CHAPITRE VIL
BU 8 AU 10 KOVBMBRX 1872.
Arrivée à Sin-gan-foii. — Aspect grandiose de cette ancienne capitale de l'Empire. — Perte de temps au Y^^mén. — Séjour dans la résidence épiscopale. — Corbeaux et corneilles innombrables.
— Importance des observations minutieuses en histoire naturelle. — Renseignements sur le Kansou et les régions occidentales ; le chameau sauvage. — Monument nestorien de Sin-ganfou. — Argent du Chénsi. — Manne mystérieuse tombée du ciel.
— Histoire de la grande rébellion des Mahométans. — Un Français devenu général dans Parmée impériale. — Religion musulmane en Chine.
3 novembre 1872. Beau temps. Fait cinquante li. Arrivé à Sin-gan-fou à une heure aprèsmidi.
Enfin nous voilà au trente-troisième et dernier jour de ce pénible voyage en charrette. L'endroit où nous avons dormi cette nuit n'est plus qu'à une demi-journée de la capitale du Chénsi.
Nos voituriers paraissent moins impatients que nous d'y arriver, sans doute pour quelque raison d'économie et dans l'espoir d'être hébergés au
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logis de la mission catholique, si nous n'y parvenons que tard. Cependant nous avons réussi à éveiller au point du jour notre monde et à reprendre bientôt après notre pas de course accoutumé.
A une lieue environ de la grande ville, nous traversons une large rivière qui descend des montagnes du sud et roule encore du granité et du gneiss. Un nombre prodigieux de bruyants canards, d'oies, de vanneaux, de hérons et d'autres amis de l'eau, y prennent leurs ébats, non sans y être inquiétés de temps à autre par les coups de feu des chasseurs chinois.* J'aperçois aussi trois pygargues (Aquila albicilla) et deux aigles mongols (Aquila clanga) planant silencieusement au haut des airs : ces rapaces trouvent là des repas faciles. Il y a aussi des milans, que l'on voit ici aussi nombreux qu'auprès de toutes les autres villes de la Chine; mais c'est toujours ta même espèce (MUvils melanoHs)^ un proche parent de notre milan noir.
Les abords de Sin-gan-fou ne présentent maintenant rien de remarquable, sinon leur solitude et leur air de détresse ; tristes effets de la rébellion, ou plutôt du brigandage, car ce nom seul convient au fait d'hommes qui se sont rassemblés de tous les points de l'Empire pour mieux exercer leurs déprédations et sans aucune organisation capable de leur donner, de leur mériter un titre politique. Mais la vue des murailles de la capi' taie, qui paralsBent former un carré parfait d'une
grande étendue, rappelle singulièrement Pékin ; et môme la porte par laquelle nous y pénétrons et qui est surmontée d'une immense bâtisse à plusieurs étages percés de meurtrières fait un effet imposant qu'on ne voit pas dans le séjour impérial du Fils du Ciel.
Ici, Texamen de nos passe-ports ne nous fait pas perdre beaucoup de temps à Fentrée de la ville ; mais il n'en est pas de môme quand nous parvenons devant la porte du yamen ou Iribunal, situé au centre de cette capitale. Il me faut rester là, planté au beau milieu d'une populeuse et étroite rue et exposé à la fatigante curiosité des passants, pendant plus d'une heure entière, avant que Ton me rapporte mes papiers.... Voilà comment sont les autorités chinoises! elles ne laissent que trop de liberté aux hommes dangereux qui bravent les formalités légales; mais elles sont d'une scrupuleuse minutie à l'endroit des braves gens qui tiennent à accomplir toute justice. Jusqu'à un certain point, la crainte et le voisinage des rebelles semblent expliquer ici et justifier cette conduite des employés. Mais il est plus que probable qu'on sait déjà qui je suis et que, selon son habitude, le Tsong-li-ya-mén de Pékin a donné avis de mon voyage dans ce pays. D'ailleurs, je me rappelle fort bien qu'au Setchuan, où il n'y avait pas de rebelles à redouter, on a été également tracassier et ennuyeux à propos de mes passe-ports. Il n'en est pas de môme quand on voyage à Pékin et dans tout l'orient de l'Empire. Là, les Euro-
péens circulent librement avec leurs bagages, munis d'une simple passp consulaire, que d'ordinaire ils n'ont pas môme besoin d'exhiber aux hommes de la police indigène.
Il faut savoir que les Chinois, grands et petits, vont et viennent partout dans leur immense empire, y entrent et en sortent quand bon leur semble, sans aucun besoin de sauf-conduit ou de passe-port; il n'y a de difficulté que pour les marchandises, parce qu'il y a des octrois à payer. Sous ce rapport, il y a peu de pays au monde où l'on soit aussi libre qu'en Chine. Il y a bien des Européens qui croient pouvoir user du privilège des hommes jaunes.,.. Quant à moi, mon caractère et mes convictions m'ont toujours empêcljé de me mettre au-dessus ou en dehors de la plus stricte légalité, môme quand elle est vexatoire. Il est pourtant vrai que c'est en Chine surtout qu'il ne faut pas oublier le proverbe : « Fais-toi brebis, le loup te mangera.»
Enfin, la soirée est fort avancée (et notre appétit plus qu'aiguisé), lorsque nous parvenons à la résidence épiscopale de Mgr Chiaïs ; c'est une habitation toute chinoise, mais assez commode. Malheureusement, ni ce vénérable évoque italien ni son coadjuteur, Mgr Amat Pagnucci, ne sont chez eux; mais j'ai le plaisir inattendu d'y trouver un missionnaire français, le P. Vaucber, originaire du Lyonnais, lequel est chargé de la direction du petit collège diocésain, et qui se livre avec un entrain et une ardeur rares à l'étude de la littérature
chinoise. J'ai quelque peine à conserver mon sérieux quand je vois notre compatriote obligé de faire des efforts de mémoire pour s'exprimer dans sa langue maternelle ! Heureusement, il n'a rien perdu pour cela de son eoeur français.
Avant la nuit, j'ai le temps de parcourir les différentes petites cours qui, ici comme dans tout le nord de l'Empire, séparent toujours les diverses parties d'une demeure chinoise. Il y croît, selon rhabitude, quelques grands arbres destinés à donner de l'ombre en été. J'y retrouve plusieurs de mes vieilles connaissances de Pékin, tels que le grand orme, le sophora, Tailante, le Cedrela sinensis; de plus, deux beaux pieds de Sterculia platanifolia, et un gros magnolier enté, me dit-on, sur un mûrier, qui donne des fleurs blanches dans la saison. C'est peut-être le Magnolia yulan. J'y admire encore un Glycine sinensiSy dont le tronc principal est gros comme le corps d'un homme et qui enlace plusieurs grands arbres dans ses innombrables branches, longues et vigoureuses. Un autre arbre [C/iimomanlhus), maintenant dépouillé, mais qui va donner d'odorantes fleurs à Noël et pendant la saison froide, attire aussi mon attention, comme étant pour moi une nouveauté dans ce climat rigoureux en hiver. Sin-gan-fou est vers le trente-quatrième degré de latitude, mais les vents du nord et la pureté du ciel dans la saison froide y causent des gelées forteset nombreuses.
Le soir, une prodigieuse quantité de freux [Cor-^
vvs pastinator) et de choucas viennent dormir sur les arbres de la ville ; il me semble être à Pékin. Tous ces oiseaux viennent de quitter les régions septentrionales et centrales de l'Asie, pour venir passer Thiver parmi les riches plaines de la Chine, en compagnie de la corbine ou gros-bec {Corvus sinensis) et du corbeau à collier blanc (Corvus torqualus), qui n'émigrent pas en général et ne se réunissent jamais en bandes très-nombreuses.
La sixième espèce de corbeaux que Ton connaît en Chine est le Corvus corax, ou une forme trèsvoisine du type européen. Cet énorme oiseau est répandu en Mongolie , où il se repaît de cadavres humains que Ton y abandonne, selon Tusage du pays, sans cercueil, à la surface de la terre. Aussi quitte-t-il rarement ces hautes régions où il trouve une abondante pâture , et ne le voit-on qu'accidentellement en deçà de la grande muraille. Les Chinois le nomment Ta-dze-kouan-lsoé^ ce qui signifie sépulcre des Mongols.
Quant à la vraie corneille noire [Corvus corone) que M. Swinhoe dit avoir rencontrée dans une des îles de la mer du Sud, je ne Tai jamais reconnue en Chine. En comptant aussi cet oiseau, nous aurions dans TEmpire les espèces suivantes de corbeaux : l** Corvus corax ou tihetanus^ 2° Corvus torquatuSy 3** C. sinensis, 4* C. corone, 5° Frugilegus pastinator, 6o Lycos dauricus, V Lycos neglectus. On pourrait ajouter, pour avoir tous les représentants de la famille, le crave ou Fregilus graculus, et les
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deux casse-noix (Nucifraga caryocataçtes et Nucifraga hemispila),
4 et 5 novembre 1872. A Sin-gan-fou. Temps beau et chaud pour l'époque.
Cette grande ville, qui fut capitale de tout TEmpire jadis, du temps des empereurs mongols, n'offre maintenant rien de remarquable dans Tintérieur des murailles. Quant à Textérieur, les ravages répétés des Tchang-mao et des mahométans n'y ont laissé qu'une campagne déserte et nue, qui d'ailleurs ressemble beaucoup aux environs de Pékin.
* De petites montagnes rondes et allongées s'aperçoivent à quelques lieues au sud, tandis que la plaine est sans limite apparente dans tous les autres sens. D'après ce qu'on me dit, les grandes montagnes boisées se trouveraient vers le sud-est et vers le sud-ouest, à plusieurs journées de marche de cette capitale. Toutes ces hauteurs appartiennent à une chaîne très-profonde qui, sortie du Kansou, s'avance à Test jusqu'au Honan central, et qui prend des noms divers selon les pays, quoique le plus général soit celui de Tsing-ling {bleues collines).
Les informations que je m'empresse de prendre ^ur les productions de ce grand massif montueux ne m'y indiquent jusqu'ici rien de nouveau ou de particulier. 11 faudra voir par moi-même.... Car il serait regrettable de ne pas commencer par examiner l'intérieur de ces montagnes, avant que de
songer à marcher vers le Kansou. En attendant, les premières fouilles que je fais dans le jardin de rétablissement des missionnaires me démontrent que je me trouve dans une région extrêmement pauvre en mollusques terrestres et en insectes : il n'y en a môme presque point de débris ! C'est à peine si j'y déniche une paire de Blaps à élytres chagrinés et quelques restes de Feronia.
Des chrétiens indigènes viennent me montrer une peau mutilée d'un grand PteromySy ou écureuil volant, dont on ignore la provenance. Quoique cet échantillon porte sur le dos une grande tache ovalaire blanche, je pense qu'il appartient à l'espèce de moupin qui a été décrite sous te nom de Pteromys alborufus : c'est sans doute un sujet trèsvieux.
6 novembre 1872. A Sin-gan-fou. Beau temps encore.
En attendant que je sache de quel côté je devrai diriger mes pas, nous utilisons nos loisirs à prendre et à préparer des animaux qui sont communs ici, mais qui pourront avoir leur utilité en Europe, pour des études de comparaison.
Les petits rongeurs pris dans la maison consistent en un Mits de forte taille, dont la poitrine est habituellement ornée d'une tache blanche (c'est, je crois, l'analogue d'un rat que je pris au Kiangsi en 1868, etqui a reçu le nom de mon domestique, MuS'Ouangthomo) , et en un autre animal de même genre, de petite taille, qui pue comme la souris
de France, mais dont les couleurs inférieures sont d'un blanc pur. Ces deux espèces sont inconnues à Pékin ; elles y sont remplacées par le cosmopolite mus decv/mannSy le mus humiliatiis, le mus miisculus et le inus m^inutus.
Si mes notes de voyage tombent sous les yeux de p)ersonnes étrangères à l'étude générale des sciences naturelles, elles trouveront peut-être que ']% parle bien peu des hommes, de leurs usages, leurs costumes, leurs habitations, leurs arts, leur industrie^ leur commerce, leur agriculture, pendant que je donne une attention minutieuse aux plus petits animaux, aux productions les plus insignifiantes de la nature, aux formes et à la hauteur des montagnes, à la nature des roches, à la composition et à la couleur du sol, etc. C'est que, en effet : l** je suis dans ce voyage naturaliste avant tout, et les plus petits renseignements sur la nature, pourvu qu'ils soient exacts, ont aujourd'hui une grande portée pour comprendre le système du monde ; 2° d'autres que moi ont écrit et peuvent écrire sur ces questions qui ne requièrent pas de connaissances spéciales et dont l'intérêt n'est que secondaire pour la science ; 3" il est de la dernière importance de savoir quelles sont toutes les différentes formes dans lesquelles se manifeste actuellement la vie, pour comprendre quelque chose à ce qu'elle a été dans le passé ; 4** il est nécessaire de connaître complètement la distribution des animaux et des plantes sur la surface de la terre et au sein des eaux, pour se ren-
dre compte des changements géologiques qui ont précédé Tépoque actuelle; 5" c'est par Tétude de la géographie zoologique qu'on prouve que l'Angleterre a été unie à la France jusqu'à une époque relativement récente ; l'étude des seules araignées démontre que l'Italie touchait continentalement à l'Afrique dans un temps plus ancien; Texamen des mammifères, des oiseaux et des insectes, a fait voir à M. Wallace que les trois grandes îles de la flalaisie ont fait partie du continent indo-chinois, tandis que Gélèbes, qui est pourtant si peu éloigné de Bornéo, en a été toujours ou depuis trèsanciennement séparé; 6° c'est par l'étude minutieuse de la distribution des plantes qu'on se trouve porté à admettre, dans les temps passés, une terre qui reliait ensemble les Açores, le Portugal et l'Angleterre (l'Atlantide?); 7° les divers êtres de la nature doivent être actuellement considérés, relativement à l'intelligence de l'histoire de notre planète, comme les chiffres par rapport à la solution d'un problème : par conséquent, les objets les plus minimes, les détails les plus insignifiants , en apparence , ont leur importance relative: un point, une virgule, une petite ligne, sont peu de chose en eux-mêmes, mais, d'après leur place dans l'ensemble des signes qui forment l'énoncé d'un problème, ils en changent radicalement la signification.
Voilà quelques-unes des raisons pour lesquelles je ne croîs jamais surabonder en renseignements, et mon grand regret est de ne pouvoir en prendre
et en donner davantage. Mais ce que je dis dans ce journal est peu en comparaison de mes notes privées, et surtout en comparaison de la quantité des objets qui forment mes collections.
Comme c'est le vicaire apostolique de cette province qui doit me fournir Targent dont j'aurai besoin pour continuer mon expédition et les instructions qui me sont nécessaires autant sur le Chénsi que sur le Kansou, je m'étais proposé d'aller demain trouver cet évèque dans son ancienne résidence de Kao-ling, qui est à une journée de marche au nord-ouest de Sin-gan-fou. Mais Mgr Chiaïs a été déjà prévenu de mon arrivée, et, à ma grande satisfaction, il rentre ce soir même dans la capitale. Ce vétéran des prélats-missionnaires de Chine est Piémontais et appartient à l'ordre de Saint- François, de même que tous ses collaborateurs européens : c'est un homme d'une prudence consommée et qui a su, par son caractère plein de modération, gagner l'estime universelle au pays.
7 novembre 1872. A Sin-gan-fou. Beau temps.
11 passe aujourd'hui des volées d'oies cendrées ; ce passage semble annoncer un prochain changement du temps. 11 fait, en effet, trop chaud pour que cela dure. Il y a déjà à vendre au marché plusieurs faisans à collier blanc, et un sans collier (Phasianitë decoUatitë). Plus tard, me dit-on, on y portera aussi le faisan doré (rarement), et le KongtsicKt! Que me veut-on désigner sous ce nom qui ailleurs est réservé au paon? Il est probable qu'il
s'agit du tragopan rouge, dont le beau plumage est aussi orné de taches rondes.
Mgr Chiaïs, qui vient de recevoir des lettres du Kansou (dont les quelques chrétiens sont aussi sous sa joiridiction), m'apprend que cette province . est d'autant plus inabordable maintenant qu'un corps de huit mille impériaux vient d'y déserter en masse et a passé au camp des mahométans.... Quelle fatalité! D'ailleurs, il n'y a plus là, depuis des années, aucun missionnaire qui puisse m'aider, et les rares chrétiens indigènes sont dispersés au milieu d'une multitude d.e montagnes basses et nues qui, comme au Chénsi, couvrent la plus grande partie de cette province. Les régions élevées, encore plus ou moins sauvages, se trouveraient au loin vers le sud; et il n'y a aucun moyen de parvenir jusque-là dans l'état actuel des choses. D'ailleurs, on ne peut m'y indiquer aucun objet inconnu d'histoire naturelle. Le Kansou consisterait dans sa plus grande étendue en monticules diluviens offrant très -peu de végétation spontanée, et que l'on sème en froment, en sorgho et en millet.
En conséquence, Sa Grandeur me donne le conseil de renoncer pour le moment à ce pays si troublé, et de commencer mon exploration en allant m'établir dans un district voisin, nommé Lao-yushan^ à une journée et demie de marche au nordouest de Sin-gan-fou. Là, dit-il, les montagnes sont déjà imposantes, et il y a des chasseurs et des chrétiens qui pourront me rendre des services.
Cette proposition me convient d'autant plus que je suis peu désireux de perdre mon temps à courir par monts et par vaux à Taventure, et sans me mettre enQn à faire des collections.
Un prêtre .chinois âgé, qui tient la procure du vicaire apostolique, me raconte qu'il est allé autrefois à IH visiter les chrétiens que les mandarins exilaient dans cette extrémité de TEmpire pour cause de religion. Le P. ,Ouang, c'est son nom, me dit qu'il Eaut une demi-année de marche pour arriver jusque-là, que la majeure partie de la route se fait au milieu de régions sèches et sablonneuses, où il ne pleut presque jamais; que près &lli il y a des montagnes très-hautes, k neiges perpétuelles ; que dans ces régions occidentales il y a abondance de plusieurs espèces de faisans, des Sué'ky [Lerva nivicola)^ etc., et même des bœufs sauvages et des chameaux sauvages.
Ces renseignements m'intéressent beaucoup en me confirmant, encore une fois, le fait de l'existence du chameau à deux bosses à l'état spontané et primitif, dans les grands déserts qui s'étendent du Kansou à Kaschgar. Quant au boeuf sauvage, mon voyageur ne sait pas me faire comprendre s'il s'agit du Budorcas^ du yak, ou d'un bison quelconque.
8 novembre 1872. A Sin-gan-fou. Ciel couvert au matin, pluie au soir.
Avant de me mettre en route pour Sin-gan-fou, plusieurs de mes confrères m'avaient recommandé
(l^aller voir le monument Nestorien qui subsiste depuis tant de siècles près de cette ville, et d'examiner si, outre la célèbre inscription chrétienne dont il a été envoyé plusieurs copies en Europe, il ne se conserve pas dans les mêmes lieux d'autrès preuves que la religion du Christ a été prôchée avec succès, il y a quelque douze cents ans, aux innombrables populations de cet extrême Orient. D'après quelques vagues informations, d'origine chinoise sans doute, des Européens m'avaient affirmé qu'il existe encore, dans le corps d'une pagode, une grande colonne de pierre, laquelle serait creuse dans sa partie supérieure et contiendrait, sous le bloc qui lui sert de chapi* teau, divers objets du culte chrétien encore bien conservés.
Les renseignements que je prends à ce sujet sont tout à fait négatifs, et les missionnaires de cette ville, qui naturellement sont au courant de tout ce qui intéresse la religion dans leur pays, me disent qu'ils n'ont jamais entendu parler de cette colonne et de son contenu ; que d'ailleurs, depuis les ravages des rebelles, il n'existe plus absolument rien que la pierre antique, un marbre couvert de sa longue inscription, bien connue des historiens chrétiens. Aussi Mgr Chiaïs et ses confrères me dissuadent-ils de faire aujourd'hui, comme je me l'étais proposé, la course aussi désagréable qu'inutile qui serait nécessaire pour parvenir au lieu de la pierre commémora tive, lequel a été visité déjà par divers voyageurs européens.
La plus grande partie de ma journée se passe donc soit à écrire mes notes, soit k préparer, avec Taide de mes domestiques, un certain nombre d'aninaaux que nous avons capturés dans l'enceinte de la mission. Je tiens aussi, avec bonheur, de longues et instructives conversations avec Mgr ChiaîSy lequel a daigné accepter avec plaisir un flacon de bon vin de raisin (un tiers de litre!) dont mes confrères de Tching-tin-fou m'avaient fait cadeau sans que je m'en aperçusse. J'apprends de ce vénérable prélat que les Gaquiers (nommés ici Sé'dze, et Cheunize à Pékin) sont abondamment cultivés dans tous ces parages, et qu'il s'en trouve une variété, entre autres, qui donne de gros fruits à peau noire ; une autre les porte de forme allongée, etc. Tous ces fruits, excellents d'après lui, sont une ressource inappréciable pour le pays, soit à Tétat frais, soit à l'état sec.
Je lui entends dire encore que le Kansou renferme des mines de houille, et qu'il est tout aussi fertile en froment que le Ghénsi, tellement que ces deux provinces pourraient en fournir à toute la Chine. En effet, malgré la guerre mahométane qui a interrompu, au Kansou, l'agriculture depuis bien des années, et qui nécessite de grands transports de blé pour les troupes impériales, la livre (604 grammes) de farine se vend maintenant à Sin-gan-fou pour treize ou quatorze sapèkes (la valeur d'un peu plus d'un sou), tandis qu'elle coûte quatre ou cinq fois autant à Pékin dans les temps ordinaires.
D'après les conseils qu'on m'a donnés je me décide à aller passer quelque temps dans les montagnes de Lao-yu, à une journée et demie d'ici, et je commence à prendre mes dispositions en conséquence. Pour cela, Mgr Ghiaïs me fait remettre de la meilleure grâce cent onces d'excellent argent qui me serviront à couvrir les dépenses de cette première petite campagne. J'ai déjà noté combien le transport de l'argent nécessaire pour les grands voyages à l'intérieur est incommode et dangereux, et combien je me trouve heureux de rencontrer des missionnaires qui m'avancent celui dont j'ai besoin sur les lieux. Une autre circonstance me fait apprécier doublement cet avantage : c'est que l'argent varie , selon les lieux, de valeur, de pureté, de forme, etc. Ainsi, le lingot qui a cours ici est de très-bel argent, et il contient une bonne proportion d'or, en alliage naturel : aussi n'y accepte-t-on l'argent de Pékin ou de Changhay qu'a- . vec une grande perte. D'un autre côté, le taël ou once est aussi plus fort au Ghénsi, et contre un léang de bon argent on y reçoit dix-huit cents sapèkes de cuivre, et de plus (chose nouvelle pour moi) dix-huit cents sapèkes de fer. Ce sont les mandarins qui font frapper ce.s dernières par spéculation ; ils répandent à foison au pays la monnaie de fonte, mais à condition qu'on ne leur payera, à eux, les contributions, qu'avec des sapèkes de cuivre ou bien avec de l'argent pur, selon qu'ils jugent à propos de le fixer eux-mêmes d'accord en cela avec des spéculateurs du pays.
Ces sortes de petites tyrannies sont fort ordinaires aux mandarins, dans les parties reculées de TEmpire.
9 novembre 1872. A Sin-gan-fou. Temps froid ; un peu de pluie et de neige.
Aujourd'hui Mgr Chiaïs, qui a Tesprit observateur, me parle d'un fait très-curieux qui mérite d'être mentionné. L'an dernier, à la suite d'un ouragan, il est tombé une grande quantité de petites graines qui ont couvert plusieurs li carrés de terrain, d'une épaisseur de quelques pouces dans certains endroits. Personne au pays n'a reconnu cette matière tombée du ciel, qui était bonne à manger et dont on a porté un peu à Sa Grandeur. Malheureusement nous n'avons pas pu retrouver le petit paquet de papier qui contenait Téchantillon de cette manne mystérieuse, mais je n'ai aucune raison de douter de la vérité du récit.
Je me demande en vain ce qu'était cette graine, petite, farineuse, et en si énorme quantité ^ Ici, il ne s'agit pas évidemment d'un pollen de conifères. Il est vrai que dans certaines parties de la Chine on cultive communément l'amaranthe vulgaire dont les graines petites et abondantes sont alimentaires; mais celles-ci sont sans aucun doute bien connues de nos Chensinois. De son côté la pauvre végétation des steppes mongoles ne donne rien qui ressemble à notre poussière mangeable. Où donc les tourbillons, ces puissants et avides
suçoirs électriques, sont-ils allés prendre la graine dont il s'agit?
Je crois avoir noté dans un de mes précédents journaux de voyage que, il y a quelques années, à lasuite d'une tourmente atmosphérique, on trouva sur plusieurs points du Léao-tong et dans Tintérieur des terres des poissons de mer que Torage y avait transportés è travers les airs. Pes faits analogues ont été observés plusieurs fois. Ce qui embarrasse dans notre cas, c'est la grande quantité et la nature de cette poussière inconnue.
10 novembre 1872. A Sin-gan-fou. Le temps s'arrange.
Je fais mes préparatifs pour partir demain pour la chaîne du Tsing-ling. Mgr Chiaïs me dit que, si plus tard il devient possible de pénétrer dans le Kansou, un chrétien de Fong-lsiang, nommé Ouang-eul , pourra m'y servir de . guide. Ce^ homme est marchand, et en cette qualité il est allé plusieurs fois jusque parmi les grandes montagnes qui sont au sud de la province et que les rebelles musulmans fréquentent peu, à cause de leur pauvreté et parce qu'elles sont peu habitées.
A propos de ces mahométans révoltés, notre vénérable évoque me donne quelques renseignements qui méritent d'avoir leur place dans mon journal. La rébellion a commencé au Chénsi, et c'est la haine des Chinois païens contre une religion d'origine étrangère qui en a été la cause : voici comment. Il y a dix ou douze ans, un granç}
niàndaria du pays, retiré des affaires après avoir exercé son mandarinat au Kiangai, crut faire une belle chose, une œuvre patriotique, une merveille, en excitant ses compatriotes à exterminer une bonne fois tous les Houy-houy (Mahométcms) de TEmpire. U fit tant par ses discours et par ses libelles que, au temps convenu, des myriades de Chinois se soulevërant tous ensemble, et, plus ou moins mal armés, se réunirent en troupes pour exécuter le beau projet.
Il faut savoir que naturellement les populations du Chénsi et du Chansi sont tranquilles et pacifiques, et qu'il a fallu pour les troubler que la levain de la discorde leur vint du Kiangsi, pays de chicanes et de disputes par excellence et où toutes les passions haineuses sont à Tordre du jour.
Les mahométans, quoique nombreux dans les provinces occidentales de la Chine, le sont incomparablement moins que leurs compatriotes païens. Aussi n'avaient-ils aucune envie d'entrer en campagne et de se mesurer avec eux : c'est ce qu'ils ont souvent déclaré eux-mêmes à Mgr Chiaïs. Au premier bruit de la conspiration qui s'ourdissait contre leur existence, ils avaient essayé d'unir leur cause à celle des chrétiens, toujours tracassés et non moins détestés qu'eux par les païens , et avaient même proposé à Mgr Chiaïs de se mettre à la tète des bandes qui allaient se former, pour pourvoir à la défense commune. Mais, n'ayant pas naturellement réussi dans cette tentative de fusion , et voyant que, le danger étant devenu immi?
nent, il n'y avait pour eux aucun moyen de salut, ils résolurent de vendre au moins leur vie le plus chèrement qu'il leur serait possible.
Mon opinion est que si les chrétiens , quelque peu nombreux qu'ils soient en Chine, voulaient unir politiquement leur cause à celle des musul^ mans, ils ne manqueraient pas d'acquérir un ascendant prépondérant dans le pays, et môme, aidés de l'appui moral des missionnaires, de faire de ce faible gouvernement ce que bon leur semblerait. Mais jamais les prédicateurs de la foi chrétienne n'ont enseigné et n'enseigneront â leurs disciples à opposer à leurs ennemis et à leurs persécuteurs d'autres armes que la patience et la prière.
Par conséquent, les mahométans, soutenus et encouragés par les exhortations de leur grand chef de religion (un ami du bon évoque), homme aussi intelligent qu'énergique, se préparèrent au combat par le jeûne et des prières publiques. Le jour décisif étant venu, environ trois cents cavaliers musulmans , pleins d'enthousiasme et de confiance en Dieu, se jetèrent comme des lions sur une masse innombrable de Chinois mal organisés, à peine armés et dont les hurlements étaient plus redoutables que les lances. Dès le premier choc, cette poignée de héros en fit un carnage si horrible que plus de vingt mille païens, m'a-t-on raconté , restèrent sur le champ de bataille.
Dès lors les Houy-houy^ qui avaient pensé se youer à une mort certaine, se croyant miraculeq-
sèment soutenus du ciel, ne connurent plus de crainte et se regardèrent comme obligés d'exterminer à leur tour leurs ennemis. S'étant donc réunis en nombre de plus en plus considérable, ils se répandirent en ravageurs dans la province, en passant ainsi d'une juste défense aux massacres et aux incendies les plus épouvantables. Bientôt après, ayant été rejoints et fortifiés par les bandes des Tchang-mao (rebelles aux longs cheveux, ainsi nommés parce que, contrairement à la mode chinoise, ces hommes ne se rasent point et laissent croître toute leur chevelure), venues du Sud, ils ne mirent plus de borne à leur fureur, et en peu de temps tout ce malheureux pays se vit à sang et à feu. 11 ne fallut pas longtemps aux mahométans pour détruire les premiers conjurés, leurs familles et leurs demeures : ils se vengeaient cruellement, en véritables Turcs, de la tentative homicide qu'on avait faite contre eux.
Voilà quels furent les fruits des bravades d'un imprudent mandarin, de ce hâbleur inconsidéré, qui avait jeté le brandon de la discorde civile dans la plus pacifique des populations de la Chine.
11 a été nécessaire d'opposer toutes les forces de l'Empire à ces formidables rebelles, et ce n'est qu'avec beaucoup de peine, de sacrifices et de temps, qu'on est parvenu à en purger le Chénsi et à les repousser dans la province du Kansou, où ils se soutiennent encore.
D'après ce que m'a dit Mgr Chiaïs, les mahométans n'ont jamais eu la pensée de renverser le
gouvernement impérial ni de changer la dynastie actuelle, quelque peu populaire qu'elle soit en Chine. Au corafnencenient du mouvement, ils ne voulaient que défendre leur vie , et maintenant encore ils n'aspirent qu'à la paix et à la sécurité. Déjà plusieurs fois ils ont essayé d'engager le vicaire apostolique à se faire leur intermédiaire et leur intercesseur pour obtenir des mandarins impériaux un traité de paix sérieux. Mois la crainte, fondée en raison de la mauvaise foi et de la trahison des agents chinois, les empêche jttsqu'ftujour-"d'hui de déposer leurs armes.
Toutefois, les troupes impériales commencent à pénétrer depuis quelque temps dans le Kanson oriental. Les musulmans, manquant d'armes et de munitions, et las d'une si longue guerre, dematident à cesser la lutte et à se soumettre, et ils. commencent même à cultiver les terres çà et là, mais sans se dessaisir de leurs lances. Seulement une trentaine de mille d'entre eux parcourent encore le pays, partagés en plusieurs bandes ou guérillas^ et tiennent toujours en échec les nombreux et roraces soldats des mandarins.
On me dit que, si les généraux de l'Empereur le voulaient bien, la guerre serait terminée depuis longtemps. Mais alors, ajoute-t-on, ceux-ci n'auraient plus le moyen de s'enrichir, eux et leurs subalternes, en s'appropriant et en dévorant dans l'inaction les ressources destinées aux opérations militaires.... Voilà comment vont les choses dans ce vieil empire ! Cependant, il est jiiRfft
que partni les Chinois aussi il se trouve quelques hommes honorables et dévoués, qui ne voudraient pas ainsi sacrifier le bien public à Tintérêt personnel ; mais ce sont. là des exceptions : apparent rari fiantes in gurgite vasto.
Depuis quelque temps aussi la cause impériale est bien servie dans cette guerre par un Européen, un Français nommé Pinel, qui après avoir été, me dit-on, tambour, ou quelque chose de pareil, dans les troupes de l'expédition franco-anglaise, est entré dans l'armée du Céleste-Empire comme officier instructeur. Bientôt ses talents et ses mérites ont été jugés si importants que, de grade en grade, on l'a élevé à la dignité de général ^ en lui donnant le droit de porter le bouton rouge sur son chapeau militaire. C'est presque un non plus ultra de grandeur ?
En ce moment, ce personnage se trouve à peu de distance de Sin'-gan-fou, logé daniâ un yamfhénjOn tribunal , avec le cortège et tous les insignes de grand madarin. Mais M. Pinel n'est plus M. Pinel, il s'est chinoise complètement. II a épousé, dit la chronique, quatre femmes à la fois ; sans compter plusieurs autres belles qu'il entretient par-ci parlà, pouf les menus plaisirs, dans les étapes diverses.... Apparemment, Pi-tàrjén (c'est son nom actuel), en faisant la guerre contre les mahométans,
n'en veut point à leur morale gynécéiquè ! Il est peut-ètreéc*— *•- -9
La que quand les musulmans otit
fait 1er ition en Chine préctecupei
quelques Européens. Il y en a qui pensent qu'ils sont récents dans le pays et qu'ils y seraient venus à la suite de la conquête des parties occidentales de l'Empire, surtout des pavs des Houy^ près du Kokand. Or, les chefs religieux du Chénsi ont affirmé a Mgr Chiaïs que le mahométisme existe en Chine dès les premiers temps de son établissement.
Cela expliquerait comment les Houy-houy (ou Houy-dze, comnie dit le peuple), qui n'ont guère fait ex professa de propagande religieuse en Chine, et qui ont été toujours plus ou moins l'objet de la malveillance du peuple et môme des persécutions des mandarins, s'y trouvent maintenant répandus en si grand nombre par tout l'Empire, mais surtout dans l'Ouest et dans le Nord.
Aujourd'hui, non- seulement le gouvernement tolère les musulmans, en leur laissant une pleine liberté religieuse et des mosquées publiques à Pékin et partout où bon leur semble, mais un certain nombre d'emplois militaires sont confiés à des hommes de cette religion, môme dans cette guerre contre leurs coreligionnaires du Kansou. Les mahométans n'acceptent pas d'ordinaire les mandarinats civils, à cause des cérémonies idolâ- Iriques que ces charges entraînent nécessairement et dans lesquelles les magistrats peuvent difficilement se faire remplacer par des subalternes. — C'est aussi ce qui a lieu pour nos chrétiens. — Du reste, les mahométans de Chine n'ont rien du fanatisme des musulmans occidentaux:
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leur religion se réduit à un petit nombre d'articles dogmatiques, à la pratique de la circoncision, à Tabstinence de la viande du porc. Seulement un petit nombre d'entre leurs chefs religieux ont pu effectuer le pèlerinage & La Mecque. Ils lisent le Coran en arabe, sans le comprendre guère.