janvier 1874. Tsitou
L'année a commencé avec la neige et le froid ; . le 3 janvier, le thermomètre est descendu à — 5°, à huit heures du matin: cette température est étrange pour cette latitude (27°,40'), dans un pays qui n’a pas deux cents mètres d'altitude. Après une semaine de beau temps, les journées pluvieuses ou humides reprennent, pour durer jusqu'aujourd'hui.
Pendant les fortes neiges, les oiseaux ordinaires du pays se sont montrés en grand nombre ; mais, je n’ai rien vu ou obtenu de nouveau que le Passer rutilans, qui a été fort abondant pendant les temps froids.
Mon Pékinois Ouang, après un gros mois d’absence, est revenu le 10 de Koatén, où je l'avais renvoyé. Il était accompagné du fidèle Y, qui
portait leur chasse : outre quelques autres oiseaux obtenus déjà, ils possèdent le faisan argenté (Eupl. nycthemerus), l'Hypsipetes Mac-Clellandi, et le Yanthocincla pæcilorhyncha. En conséquence, je comprends que sous le nom de hanky les mortagnards du Fokién désignent le faisan argenté et le faisan Ehiot, et qu'ils prennent les jeunes et les femelles de ces gallinacés pour autant d’espèces différentes !
13 janvier 1874. Tsitou.
La pluie a cessé, et aujourd’hui le temps semble vouloir se remettre au beau. Je me trouve aussi assez bien portant depuis trois jours, je souffre moins de la fièvre, de la toux, de l’oppression et . de la difficulté de respirer ; mais, je sens que tous mes soins pour guérir seront inutiles, tant que je resterai dans cette région pestilentielle. Aussi, maintenant que mon chasseur pékinois est revenu du Fokién, m’occupai-je avec M. Rouget des moyens de louer au plus vite une barque afin de partir pour Kiou-kiang. La chose souffre de la dif. ficulté, non-seulement à cause de la saison, mais encore parce que nous approchons du nouvel an chinois, et que pour rien au monde l’on ne voudrait se trouver hors de chez soi à l'époque de cette fête des fêtes.
Hier est reparti pour Koatén, malgré la pluie, le fidèle Y tout déconfit de n'avoir pas pu me procurer les phasianides inconnus qu'il m'avait tant promis, et surtout mécontent de n’avoir pas ob-
tenu un fusil à deux coups qu'il s'était flatté de recevoir en récompense de ses services. Mais, en vérité, les quelques oiseaux qu'il a pris sont payés à usure par les belles piastres que je lui ai versées; d'un autre côté, nous n’avons que deux fusils pour trois chasseurs et je compte avoir encore besoin de nos armes. Ce brave homme a aussi un autre sujet de mécontentement, pour lequel il compte sur mes bons offices : il a un fils en âge de se marier, et il ne réussit pas à lui trouver une femme. L'usage est, dans toute la Chine, de fiancer les enfants dès leur plus bas âge; de manière que, si l’un des fiancés vient à mourir, le survivant rencontre les plus grandes difficultés pour trouver un autre parti, attendu. que tout le monde a hâte de se marier. C’est probablement ce qui est arrivé au fils aîné du Y; mais il pourrait y avoir une autre cause de son embarras. Cet homme est natif du Kiangsi; et, il y a une vingtaine d'années au plus, ayant eu le malheur de tuer, par accident, l’un de ses camarades, il s’est exilé au Fokién avec sa famille et tout son petit avoir, afin d'éviter les rigueurs de la justice mandarinale, qui n’admet jamais l’innocence et les circonstances atténuantes et qui profite toujours des événements analogues pour ruiner les familles. En Chine, il suffit qu’on passe la frontière de la province pour que les magistrats ne s’occupent plus des inculpés. Mon Y, quoique vivant et prospérant dans les montagnes de Koatén est donc considéré comme mort civile-
ment. De là, une seconde difficulté pour le mariage de son fils. Cet homme a donc porté ses vues sur les orphelines que les missionnaires font élever à la Sainte-Enfance, et il désirerait que je l’aidasse à lui en faire obtenir une pour épouse de son garçon. C’est très-volontiers que je lui promets de m'occuper de son affaire quand je passerai à Fou-tchéou, bien que je doute de l'efficacité de mes démarches, attendu que je sais que les jeunes filles de la Sainte-Enfance répugnent à aller dans les montagnes abruptes du Fokién, et que M. Anot a pour principe et pour règle de conduite de ne point contrarier leur volonté en ces choses-là.
14.16 janvier 1874. Tsitou. Beau au 14; les deux autres jours un peu pluvieux.
Il ne faut pas que je dise que la fortune me contrarie toujours; je venais d'écrire à Fou-tchéou pour faire chercher un batelier chrétien du nom de Fou-léang, quand nous apprenons que cet homme se trouve à deux lieues d'ici avec sa barque : c’est huit ou dix jours de moins à attendre.
Je fais donc mes arrangements avec ce batelier qui s'engage à nous porter, sans perte de temps, à Ou-tching, où il nous faudra louer un autre bateau qui nous fasse franchir les trois cents li restants. Il demande douze #iao (70 fr.) pour ce trajet, qui est les deux tiers du voyage total. — Nous partirons bientôt, s’il plaît à Dieu; peut-être arriverai-je à temps à Kiou-kiang pour y trouver
EN CHINE. 301 encore Mgr Bray qui, lui aussi, se dispose à s’embarquer pour visiter l’intérieur de son vicariat.
Quoique fatigué par un peu de fièvre, je travaille activement à ranger les caisses et les malles. Les chasseurs du pays m'’apportent un beau Felis sinensis, et bientôt après un Viverrula malaccensis très-adulte : c’est plus de besogne qu’il ne nous en faut maintenant que nos moments sont absorbés par les préparatifs du voyage, d'autant plus que le Ouang s’est couché encore avec les fièvres…. et que son lambin camarade se dit aussi à demi malade.
A la fin des comptes, malgré toutes les misères souffertes, je me trouve assez satisfait de mes collections du Kiangsi oriental et des montagnes du Fokién. Elles remplissent deux grandes caisses, trois autres caisses plus petites, et neuf boîtes de diverses grandeurs. Le nombre des seuls mammifères, petits et grands, procurés ici, est de trentecinq à quarante espèces différentes, parmi lesquelles il y en a plusieurs qui sont nouvelles. Les oiseaux offrent aussi des nouveautés, de même que les reptiles, les insectes, etc.
Cette fois-ci, je ne serai pas en danger de mourir de faim en voyage! Le P. Yeou a la politesse de m'envoyer en cadeau un jambon sec, un panier d’oranges mandarines, et une boîte d’excellent thé. Quelques bons chrétiens du voisinage viennent aussi me souhaiter le bon voyage en m'offrant des vivres, de la volaille : cela est de bon ton en Chine.
Malheureusement, les derniers moments que je passe au collége sont attristés par les souffrances qui sont survenues au bon M. Rouget. Le soir du 15 du mois, ayant été surpris par le sommeil sur son prie-dieu, et y étant resté la plus grande partie de la nuit, il a eu froid et il a été pris d’une atroce colique, d’une sorte de miserere, qui met ses jours en danger. Espérons que Dieu conservera à cet établissement un homme qui le dirige avec tant de zèle et de dévouement !
17 janvier 1874. Départ du Tsitou pour Kiou-kiang, embarquement. Ciel nuageux, temps refroidi.
Comme depuis deux jours nous sommes préparés pour nous embarquer, et que le bateau loué ne donne point de ses nouvelles, je le soupçonne d’être monté à Kien-tchang, pour y preridre une autre cargaison, malgré nos conventions et sans se préoccuper des deux jours qu'il nous a fait perdre. Ce retard et ce manque de parole me contrarient et me fâchent, et dès ce matin j'ai envoyé deux hommes pour s'informer de notre batelier. Si celui-ci n’est pas encore au port, ou sil a chargé d'autres marchandises, ils ont l’ordre de louer aussitôt une autre barque, à quelque prix que ce soit, afin que nous puissions partir aujourd'hui même.
Heureusement, mes hommes reviennent à dix heures avec de bonnes nouvelles : le Fou-léang est au port, et nous pourrons tout embarquer cette
après-midi.
En effet, huit ou dix hommes s'étant chargés de porter nos bagages, pendant les dix ou douze qui séparent le collége de la rivière, je vais faire mes adieux à M. Rouget sur son lit de douleur, et je pars à déux heures, accompagné encore de tous nos séminaristes et bien fourni de provisions de route par la générosité de mon confrère bourguignon et de nos voisins.
Mais, ce soir, le bateau ne fait que quelques li de route, et il s'arrête sous prétexte d'acheter sa provision de bois à brûler.
Je continue à tousser et à avoir une fièvre trèsforte : cela est d'autant plus mauvais que je.me trouve exposé à tous les vents dans cette barque. Je n’ai que la ressource de me tenir continuellement caché dans mes couvertures.
18 janvier 1874. Voyage de Kien-tchang à Kioukiang. Beau temps.
Fatigante fièvre pendant tout le jour. — Sous prétexte d'acheter d'autres provisions nécessaires de voyage, mes bateliers perdent encore beaucoup de temps aujourd’hui, et nous ne faisons qu’une petite journée de route.
La rivière, qui est assez large, a un courant passable ; mais elle est tout embarrassée de sables, et la navigation est difficile à cette époque où les eaux sont basses. Nous voyons au couchant un massif important de montagnes, s’élevant à deux mille mètres d'altitude : c’est la chaîne de ANifang d'où j'ai reçu mes salamandres à ventre
jaune; elle me fait autant d'effet que celle de Koatén.
Plusieurs oiseaux aquatiques se voient le long de ce grand cours d’eau, souvent parcouru par les bateaux et de grands radeaux de bambous : je reconnais trois aigles, un balbuzard, un goëland argenté, des canards divers; le Totanus glareola est abondant, et le Tot. glottis fait aussi souvent entendre son cri si facile à reconnaître.
19 janvier 1874. Voyage de Kien-ichang à Kioukiang. Très-beau temps.
Ma fièvre diminue vers le soir. — Aujourd'hui, après mes déclarations aigres-douces, mes bateliers font bien leur devoir, et nous voguons rapidement depuis le point du jour jusqu’à la nuit close. L'endroit où nous faisons halte n’est qu'à vingt h au-dessus de Fou-tchéou, où le vent contraire, qui s’est élevé au soir, ne nous permet pas d'arriver.
Rien à noter : la rivière, toujours large et sablonneuse, est peu profonde, et notre barque s’est embarrassée fréquemment pendant le trajet. De petites montagn:s nues, composées de grès dur, gris ou rouge, longent l’eau, tantôt de près, tantôt de loin. En passant devant Chouy-wan, je remarque de nouveau la particularité de vastes et nombreux vergers d'arbres fruitiers qu’il y a dans cette localité privilégiée: mais là, les pruniers et les abricotiers n’ont pas encore épanoui leurs fleurs, comme cela a lieu déjà à Tsitou.
Pendant notre halte du soir, j’ai le loisir d'ad-
mirer le sans-façon chinois : il y a près de nous un batelier qui a la charge de transporter les passants d’une rive à l’autre; or, ce soir, quelques voyageurs atlardés, qui ont besoin de traverser la rivière, s’égosillent pendant une heure et demie à appeler le Caron, qui les entend très-bien, avant que celui-ci se mette en devoir d’aller les chercher et sans avoir pris la peine de répondre : quelle tenace persévérance d’une part, et quelle insouciance de l’autre !
20 janvier 1874. Voyage de Kien-tchang à Kioukiang. Beau temps.
Je me sens mieux portant à mesure que je m'’éloigne des districts fièvreux.
Partis au point du jour, nous arrivons à Foutchéou vers dix heures, après avoir laissé les collines derrière nous; celles que l’on voit d'ici, au nord-est et au sud-ouest, sont assez éloignées. Cette plaine parfaite est très-fertile, d’après mes bateliers ; mais la famine y règne en ce temps, parce que la sécheresse a faitmanquer la récolte du riz : aussi y voit-on beaucoup de mendiants et de voleurs.
Vue de notre bateau, la ville de Fou-tchéou fait un bel effet; on commence à y rebâtir les édifices détruits par les Taypings. Un grand pont de pierre relie le chef-lieu avec ses importants faubourgs de la rive droite.
J’ai le déplaisir de ne pas trouver M. Anot chez lui : après m'avoir attendu pendant un demi-mois, cet excellent confrère est allé faire sa mission, en