VI. — Action du sérum des animaux immunisés
Les animaux, dont Timmunisation a été activement poussée, ont été saignés. Leur sérum renfermait-il un anticorps spécial du venin de la vive? A cet égard, ce venin suivrait-il la règle générale de toutes les autres toxines microbiennes, animales ou végétales, et l'injection à l'animal serait-elle suivie de la production de l'antivenin ? Ces questions fort intéressantes au point de vue théorique, présentent un intérêt pratique, et peut-être pourrat-on obtenir de la sorte un sérum thérapeutique contre les piqûres des poissons venimeux.
J'ai recueilli le sang de 3 lapins, les lapins 2, 5 et 6 du chapitre précédent, et j'ai fait, avec le sérum obtenu, diverses expériences que je vais relater.
Le lapin n^ â a subi 2 injections sous-cutanées et 2 injections intraveineuses de venin. Il est saigné plus de six semaines après la première inoculation et neuf jours après la dernière. Son immunité contre l'action intraveineuse du venin était très puissante.
Nous avons vu que son sérum injecté préventivement dans la veine aux
lapins 5 et 6 à la dose de 2 centimètres cubes les a admirablement protégés contre Faction foudroyante de doses plus que mortelles de venin. Le lapin 5 a reçu, sans qu'il manifeste le moindre abattement, la moindre dyspnée, une dose 3 fois supérieure à la dose qui tue un témoin en 4 minutes; et le lapin 6 une dose 8 fois supérieure à cette dose. Il est vrai que, dans ce cas, l'extrême limite de ce que pouvait supporter le lapin a été atteinte, car Tinjection de cette dose massive a été suivie d'abattement, de dyspnée, comme un lapin qui reçoit une quantité de venin un peu inférieure à la dose mortelle.
L'immunité de ces lapins n'a pas été passagère, puisque près d'un mois après, ils supportaient encore des doses intraveineuses supérieures à la dose mortelle.
Le lapin n° 5 a été saigné après avoir reçu six injections, toutes intraveineuses, de venin. La première avait été précédée de l'injection de 2 ce. de sérum du lapin 2. La durée du traitement a été de plus de deux mois et demi ; et pourtant le sérum s'est montré beaucoup moins actif que le précédent.
J'ai fait l'essai, non plus en injectant le sérum préventivement, mais en faisant ia vitro des mélanges d'une dose plus que mortelle de venin et de quantités variables de sérum.
Pour arriver à rendre inoffensive une dose de O''*',! de venin mortelle pour un témoin en 3 minutes, il a fallu ajouter 6 ce. de sérum. Le lapin qui reçut ce mélange ne fut pas incommodé ; mais neuf jours après, il mourait très rapidement de Tinjection dans la veine de O*'*, 12 de venin. Le sérum était donc très peu actif, et de plus il ne procurait qu'une immunité passagère.
Le mélange de 6 ce. de sérum et de 0°°, 1 de venin, était inofifensif dans la veine. Je fis un mélange de 12 ce. de sérum et de 0*^,25 de venin et je l'injectai à la patte d'un lapin, tandis qu'un témoin recevait la même dose de venin diluée dans l'eau physiologique. La marche des phénomènes a été la môme de part et d'autre, paralysie passagère, puis œdème et escharre les jours suivants.
Le sérum du lapin 5 était donc fort peu actif, môme, semble-t-il, pas du tout actif pour protéger contre les effets locaux du venin.
Le début du traitement d'immunisation du lap*n 6 a été le même que celui du lapin 5 : une première injection intraveineuse immédiatement après l'injection de 2 ce. du sérum du lapin 2. Cette première injection intraveineuse est suivie de quatre autres, puis de trois injections sous-cutanées et d'une nouvelle injection intraveineuse. En tout, cela fait neufinoculations de venin. Le traitement a duré trois mois et demi environ.
Le sérum de ce lapin à l'essai s'est montré au moins aussi actif que celui du lapin 2. Car un lapin qui reçoitpréventivement3 ce. de sérum dans la veine de l'oreille, résiste dix minutes après à l'injection intraveineuse d'une dose plus que mortelle de venin. L'immunité conférée par le sérum se maintient, car huit jours après ce premier traitement, l'animal résiste très bien à l'injection intraveineuse d'une dose presque trois fois plus forte que la dose mor- , telle pour un témoin.
Mais en plus de celle action préventive contre les effets foudroyants du venin, ce sérum s'est montré actif vis-à-vis des accidents locaux consécutifs aux injections sous-cutanées de venin.
Ainsi un lapin reçoit un mélange de 11 ce. de sérum et de l*"*,! de venin
dans la patte. Il la traîne un peu, mais cet état ne dure pas, et le lendemain et les jours suivants, on ne constate ni œdème, ni sphacèle.
L'inoculation n'a eu aucune suite, tandis que les lapins témoins qui ont reçu 1 ce. de venin seul ont eu la patte sphacélée sur une grande partie de sa longueur.
Les effets du sérum sur le venin ont été aussi manifestes chez le cobaye. Une première injection à la patte de 0*%5 de venin et de 4*^,5 de sérum mélangés, ne donne qu'un œdème passager. Quatrejours après, j'injecte dans le péritoine un mélange de 0***,5 de venin et de 5 ce. de sérum. L'animal ne ressent aucun malaise.
Un cobaye témoin reçoit les mêmes jours, les mêmes doses de venin seul, la première fois à la patte, la seconde fois dans le péritoine et les résultats furent tout autres. D'abord la patte fut paralysée et œdématiée. La sphacèle débutait quand je fis l'injection péritonéale. Immédiatement l'animal prend une attitude de douleur, il est étendu, ne réagit plus, reste sur le dos quand 0X1 l'y met. Moins de vingt-quatre heures après, il mourait. A l'autopsie, j'ai constaté qu'il n'y avait pas eu perforation de l'intestin par l'aiguille au moment de l'inoculation.
A propos de ces expériences sur le sérum des animaux immunisés, on peut faire quelques observations. D'abord il y a une différence considérable d'activité entre le sérum du lapin 5 et ceux des lapins 2 et 6. Les différences individuelles peuvent peut-être rendre compte en partie de l'écart observé, mais il faut ajouter aussi que ce lapin 5 dont le sérum est le moins actif, estle seul qui n'a reçu le venin que par la voie veineuse exclusivement, et ce moyen d'introduction de la toxine, au point de vue spécial de l'immunisation, serait donc notablement inférieur à la voie sous-cutanée.
Le sérum du lapin 5, assez peu actifcontre les effets intraveineux du venin, n'a pas le pouvoir de protéger les tissus contre la nécrose qui suit l'inoculation sous-culanée. Cette différence d'action du sérum sur le venin, suivant le lieu d'introduction, serait à ajouter comme un argument de plus en faveur de la croyance à l'existence dans le venin de la vive de deux éléments toxiques distincts.