hui je n’ai pu accompagner nos élèves dans la grande promenade qu’ils ont faite jusque dans la ville de Kien-tchang; mais la brûlante chaleur qu’il y a eu n’a pas empêché ces jeunes gens de ramasser pour moi un bon nombre d’insectes et une couleuvre rousse. Malheureusement,

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je voisquela faune entomologique continue à être peu variée dans tout le pays.

3 juillet 1873. Tsitou. Temps orageux et un peu de pluie au soir.

Rien de nouveau. Le temps est véritablement accablant! A la suite de la promenade d’hier, quatre élèves sont alités, malades. — J’attends avec quelque impatience que mes hommes guérissent, mais cela va bien lentement. Je ne comprends rien à ce genre de maladie.

Il paraît que l’an dernier il y a eu ici unegrande épidémie qui faisait mourir les malades en trois ou quatre jours, et qui se manifestait aussi par une chaleur insupportable dans tout le corps et surtout à la tête.

Il y a eu encore une épizootie qui a enlevé énormément de bœufs et de porcs : les animaux malades refusaient de manger , donnaient de l’eau par les narines et tombaient morts bientôt après. Cette peste n’a pas complètement disparu du pays.

Depuis quelques jours, les fruits nouveaux apparaissent sur notre table : de petites pêches assez bonnes au goût, mais qui passent pour causer la dyssenterie ; des prunes rondes, les unes rouges et acides et les autres jaunes et douces; celles-ci ressemblent beaucoup à nos Reines-Claudes. Ces fruits sont achetés à la ville de Kien-tchang, et viennent d’un verger semblable à celui que j’ai traversé à Chouy-wan, et dont ces districts ont le

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I monopole. Malheureusement, pas plus ici qu’ailleurs, les Chinois ne laissent jamais mûrir les fruits sur l’arbre, et ils sont généralement malfaisants. Pour ma part, je suis obligé de m’en abstenir entièrement.

4 juillet 1873. Tsitou. Beau temps, avec vent rafraîchissant du sud pendant le jour.

En Europe, le vènt du sud est chaud en toute saison, parce qu’il a traversé les brûlantes régions de l’Afrique. La môme chose ne peut pas avoir lieu dans la Chine méridionale, où, pendant l’été, le vent du midi rafraîchit singulièrement l’atmosphère.

Maintenant notre campagne est admirable pour la vue; si elle était aussi saine qu’elle est belle, il y aurait ici un séjour délicieux et l’un des pays les plus agréables que j’aie vus dans l’Empire.

M. Rouget n’a pas seulement qu’à soigner son séminaire, il doit aussi tenir 1 œil sur les nombreuses chrétientés qu’administrent, sous sa direction, quatre ou cinq prêtres indigènes dans ce district : aussi est-il tenu au courant de toutes les affaires qui concernent la religion. Aujourd’hui, on nous apporte la nouvelle que, dans la partie méridionale de la province, notre confrère, le pacifique M. Sassi, vient d’être maltraité par les païens, battu, dépouillé et presque noyé dans le fleuve, parce qu’il s’était présenté dans la ville de Kan-tchéou, de la part de l’évêque, pour demander

au mandarin que l’on cessât enfin de le tracasser dans ses œuvres.

Là, comme à la capitale du Kiangsi, ce ne sont pas les populations, mais lès lettrés, qui ont voué une haine mortelle aux chrétiens, aux missionnaires et à leur religion.

Depuis plusieurs années, M. Sassi a commencé à faire bâtir, d’après les permissions accordées par la loi, une chapelle pour les chrétiens indigènes, à quelque distance du chef-lieu du département. Mais des bandes de païens, excités et soudoyés par les lettrés de la ville, viennent à chaque instant détruire les travaux entrepris, sans aucune provocation, sans aucune apparence de raison qui justifie ces violences. Comme les plaintes, envoyées par écrit ou par des chrétiens aux autorités, étaient restées jusqu’ici sans aucun bon effet et sans obtenir des magistrats autre chose que des promesses dérisoires, M. Sassi a reçu l’ordre de se présenter au mandarin, au nom de Mgr Bray, pour le prier de faire cesser enfin ces iniques vexations. Mais le cas était prévu à la ville, et tout y avait été préparé pour qu’il ne pût pas arriver au tribunal : ce bon monsieur a reçu ces mauvais traitements des gardes mêmes de la porte; et c'est avec peine qu’il a pu sauver sa vie, en fuyant et en se jetant sur une nacelle, chargé de coups, mais privé de tous ses effets.

Il parait qu’à l’exemple du célèbre Tien-ta-jén les mandarins du Kiangsi ne se font aucun scrupule de déchirer les décrets impériaux de Pékin, et

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cela avec des ironies publiques autant qu’indécentes.... Ils n’ont quelque égard que pour les ordres qui leur viennent du vice-roi de Nankin.

6 juillet 1873. Tsitou. Beau temps.

Repos du dimanche. Dans mes conversations avec M. Rouget, qui habite ces pays depuis dixhuit ans, j’apprends sur les mœurs de ces peuples quelques détails qui méritent d’être notés

Il est de fait que l'infanticide est très-habituellement pratiqué dans les familles païennes : ce n’est point une exception dans cette contrée, mais bien la règle générale. Une sage-femme convertie au christianisme a assuré qu’elle connaît des mères qui ont fait périr jusqu’à six de leurs enfants, aussitôt après leur naissance ; et il paraît qu’on ne pourrait pas citer de famille du pays qui n’ait pas à se reprocher au moins deux ou trois de ces crimes. Ce sont les filles, dont on se défait ainsi , et cela sans le moindre scrupule. Voici comment Y opération a lieu d’ordinaire : quand l’enfant est venu au monde, la sage-femme le met dans un baquet, et l’on verse dessus de l’eau froide : le nouveau-né s’agite un peu pour respirer, mais tout est fini en quelques secondes. C'est en secret que l’on va jeter le cadavre de la petite créature à l’eau, ou bien qu’on le cache dans le fumier.

Aussi, nos établissements de l’enfance, depuis qu’ils existent au pays, n’ont-ils pas de peine à être pourvus d’enfants abandonnés : on ne va pas

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les chercher, mais on les y porte spontanément. Car, d’ordinaire, les parents préfèrent encore les donner aux chrétiens que de les faire tuer, sachant combien ces pauvres créatures y seront bien traitées. Aussi arrive-t-il parfois que, quand les filles sont devenues grandes, leurs familles les réclament, non point par affection et parce que la voix de la nature s’est fait entendre, mais uniquement pour avoir les quarante ligatures de coutume, que les père et mère exigent de celui à qui ils donnent une fille en mariage! Mais, appuyés sur la loi chinoise, nos établissements demandent toujours une cession par écrit, pour chaque enfant qu’on y porte, de manière que leurs parents dénaturés n’ont plus rien à y voir légalement.

7 juillet 1873. Tsitou. Ciel serein; très-belle journée. À deux heures, et à l’ombre, le thermomètre marque 35% et le baromètre — 751m".

Les gens de la maison s’amusent aujourd’hui à cueillir dans les environs les figues à léang-fen. Ces fruits sont assez mûrs maintenant; ils ont la forme de nos figues ordinaires, ils sont durs et verts , et dépourvus de pulpe sucrée. L’autre espèce a ses figues un peu plus grandes, spongieuses et très-légères , renfermant une cavité intérieure, du diamètre d’une halle à fusil, dont les parois sont tapissées de petites graines roses, dont la vue fait un très-joli effet; mais ces beaux fruits ne son! d’aucun usage.

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8 juillet 1873. Tsitou. Beau temps. 36° de chaleur à trois heures.

Mes domestiques vont mieux, et ils commencent à marcher un peu. Bientôt nous pourrons reprendre nos excursions, mais en petit, en fuyant le grand soleil et la fatigue, d’après le conseil unanime des hommes du pays.

9 juillet 1873. — 39° de chaleur à l’ombre, à trois heures.

11 est impossible de travailler à autre chose qu’à écrire; et encore cela est-il fort incommode, à cause de la sueur continuelle que provoque une grande humidité jointe à la haute température. Même pendant la nuit, le thermomètre ne descend pas au-dessous de 30°, et I on me dit que nous aurons à peu près toujours cette chaleur jusqu’en septembre.

10 juillet. — 37° à trois heures; baromètre

Pas de particularités à noter. Je prends quelques exemplaires des trois Cerambyx du pays, qui vivent, 1 un sur le figuier, le second sur l’oranger, et l’autre sur le chêne à feuilles étroites.

11 juillet 1873. Tsitou. Très-beau temps encore; vent de nord.

Dans un pays qui est tout couvert de rizières et de réservoirs d’eau en forme d’étangs, l’on doit s’attendre à avoir beaucoup de moustiques à ses

trousses. Aussi presque tout le monde a-t-il ici son moustiquaire, fait en toile claire d’ortie blanche. — Cette partie de la Chine est renommée pour ses tissus d’ortie et de haricot sarmenteux, qu’on fait avec les fibres non tordues de ces plantes, qui servent encore à confectionner les habits d’été les plus estimés. — Comme mes deux hommes sont venus ici dépourvus, de même que moi, de moustiquaires, j’ai cru leur faire un cadeau agréable en commandant pour eux deux beaux moustiquaires d’ortie blanche, qui pourront leur faire bon service pendant tout le reste de leur vie, et qui m'ont coûté la somme respectable de 5640 sapèkes. Mais voyez ce que valent, comme gratitude, les meilleurs d’entre les Chinois! Mes jeunes Pékinois, en acceptant mon don, ne m’ont pas dit môme un petit merci; et pourtant il s’agit d’un objet dont la valeur dépasse la moitié des gages d’une année, que l’on donne ici à un domestique ordinaire....

12 juillet 1873. Tsitou. Beau temps. Orage sans pluie au soir.

Ce matin, une très-nombreuse bande d’oiseaux insectivores vient prendre ses ébats devant ma fenêtre, parmi les arbres de notre colline. Quoiqu’il y ait là, confondues, quatre ou cinq espèces différentes, tous ces gentils volatiles chassent aux insectes dans la meilleure harmonie du monde. La plupart sont des Pericrocotus cantonensis ; mais ii y a aussi des Volvicivura, des Buchanga , des Tchi trea Incei, et même toute une compagnie de Psal-

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tria concinna. — J'ai observé assez souvenl des réunions semblables d’oiseaux de différentes espèces, qui aiment à butiner ensemble, quand ils ont à peu près les mêmes mœurs. L’instinct ou l’expérience a appris aux animaux faibles que lorsqu’il y a beaucoup d’yeux, il est plus facile de voir et de fuir l’ennemi commun.

13-15 juillet 1873. Tsitou. Beau temps; orageux au soir. Aujourd’hui le baromètre descend à 745mm.

Nous acquérons, dans ces trois jours de grand soleil, un bon nombre de beaux coléoptères : scarabées, cerfs-volants, un grand longicorne à larges taches jaunes, etc. Mais, nous sommes obligés de rester à la maison vers le milieu du jour, c’està-dire au meilleur moment pour la chasse aux insectes.

Je reçois un paquet de lettres qui, avant de me rejoindre, a voyagé dix mois dans l’intérieur de la Chine.

16 juillet 1873. Tsitou. Au matin, beau temps; pluie au soir et pendant la nuit.

On commence à couper la première récolte du riz, et, le même jour, on plante à sa place le nouveau riz. — Il me semble que, la paille de ce premier riz étant encore toute verte, les épis ne doivent point être bien formés et mûrs; mais on est pressé par le temps. On me dit que le riz de la récolte d’automne vaut mieux que celui-ci.

17-18 juillet 1873. Tsitou. Ciel couvert et fort vent de sud-est ou sud-ouest, hier et ce matin ; pluie tout ce soir.

J’acquiers un second exemplaire de ces serpents à rares anneaux noirs. Je me trompais en pensant que cette espèce pût atteindre de grandes proportions : l’individu d’aujourd’hui est une femelle adulte et contient des œufs très-gros; or, sa taille ne dépasse pas un pied.

Les milans à tête blanche ( Hal . indus ) sont ici aussi communs que le Govinda; j’en vois voler continuellement, soit seuls, soit en compagnie du milan commun. Ils chassent aux gros coléoptères, qu’ils saisissent en planant sur la cime des plus grands arbres; et à défaut de ceux-ci, ils se jettent sur les grenouilles des rizières.

A propos de ces batraciens , je dois dire que nulle part je n’ai vu leur faire une guerre aussi acharnée qu’ici : on n’attend pas même que les grenouilles aient pris tout leur développement. Tout. est pris indistinctement, au blet ou à la ligne, et jeté dans la marmite, avec la peau ou sans la peau, suivant les espèces.

Un petit oiseau, que nous prenons parmi les denses buissons qui bordent notre Cocyte, se trouve être le Stachyris præcognitus , que M. Swinhoe avait rencontré d’abord à Formosa, et que j’ai retrouvé plus tard au Setchuan : il est tout naturel que cette espèce et tant d’autres, qui ont été observées aux deux extrémités de l’empire, vivent aussi dans les régions intermédiaires.

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