‹ Journal de physiologieChapitre 2 sur 578 · CH. LIVON ET A. BRIOT · texte numérisé non relu

CH. LIVON ET A. BRIOT

Tout d^abord, les expériences faites avec les produits de macération des glandes ne lui donnèrent pas de résultats. Mais ayant à sa disposition d^assezgros animaux, bien vigoureux, des Octopus macropus, il put introduire dans le canal excréteur des glandes postérieures une petite canule et recueillir ainsi le suc salivaire pur. Ce suc a une action faiblement digestive sur la fibrine en. liqueur neutre ou faiblement acide. Mais le fait le plus intéressant que Krause ait signalé est Taction venimeuse de ce suc sur certains animaux. Les poulpes se nourrissent en grande partie de crustacés et, dans les aquariums de Naples, Lo Bianco avait observé que, par simple approche de leur proie,, les poulpes immobilisaient les crabes. Krause,par Tinjection de quelques gouttes de suc salivaire dans l'abdomen du crabe, en provoquait la mort immédiate.

L*animal meurt aussi si, au lieu d'injection, on se contente d*arroser de suc salivaire les branchies du crabe. La grenouille était également sensible à ce venin ; par inoculation de 1 à, 2 ce. dans les sacs lymphatiques, au bout de 5 à 10 minutes on observe du tétanos, puis de la paralysie. Sur le lapin, les phénomènes sont inconstants ; dans certains cas, Tinjection intraveineuse restait sans effet; dans d'autres, elle provoquait la mort.

Tel était Tétat de la question, quand Tun d*entre nous entreprit de nouvelles recherches sur le suc salivaire des Céphalopodes. Les premiers résultats ont été communiqués à la Société de Biologie* et c'est Texposé plus complet de nos observations, avec le détail de notre technique que nous allons faire en cette place.

Tout d* abord, nous dirons que nous ne nous occuperons ici que de ractionvenimeuse du suc salivaire des Céphalopodes sur les crustacés.

1*» Préparation des sucs saUvaires,

Nous n'avons eu à notre disposition que des animaux fraîchement apportésau marché de Marseille, ce qui nous empêchait de renouveler les expériences de Krause avec du suc salivaire pur. Force nous était de recourir au broyage direct des glandes et d'utiliser le produit de macération.

Les extraits glandulaires n'avaient rien donné à Krause. Nous avons étéplus heureux, et toutes les observations que nous décrirons plus loin ont étéfaites avec une liqueur obtenue delà manière suivante :

Les glandes postérieures de n animaux étaient broyés avec du sable dans 2n ce. d'eau distillée. On avait un magma mucitagineux qui, après quelques instants de repos, laissait surnager un liquide louche, visqueux, filtrant difficilement. C'était ce liquide, prélevé par simple décantation, qui nous servait pour nos expériences ; nous Tutilisions frais, le surplus était saturé de sel marin pour éviter la putréfaction et nous a servi pour quelques expériences afin de nous rendre compte de la durée de conservation des propriétés du suc frais.

Nous avons expérimenté un certain nombre de fois avec les glandes salivaires antérieures, en suivant un mode opératoire analogue, la seule différence consistant en l'emploi d'une moindre quantité d'eau dans le broyage . Le suc ainsi obtenu avait des qualités physiques toutes différentes de celles

* A. Bbiot. Sur le rôle des glandes salivaires des Céphalopodes (C. /?. Soc. Bioî,^ t. LVIII, p. f'84). — Sur le rôle d'action du venin des Céphalopodes [C. /?. Soc, Biol.^^ t. LVIII, p. 386). — Ch. LivoN el A. Briot. Le suc salivaire des Céphalopodes est un poison nerveux pour les Crustacés (C. I\, Soc. Biol., l. LVIII, p. 878).

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du SUC des glandes postérieures. Le liquide de macération restait bien fluide, filtrant très facilement. Les inoculations au crabe d'un tel suc provenant des glandes antérieures du poulpe ordinaire {Octopus vulgaris. Link.) et du poulpe musqué {Eledoue nioschata) ont été négatives. Aussi ne reviendronsnous pas sur le suc de ces glandes et dans la suite, chaque fois que nous parlerons de suc salivaire, il est entendu qu*il s'agira du suc obtenu par broyage des glandes salivaires postérieures.

2» Action du suc salivaire du poulpe musqué sur le crabe.

Le plus grand nombre de nos expériences ont été faites en utilisant les glandes salivaires postérieures du poulpe musqué (Eledone nioschata) que nous pouvions nous procurer en plus grande abondance et en bon état de fraîcheur. La dimension plus considérable des glandes chez cet animal que chez d'autres espèces (Calmar ou Seiche) nous l'a fait préférer.

Les animaux sur lesquels nous avons expérimenté la plupart du temps étaient des crabes {Carcinus mœnas) d'une taille moyenne de 8 centimètres.

Au moyen d'une pipette effilée ou de l'aiguille d'une seringue à injection, on fait pénétrer le suc des poulpes dans l'intérieur du corps du crabe, en profitant des jointures d'articulation des pattes, où il y a solution de continuité de la carapace.

0**,5 de suc salivaire produit un eflefc presque immédiat. Au bout d'une ou deux minutes, il y a des trémulations des appendices, surtout des dernières paires de pattes thoraciques. Les réactions et excitations, si vives chez le Carcinus mœnas normal, sont presque totalement abolies ; les pinces ne serrent plus les objets qu'on leur présente, tout eflort musculaire appréciable est devenu impossible. L'animal meurt au bout d'un temps variable sans avoir repris sa vigueur musculaire.

8*» Action du suc salivaire de divers Céphalopodes sur divers crustacés.

Ce résultat remarquable obtenu avec le suc salivaire des glandes postérieures du poulpe musqué (Eledone moschata) s'observe également avec le suc d'autres Céphalopodes, notamment avec celui du poulpe ordinaire (Octopus vulgaris), du Calmar {Loligo vulgaris) et de la Seiche (Sepia ofUicinalis).

Les expériences ont porté sur d'autres crustacés que le Carcinus mœnas. La langouste, Fécrevisse principalement, se sont montrées aussi sensibles que le crabe au suc salivaire des Céphalopodes. Immédiatement après l'injection, survient la résolution musculaire. Nous avons même opéré avec de gros Maia squinado; mais cet animal est si lent dans ses mouvements à l'état normal, que les phénomènes y apparaissent moins nets que dans les autres espèces.

4« Action de la chaleur et de f alcool sur le suc salivaire des Céphalopodes.

Le suc salivaire des Céphalopodes exerce donc une action paralysante très énergique sur les crustacés. La substance venimeuse ne résiste pas à l'action

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de la chaleur. Maintenu à rébulUtion pendant 5 minutes, le suc salivaire a perdu toute son activité et les crabes auxquels on injecte le siic ainsi chauffé, résistent, tout comme des crabes auxquels on inocule la même quantité d'eau pure.

Les essais faits avec un suc que l'on a maintenu pendant une heure à 58"*, sont aussi concluants. Cette température de 58* est déjà funeste au venin, et lui fait perdre tout son pouvoir.

Si on traite par Talcool à 90^ le suc obtenu par broyage des glandes, on provoque un abondant précipité. La liqueur filtrée, débarrassée de Talcool par dialyse, est sans effet sur le crabe. Quant au précipité, il se redissout dans Teau et cette nouvelle solution a un eflet venimeux comparable, quoique affaibli, à celui du suc primitif. ^

Ainsi, Taction venimeuse du suc salivaire des Céphalopodes est due à une substance destructible par la chaleur, précipitable par l'alcool ; ces deux propriétés permettent de la ranger à côté des autres venins connus dans la série animale, comme les venins de serpent, les venins de poissons (Vive) ou de Scolopendre.

5*» Enregistrement de Taction sur le crabe.

L'action du suc salivaire si manifeste sur le crabe, peut être mise encore mieux en évidence en enregistrant la réaction du crabe aux excitations électriques avant et après l'inoculation, en disposant l'expérience de la façon suivante :

Sur la planchette de liège du myographe direct de Marey, le crabe est maintenu solidement fixé sur le dos par une bandelette de caoutchouc placée Iongitudinaiement sur le corps de Tanimal, et par de petits liens en caoutchouc posés de manière à immobiliser les pattes, sauf une des grosses pinces. Le corps de Tanimal est orienté sur la planchette de façon à ce que la pince libre puisse être reliée directement au style enregistreur du myographe par un fil inextensible attaché à la portion immobile de la pince, de la même manière que Ton relie le gastrocnémien do la grenouille dans les expériences de myographie ordinaire.

La tension du iil est calculée de façon à ce que la patte soit maintenue en extension moyenne, de sorte que la moindre flexion provoquée par une excitation portée sur l'ariiculation thoracique de la patte, imprime au style une course qui se traduit par un tracé sur le cylindre enfumé avec lequel on a eu soin de mettre en rapport le myographe.

Dans toutes nos expériences nous nous sommes servis comme appareil d'induction du petit chariot de Ranvier, en communication avecle courant général du laboratoire qui est fourni par quatre piles Leclanché (modèle moyen).

C'est ainsi que les tracés suivants ont été obtenus :

Sur un crabe disposé comme il vient d'être dit, on excite, avant toute injection, l'articulation thoracique de la pince reliée au style enregistreur, afin d'avoir comme comparaison une contraction normale ifjg, 1). On pratique alors une injection de 3 c. c. de suc salivaire obtenu d'après le procédé indiqué plus haut, et, trois minutes après, l'excitation de la même articulation produit une contraction un peu moins prononcée que la précédente (fig. 2) ; huit minutes après, la même excitation fournit une contraction bien moins

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développée {/îg. 3) ; et enfin douze minutes après, une excitation identique aux précédentes ne provoque plus de contraction (/iff. 4). Dans toutes nos expériences ia diminution de ia contraction de la pince a

Fig. 1. — Excitation de la pince normale.

Fig. 2. — Excitation de la pince 3 minutes après l'injection de 3 c. c. de suc salivai re.

suivi une marche, à peu de chose près, semblable à celle de l'expérience citée comme type, que la quantité de suc salivaire injectée ait été de 3 c. c.

Fig. S. — Excitation 8 minutes après riojection.

Fig. 4. • Excitation 12 minutes api*ès l'injection.

ou même de 2 c. c. L*action paralysante ne se manifeste pas toujours dans le même laps de temps, mais, en moyenne, au bout de trente minutes environ.

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