‹ Journal de mon troisième voyage d'exploration dans l'empire Chinois (volume 3)Chapitre 2 sur 32 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

FBBLIMINAIBa*

Lge en Europe, 1870-1872. — Arrivée en France pendant la lerre. — Séjour en Italie jusqu'à la chute de la Commune. ^te-tcfluséuni national d'histoire naturelle^ exposition des collections le Tabbé A. David.

la

[Pékin, septembre 1872. Je vais reprendre, enre une fois, mes recherches d'histoire naturelle mon journal quotidien de notes de voyage.

Plus de deux ans se sont écoulés depuis que j'ai •miné mon exploration de la Chine occidentale, ïs confins du Tibet et du Kokonoor. Mon jouril de cette longue tournée s'arrêtait au moment mon départ pour TEurope, en juillet 1870. Le délabrement de ma santé et, plus, encore, les

YOTAOE EN CttlSE. I — 1

tragiques événements survenus à Tiéntsin* à la fin de juin de cette année, furent cause que je me décidai à revoir la France plus t6t que je n'avais projeté de le faire : j'espérais y plaider ma part de la cause âe nos missions catholiques que depuis quelque temps de» personnes mal rensei-

1« Safts tonlolr trftnclwr du lingiûste^ je ctmmeoiea par &irô ici quelques observations sur la prononciation des mots chinois que j'emploie, ou plutôt sur ma manière d'en rendre les sons par notre alphabet français, lequel, quoiqu'il soit insuffisant, me paraît encore meilleur pour cela que l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le portugais et l'italien.

1 ** C/i a le son que nous lui donnons au commencement du nom cheval : notez que, dans les proTÎnees de IDuest et du Midi, ce son est remplacé souvent par Vs dur; et on y dit Sanghay, Sensi, quand les Pékinois disent Changhay^ Chensi, 2" Excepté au Sud, r^ au commencement d^ine syUab& a ïe soi» dlir et guttural du j aragonais, si ordinaire aux langues espagnole et allemande. 3" Vh accompagnant une autre consonne donne à celle-ci le son aspire, comme L'esprit rude grève. V Le & suivi de Vi a, chez les Chinois, le soa pexticuUec du douhl^ U mouillé des Basques, ou bien du tj des Germains : très-peu de Français parviennent à le prononcer comme les indigènes. 5** Le ng initial a un son étrange, que nous ne retrouvons en Europe que dans le dialecte génois {San-na = Savona). 6" L'n final sonne sans nasalité, et la voyelle qui le précède conserve toujours son son primitif : ainsi Tiénrtsin se prononce Tiéfie-Uine, 7' Le rig terminal donne le son nasal à la voyelle précédente, qui doit aussi, conserver son son primitif; le g ne sonne point. 8** Toutes les voyelles, simples et composées (y compris Tu et l'eu), sonnent comme dans le français; et c'est surtout pour ces sons que noire alphabet a sur les autres un avan-tage incomparable. 9° La seule voyelle eu gutturale (du Nord) ne peut pas se rendre par nos lettres européennes : c'est un son vomi' ^otre, tiré du gosier, qui est aussi agréable aux oreilles des Péki^' nois qu'il est antipathique pour Qou». 10* Toutes les autoes iettreer et combinaisons de letti^s se prononcent d'après l'alphabet français.

in'

:ejt flV

ue

ren^

DOi

BN CHINE* 3

gnées, sinon malintentionnées, cherchent à dénigrer ou à travestir.

Alors je ne m* attendais pas à trouver notre patrie en proie aux horreurs de la guerre !

C'est â Ceylan que nous parvint la première nouvelle des hostilités engagées avec la Prusse. Les dépêches télégi'aphiques ne concordaient pas frp entre elles ; et, selon leurs sources, elles nous an-

nonçaient tout à la fois des victoires et des délanes*...

Quelles transes alors pour des hommes en qui

un long éloignement du sol natal n'a fait qu'en

' exaspérer Tamour I et quelle situation critique,

quand on se trouve au milieu d'étrangers dont les

sentiments dififferent des nôtres !

Sur notre grand et magnifique bateau (alors appelé t Impératrice Eugénie), qui revenait de son premier voyage de Chine, se trouvaient des personnes de presque toutes les nations de l'Europe. Les Hollandais, les Belges, les Espagnols, paraissaient faire des vœux sincères pour le triomphe de la France, tandis que la plupart des Anglais et' des Américains sympathisaient ouvertement avec la Prusse.

Je n'oublierai jamais la peine, la tristesse que je sentis au fond de Tâme en voyant une grosse dame, moitié française d'origine, exulter bruyamment chaque fois que nous recevions une nouvdle défavorable à notre cause : dès lors je cessai de la saluer tous les matins, selon les habitudes de politesse du bord.

Je note aussi un autre épisode affligeant de ce voyage, commencé sous de pénibles impressions, el qui devait se terminer dans des conjonctures plus douloureuses encore : c'est le suicide de M. X., ingénieur- mécanicien, dont les talents de société avaient intéressé tous les passagers du vapeur. Dès notre arrivée en Egypte , ce jeune homme s'était adressé à moi ex abrupto, pour que je l'aidasse, disait-il, à se préparer à la mort !

Je pensai qu'il avait peur de partir pour la guerre, et j'essayai de l'encourager de mon mieux. Mais je me trompais : sa tête s'était dérangée.

Au premier jour de notre navigation sur la Méditerranée, ce malheureux fou quitte tout à coup les personnes avec qui il conversait sur le pont et parmi lesquelles je me trouvais, franchit d'un bond le bastingage, se précipite à la mer tout près de l'hélice et disparaît dans les abîmes. On eut beau stopper longtemps, jeter à l'eau bouées et chaloupes, et prolonger les recherches pendant plusieurs heures : l'on ne revit plus l'infortuné.

Les sujets prussiens qui avaient voyagé avec nous, ainsi que d'autres étrangers, avaient jugé prudent de nous quitter à Port-Saïd. Pour nous, c'est à la fin d'août que nous abordâmes enfin à Marseille, quarante-cinq jours après notre embarquement à Changhay. Je ne séjournai dans cette ville si agrandie, si embellie depuis que je ne l'avais vue, que quelques jours, c'est-à-dire le temps nécessaire pour remplacer mon costume chinois par les habits ordinaires de mon état.

Mon désir et mon intérêt eussent été de partir au plus tôt pour Paris ; mais des lettres reçues de cette capitale m'apprirent bientôt qu'on s'y préparait à soutenir un siège ; que tous mes confrères non nécessaires au service ordinaire de la métropole cherchaient un refuge ailleurs, et que je devais aussi songer à attendre la fin des événements là où je croirais à propos d'aller.

En conséquence, je me décidai à me rendre dans mon pays natal, aux Basses-Pyrénées, dans l'espoir d'y mieux rétablir ma santé encore gravement compromise.

Mais, avant de me diriger vers Bayonne, je voulus satisfaire le grand désir que j'avais de revoir Savone, cette jolie ville de Ligurie où j'ai vécu plusieurs années avant que d'aller en Chine.

Il y a là une importante collection d'histoire naturelle, formée par mes soins dans notre antique collège, qui a été sauvée de Vincameramento fiscal en tant que ma propriété personnelle. Je désirais, dans une visite rapide, examiner par moimême si ce cabinet y était encore utile pour l'enseignement, ou s'il pourrait l'être davantage ailleurs, à Pékin, par exemple, où je comptais retourner après ma guérison. Je craignais aussi que plus tard je n'eusse plus le loisir de visiter cette belle Italie, à laquelle me rattachent tant de souvenirs agréables et des liens d'amitié que le temps et le grand éloignement n'ont point altérée.

Il entrait dans les desseins de la Providence d'affliger et d'humilier les Français de tous les

pays par des catastrophes jusqu'alors inouïes I A peine avais- je quitté le chemin de fer, qui n'arrivait alors qu'à Menton, et franchi la frontière italienne, que nous reçûmes la nouvelle du désastre de Sedan et des mouvements populaires qui commençaient à avoir lieu dans nos grandes villes. Notre émotion était extrême; et un vénérable vieillard, sans doute un ancien officier du premier Empire, pleurait et sanglotait comme un enfant, tandis que j'essayais en vain d'espérer encore.

Dès ce moment, je prévis que mon séjour en Italie pourrait se prolonger plus que je ne l'avais pensé; et c'est dans ce sens que s'exprimaient les lettres que je reçus, bientôt après, des parents et des amis du pays natal. — Au surplus , le climat des bords enchanteurs de la Méditerranée ne pouvait qu'être favorable au retour de mes forces ; je n'avais donc plus besoin de me hâter.

Le chemin de fer du littoral n'était pas achevé encore. Je suivais les bords de la mer en diligence, sur une voiture'des Messageries naguères Impériales. On n'avait pas encore eu le temps d'effacer cet adjectif sur la ceinture du véhicule public, et de le remplacer par le mot nationales; mais un chiffon de toile rouge avait été étendu à la hâte sur l'épithète aristocratique^ monarchique ^ tyrannique.,,/

Hélas! je me rappelle que je rougissais alors, à part moi, en récapitulant tous ces fréquents et puérils changements de nos noms et de nos ré*

gimes, pour lesquels nous sommes devenus la risée des nations....

Il est vrai de dire toutefois que les Étrangers, qui se délectent à nous accuser d'inconstance et de légèreté, ne font pas attention que ce ne sont pas les mêmes individus, les mêmes familles, qui renoncent à chaque instant à leurs opinions politiques pour en adopter bientôt de nouvelles, et que, tout au contraire, nos révolutions proviennent principalement de ce que les différents partis qui divisent la France tiennent trop k leurs idées, et qu'ils cherchent avec trop de ténacité à les faire prévaloir, parfois per fas et nef<M. C'est là notre malheur. Et il faut bien convenir que, nous qui nous croyons bonnement un peuple modèle pour les sentiments de générosité, nous montrons par les faits que nous n'avons pas même celle de sacrifier nos sympathies personnelles au bien commun de la patrie. Les faiseurs de révolutions sont les plus égoïstes ennemis de leur pays, car ils ne considèrent point qu'il y a toujours moyen de remédier au mal, sans renverser le gouvernement établi; que les secousses violentes nuisent d'ordinaire plus qu'elles ne profitent, et que, seules, les modifications introduites graduellement, lentement, sont bienfaisantes et durables. Le monde intellectuel , moral , politique , né doit pas en cela procéder autrement que le monde physique. Mais, chose curieuse et affligeante ! d'ordinaire, les plus inquiets réformateurs, les plus fougueux révolutionnaires, sont ceux-là mêmes dont la société au-

rait le plus à exiger la réforme personnelle; ce sont les hommes les moins vertueux, les moins utiles à leurs semblables.

Mais, une chose que je n'admettrai jamais, c'est qu'on puisse avoir des motifs raisonnables pour remplacer, à chaque nouvelle forme de gouvernement, les noms des rues, des établissements, des institutions, quand ces noms ont été imposés à propos, à juste titre. Et, à ce sujet, je me demandais ce que Napoléon III avait fait personnellement pour les Messageries, pour que le mot d'Impériales fût imposé aux voitures de Laffitte et Gaillard. Qu'un empereur, qu'un roi, qu'une personne quelconque institue, fonde, établisse par lui-même ou à ses frais quelque chose de grand, de glorieux, d'utile pour le pays, pour la patrie, pour le genre humain! en ce cas, je trouve tout naturel et très-juste que son nom soit attaché pour toujours à son œuvre, comme un témoignage de la reconnaissance publique : aucune révolution n'a le droit alors de changer cette appellation. Mais, malgré tout le respect que je porte à l'autorité, et môme pour sauvegarder l'autorité souveraine,.je pense que les œuvres nées sans le concours direct des gouvernants n'en devraient jamais emprunter le nom : l'adulation finit toujours par nuire.

L'esprit rempli de ces sortes de réflexions plus ou moins tristes, occasionnées par les circonstances et par mon état maladif, j'arrivai le lendemain, de bonne heure, à Oneglia; et je quittai la diligence française dans cette petite ville, qui

est peu éloignée de Port-Maurice, dont la population passe pour être sympathique à la France. Là, comme dans toute la Ligurie, le pin d'Alep, le pin maritime et le Chêne-vert sont les principaux arbres qui ornent les montagnes, tandis que les rochers les plus arides sont parsemés de touffes de caroubiers aux grosses gousses, de pistachiers, de Rhamnus et de staphiliers. Mais toutes les collines qui bordent la mer sont couvertes de riches plantations d'oliviers qui donnent une grande quantité d'excellente huile, et dont le feuillage, d'un vert mélancolique, plaît singulièrement aux yeux qui y sont habitués.

L'une des vallées oléifères les plus renommées de la Riviera di Ponente est celle de Diano-marrina^ charmante bourgade où j'avais autrefois plusieurs estimables amis. Je fis là une première halte; j'y reçus, dans la respectable famille Ardissone, la plus cordiale et la plus agréable des' hospitalités : c'est en sortant de Chine qu'on apprécie bien l'amitié ! Depuis plusieurs générations, tous les jeunes gens de cette honorable maison entêté élevés dans nos établissements d'éducation de Savone; et, à l'occasion, ils se font un plaisir de témoigner leur reconnaissance à leurs anciens précepteurs! Aussi, les deux semaines que je passai sous le doux climat de Diano, dans ce délicieux pays des oliviers les plus célèbres, laissèrent-elles dans mon cœur des souvenirs d'autant plus consolants que l'horizon de notre chère France était alors voilé de plus sombres nuages.

Toutefois, en ces jours-là, malgré toute U gravité des nouvelles qui nous arrivaient du tbé&tre de la guerre, nous nous faisions encore illusion sur la grandeur de nos revers ; et nous comptions qu'un revirement de fortune relèverait bientôt l'honneur du drapeau français.

Je dois noter ici que je constatai, dans ces circonstances, que la grande majorité, la presque totalité des Italiens du nord que je voyais et des journaux que je lisais, faisaient des vœux sincères pour le triomphe de la France. Seules les feuilles démagogiques manifestaient leur joie pour les succès des Prussiens, et surtout pour la chute et rhumilialion de Napoléon ! Rome-Capitale devait, pour elles, sortir des échecs de la France et de la ruine de l'Empereur....

La prolongation de la guerre prussienne et les troubles de Paris me firent séjourner en Italie jusqu'à la chute de la Commune. Je passai ce temps dans les différents établissements de mes confrères en revenant peu à peu à la santé, malgré le froid exceptionnellement rude de cet hiver. A Gènes, j'eus souvent l'occasion de voir le marquis Jacques Doria, un ancien ami. Ce jeune et intelligent patricien, doué d'un grand goût pour la zoologie, après avoir exécuté, malgré une constitution délicate, un long et fructueux voyage d'exploration en Perse et à Bornéo, s'occupait alors à monter de toutes pièces un musée civil d'histoire naturelle. La ville avait mis à sa disposition l'un des palazzi les plus agréablement situés de Gènes, placé près-

que au point culminant deVAcquassoUiy ce beau jardin public quasi-aérien, ce rendez-vous enchanteur du beau monde génois.

Le museo civico était déjà le lieu de réunion de tous les amateurs d'histoire naturelle. J'y allais souvent, et d'autant plus volontiers que je trouvais là, outre d'intéressantes collections d'animaux, toute la riche bibliothèque scientifique de M. Dori& et les principaux recueils périodiques de l'Europe savante. C'est surtout là que je pus me mettre au courant des grandes questions d'histoire naturelle qui sont agitées si passionnément depuis quelques années.

Pour moi, je puis dire que, touten me refusantà admettre les énormes conséquences que les darwiniens tirent de leurs observations sur la modification de l'espèce, telle que nous l'entendons jusqu'ici, je suis de ceux qui pensent que ces sortes d'études, faites sur la masse immense de faits que la science possède déjà et accumule tous les jours rapidement, doivent donner des résultats d'une grande importance pour la solution des problèmes les plus capitaux. Tous ceux qui étudient la nature en ellemême et en détail entrevoient qu'il doit en être ainsi. D'ailleurs, s'il répugne à accueillir l'hypothèse du changement spécifique, sous prétexte qu'il ne le comprend pas ( il ne comprendra pas mieux la formation d'une simple variété) , l'esprit humain ne trouve aucune explication pour se rendre compte delà distribution actuelle des êtres vivants que le naturaliste trouve rassemblés sur les

différents points de la terre par groupes plus ou moins nombreux de formes voisines et similaires, qui paraissent jouer des rôles identiques dans réconomie du monde.

Enfin, la nouvelle de la chute de la Commune étant arrivée, et ma santé se trouvant déjà assez bien remise, je quittai définitivement Tltalie et j'arrivai à Paris le 20 juin 1871, après avoir traversé les Alpes par le vertigineux chemin de fer qui fonctionnait alors sur ces reines des montagnes de l'Europe. Quel triste spectacle que celui de tant de ruines qui fumaient encore ! Cependant je trouvai qu'en réalité les destructions étaient en quelque sorte au-dessous de ce que nous faisaient croire au loin les journaux et les lettres particulières. Il est vrai aussi que je venais de quitter la Chine, que j'avais vue naguère bien autrement saccagée par ses rebelles aux longs cheveux !.,.

A Paris, l'une de mes premières visites fut naturellement pour le Muséum. J'y eus la satisfaction d'apprendre que ni les quatre-vingts obus prussiens, qui étaient tombés au Jardin des Plantes (tous les Allemands n'aiment donc pas la science?) ni le pétrole des communeux n'avaient fait un trop grand mal aux riches collections de noti'c grand établissement scientifique, et que, en particulier, les objets provenant de mes envois étaient tous sains et saufs.

Dès le commencement du siège, on avait descendu dans les caveaux du Muséum les collections dans l'alcool (soixante-cinq mille bocaux!). Et

comme Tune des grandes salles des galeries se trouvait encore vide, les professeurs-administrateurs voulurent profiter de cette circonstance pour y réunir temporairement les différentes collections provenant de mes voyages et en faire une exposition publique pour la commodité des amateurs d'histoire naturelle. C'était au mois d'août 1871. Le temps était peu favorable pour attirer un concours considérable; le Jardin des Plantes était encore occupé militairement, et les baraques des soldats en encombraienMes«alIées.

Pour moi, j'étais allé pendant ce temps revoir mes parents au pays basque. J'eus l'occasion d'y lire quelques journaux de Paris qui parlaient de cette exposition, et je remarquai que plusieurs journalistes s'étonnaient de ce que M. David eût négligé dans ses recherches des objets aussi importants que la botanique et la minéralogie. — C'est que la totalité de mes collections ne figurait pas dans la salle ouverte au public, et que, en particulier, mes herbiers du nord et de l'ouest de la Chine n'y étaient point représentés, quoiqu'ils occupent de nombreuses cases dans les galeries du Muséum.

Ce n'est que depuis mon court séjour au pays natal que ma santé s'améliora définitivement et que je commençai à croire que je pourrais bientôt repartir pour la Chine. En effet, rentré à Paris au milieu de septembre, je me préparai aussitôt à mon nouveau voyage.

Du consentement de mes supérieurs, j'acceptai

une prorogation de la mission scientifique qne le ministre de Tinstruction publique m'avait donnée, i la demande des savants directeurs du Jardin des Plantes, afin de continuer quelque temps encore mes recherches dans Textréme Orient. Cette campagne, d'après mes plans, devait durer trois on quatre ans, et se terminer par l'exploration des fies Philippines. Mais j'avais lieu de craindre que, & mon âge et avec une santé notablement affaiblie, je ne pusse plus guère soutenir de grandes fatigues dans ces parages meurhriers, ni, par conséquent, y exécuter des travaux importants pour la science.

Avant de quitter la France, j'eus l'honneur de voir plusieurs fois M. Thiers. En ma qualité de Français et de missionnaire, je profitai de cette occasion pour recommander de mon mieux à notre Président de la République la cause de la civilisation européenne, française et chrétienne, dans l'extrême Orient.

M. Daubrée, de l'Institut, qui eut la bonté de m'accompagner à la présidence, m'apprit que^ avant la guerre, notre illustre historien allait souvent dans son cabinet pour étudier les questions les plus ardues de la géologie. — Je ne me doutais pas qu'à son âge et avec ses grandes occupations la puissante intelligence de cet homme d'État pût étendre son attention sur des matières si disparates... . Voilà un bel exemple de l'amour de la science, et que peu de personnes imiteraient dans les mêmes conditions. D'ordinaire, les hommes (même

KN GUIN£« 15

ceux qui se disent instruite) se contentent des maigres notions scientifiques qu'ils ont apprises dans leur enfance et leur jeunesse ; et beaucoup passent leur yie en ignorant même leur propre ignorance. — Il est pourtant vrai que l'homme n'est homme que par l'intelligence, qu'il est d'autant plus homme qu'il est plus intelligent, et qu'il est d'autant plus intelligent qu'il possède plus de notion» exactes, plus d'idées justes. Or, celles-ci ne s'acquièrent que par le travail, l'étude, une réflexion constante ; c'est cela qui fait les vrais savants, dont l'horizon intellectuel s étend bien au delà des limites qu'atteint l'esprit vulgaire. Le talent naturel seul, ce qu'on nomme inspiration, intuition, peut foire des littérateurs, des poètes, des artistes; mais ceux-ci, qui peuvent bien parfois remu^ le monde, le laissent au même point Intellectuef où ils l'ont trouvé. Seule, la persévérance des honunes de science parvient à déchirer quelques lambeaux du voile sous lequel Dieu nous a caché la vérité naturelle, et à élargir réellement la sphère où s'agite l'esprit humain.

tes derniers temps de mon séjour à Paris furent employés à recopier à Tencre, po«r le Muséum^ une partie de mon journal du voyage^ au Tibet : le reste n'a été terminé que pendant ma traversée de Marseille àChanghay. Cet écrit devait être inséré daas les Nouvelles Archwes, comme mon voyage en Mongolie. Et, à ce propos, je dois noter que cet important recueil scientifique de nos bavants professeurs est beaucoup moins connu

qu'il ne le mérite. Car, peu de jours avant mon embarquement, en janvier 1872, j'eus Toccasion de voir M. Ch. Maunoir, qui, en sa qualité de secrétaire de la Société de géographie, s'occupe beaucoup de tout ce qui regarde les pays lointains ; et ce savant géographe me déclara que, les publications du Muséum élant peu répandues, il n'avait eu connaissance de mes voyages qu'en lisant les articles écrits pendant le siège, dans la Revue des Deux-Mondes^ par M. Blanchard, de l'Institut, articles dans lesquels ce sympathique professeur du Jardin des Plantes a fait ressortir avec beaucoup de bienveillance mes travaux dansTEmpire du Milieu. C'est par ces articles surtout que le public est venu à savoir qu'un missionnaire français se fait un mérite de consacrer une partie de sa vie aux intérêts de la science ; que , gr&ce à de fatigantes recherches , il a eu la bonne chance d'enrichir les collections de notre muséum national de beaucoup d'animaux et de plantes qui lui manquaient auparavant, et parmi lesquels figuraient, déjà alors, une trentaine d'espèces de mammifères, encore inconnues aux naturalistes , et plus de quarante espèces nouvelles d'oiseaux, outre un bon nombre de nouveautés dans les reptiles, les poissons,, les amphibiens, les mollusques, les insectes et les végétaux, sans compter des renseignements originaux sur la géographie et la géologie de ces lointaines régions, encore bien imparfaitement connues des Européens.

Page 1