CHAPITRE IX
BU 10 AU 14 DBCEMBBS 1872.
Expédition du Lao-ling ; voyage d'exploration dans l'intérieur de la chaîne ] nature des roches. — Prise d'un Nemorhedus ou antilope de roche. — Ascension du Kouang-thang-chan, le géant des montagnes du Lao-ling, qui a quatre mille mètres d'altitude.
— Traces des animaux- sur la neige. — Mélèzes et genévriers rabougris croissant aux grandes hauteurs. — Vent irrésistible.
— Hospitalité reçue dans une cabane de bois. — Productions de la région des forêts. — Déplorable destruction des J)ois et conséquences regrettables de ce vandalisme. — Réflexions à ce sujet. — Retour à Inkiapo.
10 décembre 1872. Beau temps.
Expédition du Lao-ling. — Je pars pour l'intérieur de la chaîne, en compagnie de mon chasseur pékinois Ouang et du chrétien Ou, qui porte nos bagages et les vivres nécessaires pour cinq ou six jours. Pendant tout ce jour nous suivons les sinuosités du torrent pierreux nommé Lao-yu, comme la vallée. Nous marchons vers le sud jusqu'à deux heures de l'après-midi. A Léang-chan, où le torrent se bifurque, nous nous dirigeons
VOYAGE EN CHIKE. ' 1—12
vers le sud-ouest, et nous venons pour la nuit dormir dans une sorte de méchante auberge, où les voyageurs, après avoir fait bouillir eux-mêmes et avalé la farine de maïs qu'ils ont apportée, sont obligés d'étendre leurs couvertures tous sur un seul et même sale kang chauffé par le foyer. Il ne faudra pas s'y plaindre de la fumée du bois vert, de celle du tabac et de Topium, ni des bruits divers des nombreux voisins : il n'y a pas à choisir* Le lit du torrent où nous avons voyagé tout le jour est profondément creusé au milieu de montagnes qui sont très-escarpées et qui paraissent extrêmement anciennes. Les schistes verdâtres et bleuâtres, qui âonûoent jusqu'à Inkiapo, ont continué à se montrer plus haut pendant plusieurs lie^iies. Seulement, à une lieue environ de notre hameau, se voient quelqyes cailloux calcaires (bleus veinés de blanc) qui ont roulé d'uee vallée orientale, et un peu plus loin toute une montagne est composée de la même roche sédimen taire , intercalée au milieu des schistes cristallins. En montant plus haut encore les phyllades sont remplacées par des amphibolites et par des granités de toute sorte et de toute couleiir; et ces roches^ tantôt massives, tantôt largement feuilletées, cobtinuent à se montrer jusqu'à notre auberge, où mon baromètre descend à 650 millimètres.
La nuit est froide, et au commencement dé notre sommeil nous sommes souvent éveillés par le cri court et rauque de Tantilope de roche : c'est une sorte de petit aboiement répété par intervalles.
Rien vu de nouveau en route. La plupart des voyageurs sont des porteurs de bois venant du Lao-ling ou qui y voait prendre des planches ou des poutrelles. Çà et là les eaux du torrent font marcher des moulins, et il y a quelques rares habitations humaines et même des hameaux le long du chemin. La vallée que nous avons laissée sur notre gauche, au village de Léang-chan, donne passage à un chemin par lequel on peut aboutir eii cinq ou six jours à la plaine du sud du Tsingling.
Chemin faisant, le Ouang a tué un pic mandarin dont le dessous est nuancé de fuligioeux : c'est le cas ordinaire ici pour cette espèce. De mon côté, ayant rencontré jJusieurs chasseurs qui avaient acculé une grande antilope de roche dans une sorte de cul-de-sac, où ils lui envoyaient en vain leurs projectiles de fer, je tire, sans m'écarter de oia route, quatre coups de fusil sur cette belle bète, qui bondit à plusieurs centaines de mitres au-dessus de moi; et, au grand étonnement des iKHOQbreux jspectat^ips (c'ét£|it devant une auberge) , ma troisième balle lui perce le cœur et la quar trtème la fait rouler morte dans le torrent. Ce sera «ne belle dépouille à ajouter à mes collections ; ranimai est adulte et grand comme une chèvre de forte taille.
Dans la soirée, nous avons dépassé une vallée latérale où vivent encore quelques singes qu'on me dit avoir un pelage jaunâtre et une queue de moyenne longueur. C'est le seul eiràroit de ces
montagnes où Ton sache qu'il y ait de ces animaux. Les gens du pays m'ont promis d'essayer d'en prendre pour moi, mais il paraît que cela est fort difficile.
II décembre 1872. Course au Lao-ling. Beau temps.
Ce matin les eaux du torrent sont gelées, et les chemins sont couverts de neige et de glace. Nous continuons notre voyage toujours dans la même direction du sud-ouest. Quoique nous montions sans cesse, les montagnes qui font muraille à la série de vallons que nous traversons paraissent tout aussi élevées que plus bas : c'est que leur altitude absolue croît en' approchant de l'arête principale de la chaîne.
En dehors du cincle brun, des rouges-queues aquatiques et du Motacilla alboïdes, qui fréquentent le torrent, nous n'avons aperçu que très-peu d'oiseaux depuis notre départ d'Inkiapo. Ce matin nous voyons de l'animation dans les broussailles effeuillées qui garnissent le fond d'un vallon sauvage bien exposé au soleil : c'est une nombreuse troupe de Garrulax lanceolatus qu'il y a là, occupés à sécher leur plumage tout en babillant de leur voix si douce, si mélodieuse. Ce rare oiseau, que j'ai envoyé au muséum de Moupin, a été rangé par M. Verreaux dans les PterorhinuSj mais il diffère du Pter. Davidi de Pékin, seule espèce connue jusqu'aujourd'hui, par la forme de son bec, par son système de coloration, par sa voix et par
d'autres caractères, et mérite d'être distingué de tous les autres Garrulaces dans un sous -genre pour lequel je voudrais proposer le nom de Babax, mot grec qui signifie aussi babillard.
Vers le milieu du jour, nous laissons définitivement le bord des torrents et des ruisseaux pour gravir lentement la pente rapide d'un des contreforts du fameux mont Kouang-thang-chan^ le géant du Lao-ling. Le sentier en zigzag, parfois garni de grossiers escaliers, que nous suivons, est particulièrement pénible à parcourir aujourd'hui à cause de la neige fondante. Mais, à l'imitation de tous ceux qui font ce voyage, nous reprenons haleine à mi-côte, en nous reposant devant une petite cabane qu'on y a bâtie pour offrir de l'eau chaude aux passants et autour de laquelle je vois des champs où émergent de la neige des tiges sèches de pommes de terre.
J'ai noté déjà dans mon journal du voyage au Setchuan que la pomme de terre est une récente introduction en Chine, et que c'est cette plante et le maïs, autre plante aussi précieuse que nouvelle en Chine, qui ont permis d'habiter et de vivre dans les gorges des grandes montagnes. Et je pense que ce qui a lieu pour la Chine est également le cas de beaucoup d'autres régions montueuses des
zones tempérées et sub- tropicales, et que, par conséquent, jamais notre terre n'a été et n'a pu être peuplée dans les temps anciens autant qu'elle Test depuis l'acquisition de ces deux ressources alimentaires.
Vers le haut de la côte, les bambous sauvages (minces et longs comme des roseaux de marais) forment des fourrés presque impénétrables. Nous y observons les nombreux vestiges de ÏJthagmis sinensis, que nos Chinois appellent Hoa-ky (la poule fleurie) ; mais nos recherches pour voir ou entendre ce brillant gallinaeé restent sans résuttat La neige est trop forte, et ces oiseaux, qui n'émigrent pas, doivent au moins avoir changé de canton.
Un peu plus haut les arbres commencent i devenir nombreux; du milieu des buissons d'Eteognus, de rhododendrons divers et d'autres arbustes, émergent des pins à cinq folioles^et des sapins de trois espèces, et bientôt nous avons la joie de nous trouver en pleine forêt. Mais maintenant celle-ci paraît déserte, morne, silencieuse; le sol est couvert d'une très -épaisse couche de neige. Cependant la vie n'y fait pas totalement défaut; de temps en temps nous apercevons les traces fraîches des animaux qui ont traversé notre sentier, et parmi lesquelles je reconnais celles des faisans, du lièvre, du Rhhomys^ du chat sauvage» Nous entendons aussi le cri d'un pic inconnu et celui de quelques Cm^podacus que le froid n'empêche pas de trouver leur nourriture dans les bourgeons des arbres, qui ne manquent jamais; puis nous rencontrons isolée une belle mésange huppée ressemblant au Partes melanolophits, ce rare oiseau que j'ai pris une seule fois au Setchuan occidental. Malheureusement mon chasseur a la
maladresse de te manquer, à quelques pas de distance.
C'est vers trois heures que nous nous trouvons devant la cabane de bois où, la semaine dernière, mon Ouang a passé deux nuits. Nous sommes là sur le dos du Kouang-thang; mon baromètre y marque 534 millimètres, et le sommet de Timmense tête arrondie de la montagne me parait avoir quatre ou cinq cents mètres de hauteur de plus.
Mes gens voudraient bien s'arrêter encore ici; mais, puisqu'il y a plus loin d'autres cabanes habitées par des porteurs de bois, lesquelles se trouvent plus au centre des forêts, et qu'il est encore de bonne heure , j'aime mieux continuer à avancer tant que le jour me le permettra.
Après avoir donc avalé quelques gorgées d'eau bouillante, seule boisson du pays, nous nous remettons bravement en route, malgré le ftroid piquant et quoiqu'il commence à souffler un fort vent.
Depuis plusieurs heures déjà nous nous trouvons dans la région des forêts. Mais ici, à celte grande élévation, lès sapins, les pins, les bouleaux, sont remplacés par les rhododendrons et par de petits saules qui forment avec les bambous sauvages des plaques plus ou moins étendues, qui sont répandues çà et là sur les flancs de la grande montagne. Sur le versant méridional nous trouvons, croissant jusqu'au delà de dix mille pieds d'altitude, des mélèzes rabougris (est-ce le Larix sinensis?) , un très-curieux Junipeims^ dont les pe-
tites feuilles prismatiques sont imbriquées de façon à rappeler la forme de certains Sedum,
Je suis étonné de rencontrer sur ces hauteurs, couvertes maintenant de neige glacée, une nombreuse volée de bouvreuils roses {Carpodacus Pallasii), qui cherchent dans les coins abrités les graines que le vent disperse. C'est sans doute dans des localités pareilles que cette espèce passe sa vie en Sibérie,
Lorsque nous sommes parvenus au col le plus élevé où passe notre sentier sur le Kouang-thangcharij nous nous y trouvons assaillis par un vent contraire tellement violent que, sans figure de rhétorique, nous avons beaucoup de peine à nous tenir en équilibre et même à respirer. On m'avait bien parlé auparavant de ce grand vent, ordinaire à cette localité, mais, en vérité, je ne pensais pas qu'il fût si impétueux.
D'après la riche expérience que j'ai des montagnes, je vois que la violence des vents n'est pas en raison directe de leur élévation : cela dépend plutôt de certaines conditions de forme et de position relative. Ici le dos du Kouang-thang et celui du Thaé^éy-chan sont célèbres pour leurs grands vents habituels, au point que Ton dit vulgairement qu'un homme ne peut pas y rester debout.
Bref, harassés de fatigue, transis de froid et (naturellement) bien affamés, nous parvenons, à la nuit tombante, dans l'une des dernières cabanes de la forôt, qui est formée de planches et de poutres mal unies, sans l'aide de clous, simplement
placées à côté l'une de l'autre, et par conséquent ouverte à tous les vents. Il y en a une semblable à côté de la nôtre, et les deux sont habitées par des bûcherons et des porteurs de bois, originaires du Setchuan. Nous y recevons la meilleure hospitalité que nous puissions, non pas souhaiter, mais attendre. Il y a là du feu à foison et de l'eau bouillante pour cuire notre maïs, et (un grand bonheur) de magnifiques et excellentes pommes de terre, qui ont été récoltées dans les voisines clairières du bois, sont étalées dans l'immense chaudière suspendue au sommet du toit, à la disposition des voyageurs moyennant quelques sapèkes.
i2 décembre 1872, Au Lao-ling. Beau temps.
Nous voilà en pleine forêt jjrimitive. Mon baromètre marque 540 millimètres, dans cette cabane qui est bâtie sur Tarête d'un col où le vent glacial est encore très-violent. Cependant, grâce aux multiples feux, j'y aurais pu dormir passablement bien, cette nuit, n'eût été l'étouffante fumée du bois humide et les bruits divers des voisins et des chiens.
Ces minimes détails intimes intéressent peu les autres et pourraient très-bien se laisser de côté; mais ils ont fait trop d'impression sur le voyageur pour qu'il les passe toujours sous silence.
Bien que deux ou trois pieds de neige, mobile comme du sable fin, couvre tout le pays, nous employons la journée entière à courir par monts et par vaux à la recherche des animaux dont on nous
a tant parié, avec l'avidité d'homtnei» qui cherchent un trésor voisin. Pour une raison ou pour l'autre, nous voyons très-peu d'oiseaux dans ces bois ; mais les mammifères doivent y abonder, h en juger par les nombreux vestiges que je trouve sur la neige. Il me semble reconnaître les traces de la panthère, d'autres félins de moindre taille, du sanglier, de la grande antilope des bois (Ne^ morhedus Edwardsii)^ du iï^isomt/s, etc. Mais, dans ces montagnes impraticables maintenant, il n'y a pas de chasse possible en cette saison : on ne peut compter que sur le hasard... Et le hasard ne nous favorise pas aujourd'hui. Au surplus, mon but principal est atteint, puisqu'il s'agit surtout de reconnaître ces lieux inexplorés et d'en évaluer les hauteurs.
Nous tuons le Sciurus Mdc-clell/indi^ ce joli petit écureuil que j'ai capturé jadis au Setchuan et que M. Swinhoe a eu à Formosa et à Haînan.
Nous prenons aussi le Sitta sinensis^ et quelques autres objets peu importants, mais point de nouveautés. Les oiseaux que j'ai aperçus sont un aigle royal, deux buses de forte taille (Archibuteo a^m^ linus)^ une chouette, non reconnue (le Nucifraga hemispila [?) , le Siva cinereiceps, le Trochalopteron Ellioti, le FringillamotefrigiUa^ VEmberizapithyornus; et, sur une côte découverte et tournée au midi, deux cailles I et des faisans à collier et sans collier. Ces deux espèces, quoique pâturant sur un espace de trois cents mètres d'étendue, marchaient et se tenaient en bandes séparées ; ce qui prouve-
rait bien que ces deux espèces voisines sont réel* lement distinctes.
L'esprit d'observation de nos bûcherons va si loin qu'ils sont en état de distinguer un sanglier d'un léopard! Aussi ne peuvent-ils me fournir aucun renaetgoement nouve au sur la faune de la forêt du Looping, loin de m'aider à prendre quelque chose. C'est pourquoi je me décide à quitter dès demain ces rudes et impraticables montagnes, assez peu satisfait du résultat de mes fatigues (presque excessives pour moi) et intimidé par quelques véritables dangers que j'ai courus en marchant dans la neige.
D'après mes observations, le point le plus élevé du Kouang-ihang-chan aurait une altitude d'enviviron trois mille sept cent onze mètres. Grâce à la clarté de l'atmosphère d'aujourd*hui, j'aperçois à l'est et à l'ouest plusieurs autres montagnes plus ou moins éloignées qui paraissent avoir à peu près la même élévation. Même le célèbre Thaé-péy-charij que je vois tout blanc vers le nord-ouest, ne semble guère dépasser en hauteur les autres sommets principaux. Le baron de Richthofen, d'après ce qu'il m'a dit lui-même, attribue une altitude de douze mille pieds à cette dernière crête, qu'il n'a sans doute vue que d'assez loin : son appréciation a été remarquablement juste.
Dans l'endroit où nous nous trouvons depuis hier soir, les vallées écoulent leurs eaux vers le midi. Les montagnes y sont généralement plus arrondies que vers le nord de la chaîne du Tsing-
ling; les graniles sont remplacés par des schistes durs, d'un gris vert et bleuâtre.
La seule plante qu'on cultive près de notre cabane est la pomme de terre. Plus bas, dans les vallons tournés au soleil, se cultive dans la saison un peu d'avoine et des choux pommés d'Europe; et plus bas encore, le maïs donne quelque bonne récolte. C'est la farine de maïs qui forme, avec les pommes de terre, l'aliment de ces montagnards; on la mange d'ordinaire en bouillie et mêlée à ces tubercules. Nous vivons ici comme les bûcherons, et je vois avec plaisir que mon estomac, d'ailleurs assez mauvais, y supporte passablement cette nourriture, grâce à la fatigue et à Tair vif qui en activent les fonctions.
Les très-rares habitants de ces montagnes ne s'y trouvent, me dit-on, que depuis peu d'années : ce sont des gens venus du Setchuan, qui conservent encore leur accent et leur costume. Avant leur arrivée, on n'exploitait point ces forêts si retirées. Maintenant, d'un bout de Tannée à l'autre, on entend la hache et la scie abattre les plus beaux arbres; et chaque jour on trouve parlés chemins beaucoup d'hommes robustes transportant sur leur dos, à petites journées, de larges planches de sapin, des poutres et des blocs carrés : tout ce bois va à la plaine du nord. Quand l'état des torrents le permet, on en utilise les eaux pour leur faire charrier des soliveaux et les pièces irrégulières de moindre dimension.
On se sent malheureux de voir la rapidité avec
9 du Setclioucn. (Page 1880
laquelle progresse la destruction de ces forêts primitives, dont il ne reste plus que des lambeaux dans toute la Chine, et qui ne seront jamais plus remplacées. Avec les grands arbres disparaissent une multitude d'arbustes et d'autres plantes qui ne peuvent se propager qu'à leur ombre, ainsi que tous les animaux, petits et grands, qui auraient besoin de forêts pour vivre et perpétuer leur espèce... Et, malheureusement, ce que les Chinois font chez eux, d'autres le font ailleurs!
C'est réellement dommage que l'éducation générale du genre humain ne se soit pas développée assez et à temps pour sauver d'une destruction sans remède tant d'êtres organisés, que le Créateur avait placés dans notre terre pour vivre à côté de l'homme, non-seulement et simplement pour orner ce monde, mais pour y remplir un rôle utile et relativement nécessaire dans l'économie générale. Une préoccupation égoïste et aveugle des intérêts matériels nous porte à réduire en une prosaïque ferme ce Cosmos si merveilleux pour celui qui sait le contempler! Bientôt le cheval et le porc d'un côté, et de l'autre le blé et la pomme de terre, vont remplacer partout ces centaines, ces milliers de créatures animales et végétales que Dieu avait fait sortir du néant pour vivre avec nous ; elles ont droit à la vie, et nous allons les anéantir sans retour, en leur rendant brutalement l'existence impossible. Jamais je ne pourrai croire que c'est ainsi qu'il faut entendre ces paroles adressées aux premiers hommes : Replète
tefram et subjicite eam. Dieu a établi rhomme (nous le voyons par les paroles de la Bible et par les facultés supérieures qu'il lui a accordées) le roi de tous les êtres vivants ; animaux et plantes, tous sont à son usage : mais c'est^ sans nul doute, à son usage raisonnable et rationnel. Or, considéré au point de vue de sa conduite à Tégard des autres créatures animées, îl parait bien moins le roi intelligent que le tyran maladroit de la création terrestre. Il n'est pas croyable que le Créateur eût fait apparaître sur la terre tant d'organismes divers, si admirables chacun dans sa sphère, si parfaits chacun dans son rôle, s'il était permis au chef-d'œuvre de ses mains de les en faire disparaître pour jamais. Celui qui aime la nature, c'està-dire Dieu dans ses œuvres, se sent presque dedevenir misanthrope, en voyant ses semblables tant maltraiter ce qu'ils devraient respecter I
Je suis intimement persuadé que le progrès du temps élèvera le niveau général ^de l'éducation et de l'intelligence humaine jusqu'au point de faire user, sans abuser, des différents êtres organisés de notre monde ; malheureusement, ce sera trop tard pour quantité d'espèces, mortes pour toujours. Songeons donc à l'avenir.
Déjà l'institution des sociétés protectrices des animaux est un acheminement vers ces idées de justice universelle. Mais je ne comprends pas comment les mêmes hommes qui plaident la cause d'un mulet trop fortement battu puissent applaudir aux cruelles hécatombes d'un Baker en Afri-
que! Ces centaines d'innocentes et gentilles gazelles immolées à un amour-propre de chasseur, ces rares rhinocéros, ces éléphants si intéressants (précieux restants d'une faune qui va disparaître bientôt) inutilement massacrés, au moyen d'armes perfectionnées et dans un combat honteusement inégal, n'ont-ils pas autant de droit d'animer les brûlants déserts que sir Samuel et G. d'y voyager?
Je voudrais que les sociétés scientifiques ou quasi-scientifiques qui accordent des éloges et des récompenses aux découvertes géographiques des courageux voyageurs fissent une restriction significative à l'endroit de pareilles boucheries, de CCS véritables cruautés... Les nécessités de la vie et les besoins des collections scientifiques excusent seuls la destruction de quelques-uns des êtres de la nature.
Je voiîdrais encore que, dès à présent, les premiers livres élémentaires qu'on met entre les mains des enfants continssent quelques préceptes de cet intelligent respect qui est dû à toutes les œuvres de Dieu.
Ces réflexions, écrites au milieu de ces âpres montagnes à moitié ruinées et à côté de ces bûcherons, les plus grossiers des hommes, qui me voient griffonner d'un œil indifférent, préoccupent aussi, sans doute, Tesprit de plus d'un homme de bien de notre chère Europe? Je le désire de tout mon cœur. C'est l'Europe qui doit donner le bon exemple, éclairer et réformer le reste du monde.
Mais je laisse là mes rêveries, et je reviens enfin
à mon Kouang-thang-chan et à ses forêts, dont la position géographique sériait le 33® 30' latitude et le 105® 40* longitude est de Paris.
Comme je l'ai déjà noté, j'ai vu qu'il existe plusieurs sommets d'à peu près égale hauteur, c'està-dire d'environ douze mille pieds, sur toute la chaîne du Tsing-ling, depuis le Kansou jusqu'au Honan. Il ne s'agit donc pas ici d'une simple série d'humbles collines, comme on l'a cru, mais d'une chaîne de montagnes plus importantes que les Pyrénées, très- profonde, très-complexe, et s'étendant de l'ouest à l'est sur une longueur de deux ou trois cents lieues.
L'un des arbres les plus nombreux que j observe dans le Lao-ling est un grand et beau bouleau, à écorce d'un rose rouge, qui mériterait pour ce caractère de se nommer Betulits rosea. En fait de conifères, je trouve encore ici le Biota orientalis et le Juniperus excelsa, outre le curieux petit genévrier dont j'ai parlé plus haut. Le Pinus sinensis^ aux longues et étroites feuilles, rare, paraît-il, dans toute cette chaîne, s'est arrêté plus bas. Mais le beau pin à écorce lisse et verte, et dont les minces feuilles sont réunies par paquets de cinq et parfois de trois, croît généralement dans toute la région des forêts centrales. Dans mes notes, je donne le nom de Pinus quinque-folia à cet élégant arbre^ qui devient haut et droit comme notre picéa.
Mais ce sont les sapins qui sont ici les essences principales et qui fournissent tout le bois transporté par les bûcherons. J'en trouve de trois espè-
ces : Fun, peu abondant, est un grand arbre ayant des feuilles d'if ou de Séquoia^ et des cônes trèspetits et un peu arrondis : c'est sans doute Tarbre que les Setchuanais désignent sous le nom de Thié-chd-chou et qui est remarquable par la dureté de son bois. Le second sapin, le plus abondant et le plus grand arbre, a les feuilles aciculaires et d'un vert glauque, et des cônes moyens ; c'est l'espèce qui rappelle le mieux VAbies picea. Le troisième sapin est fort rare ; il est remarquable par ses feuilles piquantes et très-minces.
Dans cette saison, l'absence des feuilles rend difficile la reconnaissance des plantes. Les rhododendrons les conservent bien, et je parviens à en distinguer de quatre ou cinq espèces (dont l'un forme un arbre véritable), croissant vers la partie supérieure des forêts, à côté des saules màrceaux. Plus bas, un grand Cornus^ à rameaux presque verticillés, est plus abondant partout, ainsi qu'un Berberis à très-longs aiguillons. Il y a encore un Corylus et des Aralia de plusieurs sortes; et les chênes, au feuillage maintenant jauni, couvrent toutes les montagnes moyennes.
De même donc que pour les animaux, nous avons dans ces montagnes un mélange des espèces végétales du Sud et de celles du Nord. Et je crois que, dans la bonne saison, tant d'autres
arbres et arbustes que je vois ici sans les reconnaître, ainsi que les plantes herbacées, donneraient à un botaniste les collections les plus intéressantes et d'autant plus précieuses que la
destruction prochaine et totale des forêts amènera aussi la disparition de beaucoup d'espèces et même, probablement, un véritable changement du climat de la contrée.
13 décembre 1872. -^ Beau temps. Départ du Laoling pour Inkiapo.
Puisque nous ne voyons et qu'on ne me signale au Lao-ling aucun animal remarquable que nous puissions prendre en cette saison, à moins d'y séjourner longtemps, et que pour cela il fait trop froid déjà, notre auberge est par trop mauvaise, de même que notre régime de bouillie de maïs mêlée de pommes de terre, je me détermine à rentrer immédiatement à Inkiapo, sauf à revenir ici dans la bonne saison, si les éirconstances font que je reste jusqu'alors au Tsing-ling.
En conséquence, nous nous mettons en roi^te dès le matin; malgré la glace et la neige fondante, nous descendons sans encombre jusqu'au bord du torrent qui nous ramènera paisiblement à notre gîte. Ce voyage est pourtant pénible, et je me sens très-fatigué en arrivant vers la nuit à cette même misérable gargote où nous avions essayé de dormir en montant.
Rien vu de particulier en route. Tué un Enicurus scouleri, un Cinclus pallasii et un rouge-queue leucocéphale.
14 décembre 1872. — Beau temps. Arrivé à Inkiapo.
La nuit a été froide, et nous avons reposé mal, quoique nous fussions exténués de fatigue pour les quatre-vingts li de très-difficile marche faite hier. Au point du jour, nous reprenons notre voyage, un peu réconfortés par un bol de bouillie de maïs à la pomme de terre.
Chemin faisant, nous apprenons qu'on a blessé un singe hier, mais sans pouvoir parvenir à le prendre. Cela me fait penser qu'il sera bien difficile d'entrer en possession d'un de ces macaques, malgré les fortes sommes d'argent que j'en ai offertes.
Il y a grande pénurie d'oiseaux au milieu de ces milliers de montagnes offrant toutes les mêmes conditions. Seule, la pie commune est très-abondante maintenant au fond des vallons, près des rares habitations humaines. Les bords du torrent nous offrent les espèces d'habitude, et, de plus, j'y tue un Emberiza castaneiceps, etc. Je crois aussi voit* un accenfeur : ce serait le premier oiseau de ce genre que j'aurais aperçu au pays.
Après avoir, aujourd'hui encore, fait quatrevingts li de route, en descendant toujours le long dii torrent, nous parvenons à notre résidence d'Inkiapo avant la nuit, réellement épuisés par la raide et inhumaine côte qu'il faut gravir pour y arriver. Mon second domestique y a préparé la peau du Chan-yang tué par moi, que les chasseurs montagnards avaient apporté fidèlement, ainsi que plusieurs petits mammifères ; mais il n'a rien eu de nouveau.