I. — Introduction
On sait que dans tous les phénomènes physiologiques on retrouve ce fait général, qu'ils ne sont provoqués d'une manière sensible qu'à partir du moment où l'énergie excitatrice a acquis une certaine intensité et une certaine durée; d'ailleurs les variables intensité et durée ne sont pas indépendantes, leurs variations sont en général en sens inverse. C'est ainsi que, pour le sens lumineux, Bloch, puis Charpentier, ont pu montrer que le minimunt d'énergie lumineuse nécessaire pour donner à la rétine la sensation lumineuse brute, était inversement proportionnel à la durée de l'action.
La rétine, à côté de la notion de lumière brute, nous donne d'autres notions encore, parmi lesquelles celle de forme; c'est de celle-Hi que nous allons nous occuper aujourd'hui. Le sens visuel des formes est intimement lié au sens lumineux, car il n'existe pas sans la sensation lumineuse brute; mais il met enjeu un processus physiologique^ plus complexe, et oar conséquent il mérite une étude particulière.
La mesure de la délicatesse du sens des formes se fait en mesurant Tacuité visuelle de l'œil en expérience. On sait depuis longtemps quel acuité visuelle varie avec l'intensité lumineuse, nous allons montrer qu'elle varie aussi avec le temps pendant lequel cette intensité lumineuse agit sur la rétine.
On pourrait croire, au premier abord, que ces variations sont dues préciî-ément aux variations mêmes que subit la sensation lumineuse brute en fonction du temps. On pourrait en effet concevoir que la sensation lumineuse détermine toujours pc^r son intensité seule l'acuité visuelle correspondante.
' C'est à dessein que nous ne prononçons pas le mot d'actes psychologiques; car, à notre avis, il n'y a pas de délimitation nette entre les actes physiologiques et les actes psychologiques.
Nous avons démontré que les phénomènes sont plus complexes que cela, et c'est pour établir nos résultats sur une base solide que nous avons étudié dans un travail préliminaire [La sensation lumineuse en fonction du temps {Journ. de physioL et depatboL gén,, juillet 1902, p. 682j] la grandeur de la sensation brute en fonction du temps.
Envisagée d'une manière générale, cette question présente un intérêt théorique et pratique. Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'intérêt théorique; au point de vue pratique, cette étude est des plus importantes pour comprendre ce qui limite la vitesse de la lecture, et aussi la vitesse avec laquelle nous percevons les objets usuels.
C'est l'existence de cette vitesse limite, relativement basse, qui nous empêche de percevoir la forme d'un mobile articulé en mouvement, et qui a obligé les physiologistes, suivant en cela les idées de Marey, à employer un organe à temps perdu infiniment plus court que notre œil, la plaque photographique, pour saisir les phases des mouvements rapides; c'est à cause d'elle aussi qu'on est obligé, dans les projections cinématographiques, de réaliser l'arrêt de la pellicule au passage de chaque cliché, pendant un temps notable. C'est probablement à des artistes doués d'une vitesse visuelle très grande que les anciens Grecs et les Japonais ont dû leur connaissance si exacte des mouvements de la locomotion animale, qui étonnait les Européens modernes avant la photographie instantanée. L'un de nous a montré, dans un article récent [Sulzer, Le mécanisme oculaire de la y'\sèe{Revae générale des sciencesy 1902, p. 96)], que cette vitesse est une des qualités essentielles qui distingue les bons tireurs des mauvais tireurs. En somme, l'étude que nous entreprenons aujourd'hui est celle de la base scientifique d'après laquelle on peut définir la qualité désignée en général sous le nom de € coup dœil », dans une des acceptions les plus usuelles de ce mot.
Il est bien évident que la vitesse de perception des formes dépend essentiellement de la complication de l'acte mémoriel exigé pour la reconnaissance de la forme présentée à l'observateur. Nous avons en effet observé un grand nombre de faits qui le prouvent, et dont nous parlerons dans un mémoire ultérieur. Nous avons voulu nous occuper tout d'abord de la distinction de la forme la plus simple possible. Nous avons donc pris un gril composé de traits blancs sur fond noir tant plein que vide. Il est évident qu'on ne peut s'adresser à un seul trait blanc sur fond noir ou un seul trait noir sur fond blanc. Le sens lumineux seul suffit dans ce cas pour affirmer l'existence de l'objet; on a la notion de son existence non par sa forme, mais par la lumièro qu'il émet, même quand la notion de forme a cessé d'être précise. Nous nous sommes arrêtés à un test objet composé de huit bandes de papier blanc tendues devant un fond noir. La distinction de ce genre de test objet se fait par l'intervention du minimum separable sous sa forme la plus simple.