‹ Journal de sa conversionChapitre 1 sur 59 · OU AI DIS AU 6 USTIN · texte numérisé non relu

OU AI DIS AU 6 USTIN

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PRÉFACE

La renommée et l’autorité de M me Swetchine me semblent désormais également incontestables; je ne veux donc plus accompagner son nom des expressions de ma timidité. Ce nom a subi et surmonté l’épreuve de critiques qui, ne dissimulant pas l’origine de leur hostilité, ont avoué que ce qui les importune surtout, c’est le retentissement imprévu et le succès d’idées toutes chrétiennes. L’injure même, dit-on, a risqué son trait, et si les amis de M me Swetchine en ont été froissés dans leur tendre vénération, ils ont dû sentir aussi que c’était un hommage pour

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elle, que d’être traitée comme un signe du temps et attaquée comme une puissance.

Publiant un nouveau volume, extrait de ses papiers, je n’en suis que plus obligé à rendre compte de mon propre travail, et plus responsable des procédés que j’ai cru devoir suivre. En conséquence, je viens déclarer, une fois de plus, que ce volume, comme les précédents, se compose de morceaux presque tous improvisés au courant de la plume, sans lien, sans méthode, et dont quelques-uns même avaient échappé, jusqu’au dernier moment, à de soigneuses investigations. L’un des plus importants, le plus important de tous peut-être, le Journal de la conversion , était enfoui sous une enveloppe qui en révélait si peu l’existence, qu’il avait été relégué dans les cartons qui ne devaient subir qu’un dernier examen.

Aucun de ces morceaux, sauf quelques prières, ne portait de titre. C’est moi qui ai voulu en donner un à chacun d’eux. Je ne me suis point dissimulé l’inconvénient de cette addition, inconvénient qui est d’annoncer un sujet mûrement étudié et régulièrement développé, lorsqu’il ne s’agit souvent que d’un premier aperçu

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et de quelques lignes d’un jet lumineux mais rapide. Toutefois, j’ai passé outre; et comme chacune de ces pensées, même la plus courte, est singulièrement féconde, j’ai voulu que, la lecture générale une fois achevée, le lecteur pût retrouver sans effort le sujet de sa prédilection et reprendre commodément le cours de ses réflexions intimes. C’est donc un secours offert au souvenir et rien de plus.

J’ai essayé aussi d’établir un classement emprunté à la nature des sujets eux-mêmes. Deux divisions principales se présentaient d’abord et naturellement : tout ce qui, tenant à la controverse religieuse, exprime le doute ou y répond; ensuite, tout ce qui appartient à la possession pleine et paisible de la vérité. La première partie a reçu pour titre général : De la vérité du Christianisme; la seconde : De la piété dans le Christianisme. J’ai donné à ces deux parties leur complément ou plutôt leur couronnement véritable, c’est-à-dire, les prières couronnées ellesmêmes par le Chapelet de la bonne mort. Chercher Dieu, le trouver et l’aimer, ce fut toute la vie de M me Swetchine, c’est aussi la distribution et le résumé de tout ce volume.

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Il eût été plus naturel, peut-être, de réserver le Journal de la conversion pour une nouvelle édition de la Vie de M me Swetchine; j’ai préféré en faire les premières pages de ce volume, parce que j’ai hâte de le présenter à la Russie. Au moment où ce grand Empire s’ébranle, où l’intolérance religieuse se place nécessairement au premier rang des impossibilités morales qui enveloppent le règne de l’empereur Alexandre, la découverte inopinée de ce document acquiert une opportunité flagrante. Je ne me suis donc pas cru le droit de retarder volontairement la mise en lumière des recherches si persévérantes et si laborieuses d’une Russe, qui poursuivit la vérité en faisant, ainsi qu’elle le dit elle-même, de prodigieux efforts pour se rattacher de bonne foi à la religion où elle était née.

L’oraison funèbre consacrée par le Père Lacordaire à M rae Swetchine, se termine ainsi : « Oui, tôt ou tard, l’Orient s’inclinera devant l’Occident comme un frère vers son frère.

Sainte-Sophie entendra retentir dans les deux langues le Symbole qui n’a pas cessé de nous

unir.En ce temps-là, chère et noble amie que

nous avons perdue et que nous demeurons ici

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à pleurer, en ce temps-là, vous soulèverez un peu votre froide pierre de Montmartre, vous respirerez un instant l’air où vous avez vécu, et y reconnaissant à la fois les baumes de votre première et de votre seconde patrie, vous bénirez Dieu qui vous avait appelée avant les autres, et auquel vous aviez répondu par cette foi sans tache qui nous éclaira nous-même.» Si quel¬

que chose peut servir et bâter les espérances unies du Père Lacordaire et de sa maternelle amie, ce sera certainement le tableau fidèle de la conversion de M me Swetchine. Ses compatriotes auront peut-être l’injustice d’être surpris, mais ils auront à coup sûr le bonheur d’être touchés de ce patriotisme sincère auquel la suprême séparation de communion a tant coûté, de ce patriotisme qui, si fidèlement, survécut en elle.

Ces pages que, faute de trouver un titre plus conforme au sujet, j’ai nommées le Journal de la conversion , auraient peut-être été mieux définies par ces mots : Une âme devant Dieu, car l’impression qu’elles peuvent faire se produira aussi, je le crois, en-deçà des frontières de la Russie. Toute âme ayant un combat à soutenir,

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un parti courageux à prendre, une résolution pénible à protéger, trouvera dans cet exemple, de salutaires inspirations; et si elle s’attache jusqu’au bout à un tel guide, elle reconnaîtra bientôt que le meilleur dénoûment de tous les drames humains est encore le cri suprême poussé par M me Swetchine, au terme de ses longues hésitations : « Mon Dieu, je me jette à vos pieds à corps et âme perdus! 1 »

Après le Journal de la conversion, viennent se placer d’eux-mêmes tous les morceaux qui adressent une réfutation et surtout un affectueux appel à l’incrédulité persistante.

Mme Swetchine, quand sa foi eut jeté l’ancre sur le roc inébranlable , n’imita pas l’ingratitude de ceux qui, à peine sortis du péril, oublient les difficultés de la navigation, la violence des flots, l’impétuosité des courants contraires, et ne gardent plus que dédain, amertume ou indifférence pour les compagnons attardés de leurs anciennes erreurs. La discussion de M me Swetchine, empreinte de toutes les préoccupations, contemporaines, rejette, d’instinct, les allures

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de la polémique. Elle a le secret d’être toujours opportune sans être jamais personnelle. Plus vigilante et plus déférente que qui que ce soit au point de vue de l’orthodoxie, elle s’occupe, au même degré, de tout ce qui peut aplanir un obstacle, secourir une faiblesse ou favoriser un rapprochement. Sans s’être jamais donné une devise à elle-même, son esprit et son cœur ne perdent pas de vue sa propre maxime : « Il faut combattre pour l’éternité avec les armes du temps '. »

A partir du morceau intitulé : Le Précepte et le Conseil, traité de la plus haute spiritualité, et, selon moi, chef-d’œuvre de la plus rare connaissance du cœur humain, l’ascétisme va croissant, mais en conservant toujours le langage de l’expérience qui le rend plus accessible, et, pour ainsi dire, plus pratique.

Mme Swetchine alors n’argumente plus, elle conduit sur les sommets où habite la piété par des pentes si faciles et si douces, qu’on arrive sur leurs cimes sans s’être aperçu que l’on montait. C’est, du reste, ainsi qu’elle procédait

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habituellement dans le commerce de la pensée ; elle contestait moins souvent l’erreur qu’elle ne faisait aimer la vérité.

Les prières seules, à l’exception de deux ou trois méditations, ont été écrites avec soin, parce que ce soin n’était pas littéraire, mais pieux. A côté de l’élan spontané, on sent l’influence du respect profond. L’humble créature, s’adressant à son créateur, s’inquiète du choix des images et des termes. Sa conscience écoute tous les scrupules, autant que son esprit avait dédaigné toutes les recherches ; elle consulte ses amis les plus vénérables; elle interroge le curé de sa paroisse, et l’on trouvera de touchantes confidences de ce genre dans les correspondances du Père Lacordaire et de Dom Guéranger qui seront prochainement publiées.

Aussi, quelle que soit l’ardeur des aspirations de plusieurs pages de ce volume, je crois que leur accent ne dépasse jamais les limites d’une juste prudence et d’une véritable sagacité.

Mme Swetchine, assurément, vise à l’idéal le plus élevé, mais sans aborder, fût-ce de loin, les régions du chimérique; elle s’applique, au contraire, à mettre en garde contre tout écart

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de l’imagination dans la dévotion. Les traditions les plus saines, les autorités les plus sûres ne la quittent jamais. « L’ascétisme chrétien, ditelle, a toujours un corps, c’sst la vertu; toujours une pierre de touche, c’est l’action »

Voilà le vrai caractère de la piété de M mc Swetchine et la constante direction de ses conseils.

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En lisant l’Histoire de Fleury, indépendantment des cahiers et des notes que je faisais sur l’ensemble de l’ouvrage, j’écrivais sur des petits papiers détachés les idées que me suggérait le sujet dont j’étais si occupée, à mesure qu’elles se présentaient à mon esprit. Je vais transcrire ici ces notes, pour conserver la suite de mes impressions *.

1 C’est à la marge de la fin de la 'ira section du vol. VII de Fleury, page 551, que j’écrivis ces paroles dictées par une

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C’est un vrai monument de mes vacillations, de l’inconcevable mobilité de mon esprit, et surtout une preuve irrécusable des efforts prodigieux que j’ai faits pour me tranquilliser dans la religion où je suis née et m’y rattacher de bonne foi.

J’avais demandé au bon Dieu qu’il permît qu’arrivée au bout de mon travail, je me trouvasse unie d’une foi vive avec ceux de ma communion et par les liens d’une ardente charité aux chrétiens d’Occident ; il m’a accordé plus que je ne demandais. Toutefois la conviction a de beaucoup précédé en moi la persuasion, et quoique celle-ci ait aussi concouru à la situation d’esprit où je me trouve aujourd’hui , il me reste une multitude d’obstacles à vaincre avant de pouvoir m’appliquer cette parole de saint Ambroise : « La vraie foi ne se trouble pas 1 . »

Dans le cours de mon travail, j’ai toujours cherché à ramener à mon opinion ce qui s’en écartait ; je forçais le sens pour me le rendre favorable, et sans nier ce qui est positif, je passais légèrement ou je m’arrêtais à des circonstances de détail propres à diminuer le poids des arguments con-

conviction qui depuis ne s'est jamais démentie : « Grâces, mon Dieu, grâces vous soient rendues de toutes les preuves dont vous daignez appuyer votre vérité ! »

1 Saint Ambroise, traité de Fide.

traires à ma thèse. On le verra bien dans mes sept premiers cahiers où j’ai fait des recherches pour invalider le témoignage de Socrate et de Sozoniène, ceux d’Irénée et de saint Cyprien *.

Je vois clairement aujourd’hui que le centre de l’unité religieuse est à Rome ; que la primauté du pape a été universellement reconnue par tous les chrétiens ; que les promesses de Jésus-Christ reposent avant tout sur, le siège de saint Pierre, et que ses successeurs dans les beaux siècles de l’Église confirmaient leurs frères; mais je vois aussi que jamais l’Église d’Orient n’a attribué au pape le pouvoir immense que les Occidentaux lui laissèrent prendre depuis, et que dans plusieurs points de discipline elle est encore la seule aujourd’hui qui garde précieusement les institutions antiques.

Un grec doit sentir la nécessité « d’allumer son flambeau à la vieille lampe, » to lighten his candie at the old lamp, mais s’il est droit et sans prévention, il ne saurait méconnaître que ce qu’il croit de moins que ses aïeux, le retranche du corps de la véritable Église.

1 Socrate, historien ecclésiastique, né & Constantinople à la fin du iv« siècle, continuateur d’Eusèbe. — Sozomène, autre historien ecclésiastique du V e siècle, continuateur de Socrate.

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Sans doute le schisme est le plus grand des maux, et nous en ressentons tous les effets ; mais il est également vrai que si, se pénétrant de l’esprit des premiers siècles, on en étudie les principes et la constitution, on y verra les bornes et les restrictions appliquées à un pouvoir qui depuis ne voulut plus en connaître.

Pour peu qu’on y pense, on verra qu’abstraction faite des obstacles politiques, le réunion en masse pourrait s’opérer bien plus aisément que celle d’un individu isolé. En effet, la procession du Saint- Esprit, le seul point de doctrine qui divise les deux Églises n’ayant jamais été tranché par une autorité également acceptée des grecs et des latins, pourrait être remis à l’étude d’un commun accord. Il suffirait donc de reconnaître la suprématie du pape, et l’Église romaine comme centre du l’unité, points qui paraissent incontestables, puis on laisserait au pape le jugement des causes les plus difficiles , celles où les premiers prélats de l’Église se trouvent intéressés 1 et les décisions qui interviendraient ainsi, dans des cas toujours rares, suffiraient pour resserrer les liens d’union sans porter

1 L’antiquité fournit des précédents de cette haute juridiction, comme l’appel de saint Athanase, la déposition de Flavien de Constantinople, etc., etc.

atteinte à la liberté du gouvernement intérieur de notre Église.

Ces points accordés nous garderions tout le reste,' notre rite, nos usages et nos cérémonies.

L’individu isolé qui voudrait se réunir à l’Église romaine, ne rencontre pas ces facilités ; il faut qu’il quitte tout ce qu’il y a de sensible dans sa religion, qu’il efface tous ses souvenirs, qu’il combatte toutes ses premières impressions, qu’il se livre sans garantie, qu’il concède plus que sa conviction ne peut donner, enfin qu’il recommence la vie en subissant une loi dont le premier effet serait de rompre l’harmonie entre les chants qui ont consacré son enfance et ceux qui endormiront ses dernières douleurs.

Mon Dieu, quelle dure et pénible alternative ! Qu’il est plus difficile encore de savoir le parti qu’il faut prendre I Oh 1 combien j’affronterais plus aisément mes répugnances et mes regrets, si votre voix qui parle au fond de mon cœur me maintenait invariablement dans la route où je suis entraînée comme si je ne résistais pas, et où je recule souvent sans prévoir où, ni comment je serai arrêtée!

Venez à mon secours, Dieu de bonté et de miséricorde en qui repose toute ma confiance ! Voilà la seule prière dont je sois toujours capable, et le

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seul sentiment auquel je ne connaisse ni changement ni altération.

Septembre 1815. Campagne Bariatinsky.

Dans les questions difficiles et compliquées, il ne faut point se flatter de -voir tout concourir à un même système, mais il faut se borner à saisir les traits principaux, à établir fortement l’ensemble sans entrer dans le dédale des opinions particulières. Les esprits les plus pénétrants ont senti la nécessité de ne s’arrêter qu’aux choses les plus essentielles, en se résignant pour le reste « à une ignorance modeste et savante, » comme disait Gibbon.

Il est facile de s’égarer dans la lointaine et laborieuse recherche de la vérité absolue et des obligations qu’elle imposerait généralement à tous les hommes. Cette recherche pourrait tenir à une vaine et périlleuse curiosité dont l’esprit se ferait un plaisir sans que nulle justice fût intéressée à la satisfaire. Mais lorsque la recherche de la vérité nous est imposée par nos besoins réels, que la conscience interroge et implore des solutions, le

cercle se rétrécit, les difficultés se réduisent ; il ne s’agit plus de ce qui doit convenir à la nature générale de l’homme, mais de ce qui convient à la nôtre, à notre conscience éclairée, à nos besoins spirituels, à cette sincérité appelée à se prononcer aujourd’hui telle qu’elle paraîtra au grand jour. Tout se simplifie alors, les matériaux du procès sont là, vous êtes jury dans votre propre cause, et vous donnez la seule chose qu’on vous demande, la conviction.

Il n’est pas question de savoir si la vérité révélée est la vérité absolue, telle qu’elle règne dans le ciel, mais si c’est la vérité partielle, telle que Dieu a voulu qu’elle dominât l’intelligence humaine ; ce qui reste en doute, c’est que nous ayons toute la vérité, et non pas que Dieu ne soit pas auteur de la révélation ou qu’il ait pu nous révéler autre chose que la vérité.

Chaque communion chrétienne, considérée à part comme possédant la morale de Jésus-Christ, est bonne ; mais par cela même qu’elles diffèrent toutes entre elles, il ne peut y en avoir qu’une seule vraie. Qui n’écoute pas l’Église marche

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volontairement à sa perte ; mais où est l’Église ?

Voilà la première question qui se présente, le seul et unique point de mon examen, le but de mes recherches.

Dans le symbole dont l’antiquité atteste la foi des premiers temps, l’Église est désignée par les quatre caractères d’unité, de sainteté, d’universalité et d’apostolicité. Appliquez successivement ces caractères aux communions chrétiennes répandues sur la terre, et prenez pour vraie celle à laquelle ils conviennent. On ne peut imaginer une marche plus simple, plus à portée des moins intelligents et des moins instruits. La vérité , dans les desseins d’une Providence miséricordieuse, ne pouvait être d’un difficile accès ; ce qu’elle exige, c’est un désir ardent de la connaître et une ferme volonté de lui tout soumettre dès qu’on l’a connue.

C’est presque toujours au nom de l’autorité que les catholiques somment les individus des autres religions de se convertir à la leur ; ils oublient que pour ceux à qui ils adressent cet appel, l’autorité légitime réside dans leurs propres pasteurs, dont ils ne pourraient raisonnablement repousser l’au-

torité pour accepter celle cte pasteurs d’une autre communion.

C’est un grand malheur que d’avoir des doutes sur la religion dans laquelle on est né ; mais du moment où l’on peut craindre que la soumission même qu’on croyait lui devoir ne soit un piège, il n’est qu’une voie pour s’en garantir ; c’est celle de l’examen. Chacun le peut faire selon ses moyens et ses forces, et des grâces immenses doivent être accordées à la bonne foi et au désir de s’instruire dans la seule vérité qu’il nous soit important de connaître.

La durée, l’inviolabilité; l’unité de la doctrine enseignée par l’Église romaine sont, disent les catholiques, des preuves manifestes de la protection divine. Mais n’est-ce pas un miracle plus manifeste encore, pouvons-nous répondre à notre tour, que la conservation de cette même doctrine dans notre Église? Elle a traversé impunément les siècles d’ignorance, sans appui, sans secours, sans inter? prêtes dignes d’elle, telle qu’un rayon qui se reflète sur une eau bourbeuse sans rien perdre de sa pureté et de son éclat. — Mais, me dira-t-on, c’est

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un long sommeil de la raison et de l’intelligence qui l’a conservée intacte ; quand la science viendra, elle épluchera vos doctrines et les renversera d’autant plus aisément que vous n’avez dans votre Église, aucune autorité pour grouper les fidèles autour d’un centre commun.

Je sais tous les périls qui menacent notre Église, et combien il est peu de ses enfants qui lui soient restés fermement attachés ; il faut pleurer une si funeste division, gémir des pertes que l’Église fait tous les jours, mais tant qu’il n’est pas démontré qu’elle soit dans l’erreur, qu’elle ne croit plus aujourd’hui tout ce qu’elle a cru jadis, la quitter dans la faiblesse et l’abandon où elle se trouve serait une lâcheté. Est-ce donc au moment où la patrie est en danger qu’il est plus permis d’en séparer ses intérêts ! Bien loin de là, c’est le moment plus que jamais de redoubler d’efforts pour se préparer au combat par l’étude, en y cherchant des forces à opposer aux ruses et aux violences de l’ennemi.

Les catholiques disent : Revenir à nous est au moins le plus sûr ; oui, quand une conviction raisonnable y mène, quand les bases de cette conviction sont solides et semblent appuyées sur la connaissance exacte des temps qui ont précédé le nôtre : mais c’est certainement le moins sûr lorsqu’une telle décision est l’œuvre tout à la fois de

l’inconséquence, de la faiblesse et de l’attrait de la nouveauté.

Les catholiques nous invitent à céder sans réflexion aux inspirations qui entraînent vers eux, mais n’a-t-on pas souvent été égaré par un attrait puissant et qui semblait invincible I Et si l’examen ne prête pas des armes à notre raison pour protéger les mouvements de notre cœur, s’il n’assure pas les bases, de quelle solidité sera alors à nos yeux l’édifice élevé ainsi uniquement peut-être par notre imagination *.

Les catholiques insistent beaucoup sur la sécurité, la paix de ceux qui vivent et meurent dans le sein de leur Église, et sur l’inébranlable confiance qu’ils ont de suivre la voie unique qui mène au salut par la connaissance de la vérité. Le catholique, disent-ils, n’est point agité par le doute, il ne cherche pas, il est sûr d’avoir trouvé. — Mais oublient-ils donc cette portion si considérable de la catholicité qui, au seizième siècle, se détacha d’elle? Il n’est pas permis de croire que des intérêts temporels, la révolte des passions, séduisirent seuls

1 En se reportant aux conversations et à la correspondance de M m « Swetchine avec le comte de Maistre, on sent que les réponses faites ici aux catholiques, s’adressent surtout à son illustre arni. — Voir Lettres et opuscules du comte J. de Maistre, t. I e * 1 , p. 320.

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ceux qui embrassèrent la réforme quand il est si facile de compter parmi ses sectateurs tant d’hommes recommandables par leurs lumières et leurs mœurs.

Ce n’est pas que je veuille défendre une séparation dont nous voyons les funestes effets, et qui en déchirant le lien précieux de l’unité, retrancha du corps de l’Église ceux qui jusque-là en avaient été les membres, non assurément ; mais il ne m’en paraît pas moins certain que le plus grand nombre, animé par l’attrait de la nouveauté et par les obstacles qu’on lui opposait, crut en se constituant à part, obéir à la voix puissante de la vérité.

Les caractères forts trouvaient dans la route qu’ils se traçaient une nouvelle carrière d’activité pour leur intelligence et pour toutes leurs facultés morales : la persécution donnait carrière au déploiement des plus nobles qualités, et les sacrifices qu’il fallait faire induisaient à confondre le charme du dévouement avec celui de la vérité.

Les caractères faibles étaient entraînés par le mouvement général, par.l’état de fermentation où se trouvaient les esprits ; tous enfin étaient subjugués par un entraînement naturel que chacun prenait pour une inspiration céleste. Comment après cela oser se confier en ce qu’on éprouve, obéir à la voix de son cœur quand il peut être ainsi séduit ?

Les protestants en retranchant du symbole de la foi chrétienne plusieurs articles crus par leurs aïeux, s’imaginent l’avoir simplifiée et en avoir rendu l’abord plus facile en l’accommodant davantage aux lumières de la raison. C’est étrangement manquer de logique que d’accéder à une loi divine et de vouloir en même temps choisir dans la croyance surnaturelle ce qui paraît l’être le moins. Lorsqu’on admet l’incarnation, en coûte-t-il donc tant de croire à l’eucharistie ?

Plus il y a de vérité dans une religion fausse et moins on la quitte, a-t-on dit ; c’est très-juste. Plus il y a de vérités et moins l’erreur frappe ; mais aussi plus il y a de vérités et plus on doit s’attacher à en étudier soigneusement l’ensemble, et ne se reposer qu’après s’être convaincu que la religion que l’on professe, les réunit en plus grand nombre et à un plus haut degré que toutes les autres.

Quand on vit dans un temps où la régénération du monde est aûnoncée par les idées religieuses qui germent de toutes parts avec une nouvelle force, il faut bien de la sagesse, bien de la prudence, pour résister aux influences étrangères et suivre avec calme l’impulsion de la seule raison.

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Ah ! qu’il est cruel de se trouver dans une religion sans appui, dont les ministres sont sans lumières et sans zèle ; d’être alternativement partagé entre celle où l’on aurait voulu naître et celle où l’on craint de mourir, quoiqu’on désire y vivre ! Comment se peut-il qu’à la fois, on tienne invinciblement à sa communion, tout en étant plus irrésistiblement encore entraîné vers une autre ?

Ce qu’il faut redouter, c’est d’être trop prompt à prendre pour une inspiration les mouvements sensibles que le goût, l’intérêt et les passions humaines, n’élèvent que trop souvent au fond de notre cœur. Il faut, au contraire, le silence de tout cela pour entendre la voix de l’intelligence qui, semblable à un juge incorruptible, prononce ses arrêts sans passion, si ce n’est sans douleur.

Si après y avoir mûrement réfléchi, si après s’être éprouvé soi-même, on croit obéir au devoir et à la conscience en passant à une autre communion au péril de ses jours, de ses intérêts, de toutes les attaches de la vie, on ne peut jamais, ce me semble, en regretter le sacrifice ; on dit alors avec Gibbon et avec plus de droit qu’il n’en avait en écrivant ces paroles : « Pour ma part je suis fier d’un loyal sacrifice d’intérêt fait à la conscience '. »

1 For ray own part, I am proud of an honest sacrifice of interest to conscience.

S’il s’élevait aujourd’hui un différend sur des matières purement théologiques, comme par exemple les deux questions qui ont divisé la France au siècle dernier , le jansénisme et le quiétisme, à quel tribunal dans l’Église grecque en demanderait-on la décision?

L’Écriture, les sept conciles œcuméniques, les saints Pères ne peuvent avoir prévu ou suffisamment développé tous les points qui par la suite des temps pourraient être contestés. L’esprit humain ne se lasse pas de produire l’erreur, la sagesse humaine ne doit pas cesser de la redresser : où et comment l’erreur serait-elle redressée, si ainsi qu’il y en a eu tant d’exemples, une opinion fausse s’introduisait dans l’Église et en corrompait la doctrine?

On ne peut disconvenir que les premiers siècles n’aient produit, en Orient, des évêques infiniment plus illustres par leur doctrine et leurs

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talents que ceux de Rome. Depuis la séparation, leur éclat a beaucoup diminué, et on l’explique aisément par les malheurs politiques qui frappèrent cette partie du monde ; encore est-il vrai qu’il n’est pàs d’exemples de sagesse et de vertu que n’aient donné plusieurs des évêques dont l’Église grecque s’honore. La conduite des patriarches de Russie, par exemple, dans les temps les plus difficiles, au milieu des troubles et des commotions, fait, selon moi, la plus belle partie de notre histoire. Des .branches détachées du véritable tronc se dessèchent et ne portent pas de tels fruits.

Les coups que Pierre I er a portés à la religion de son pays ont produit des maux incalculables; en privant le clergé de ses biens, il l’a avili ; en abaissant la dignité patriarcale , il a frappé le pouvoir sacerdotal, car il est bien plus aisé de soumettre à sa volonté un synode, souvent divisé d’intention et dont chaque membre n’a qu’une faible responsabilité, que de dominer toujours un patriarche qui, avec le sentiment de sa dignité et de ses droits, voit concentrer en lui le pouvoir

supérieur de l’Église dont il est le pasteur. L’opprobre se divise quand une société quelconque se l’attire, et la part de chacun est légère ; mais lorsque cet opprobre retombe sur une seule tête, il n’en faut pas davantage souvent, pour l’animer à la résistance par la crainte du mépris de la terre et de toutes les punitions du ciel. Pierre I", en détruisant toutes les institutions antiques , a ouvert le chemin à toutes les nouveautés qui exposent son État et menacent surtout l’Église ; la forme qu’il a donnée à l’Église russe aplanit la voie à l’introduction du protestantisme, et fait naître l’inquiétude dans tous les esprits susceptibles de réflexion.

Les siècles qui ont précédé le nôtre étaient trop plongés dans l’impiété ou la tiédeur, pour avoir fait justice de l’inconcevable loi qui concentre dans un même individu et l’empire et le sacerdoce. Cette absurdité révolte dans l’Eglise d’Angleterre, mais elle indigne bien davantage en Russie, où le despotisme semblait assez bien établi pour qu’on ne lui prêtât pas de nouvelles armes. Le despotisme en Turquie est plus tolérable, car du moins le sultan n’est pas en même temps le chef des janissaires et celui des imans '.

1 En droit, le cheik Ul-Islam est le chef de la religion, mais

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On pourrait en Russie, à propos des catholiques , répéter les paroles adressées par Pline à Trajan à propos des chrétiens, et demander si ce que l’on punit est le nom seul sans autre crime, ou les crimes attachés au nom ?

L’éclat que jette l’Église grecque n’est point aussi brillant que celui de l’Église romaine ; mais aussi point de taches : moins la lumière est vive, plus son ombre est affaiblie.

Si l’Église grecque est moins féconde en talents, en piété et en vertu, elle n’a pas mis au jour tant d’abus qui déshonorent l’Église romaine.

Les catholiques accordent au prêtre grec la dignité du sacerdoce par lequel il fait descendre à sa voix Jésus-Christ même, qui se rend présent dans le sacrement de l’autel. Comment Jésus- Christ se donnerait-il ainsi à l’erreur ? Et si l’er-

en fait, il dépend du sultan tout aussi bien que le synode dépend du czar. Dans les deux pays on peut juger du système par les fruits qu’il a portés.

reur ne corrompt pas l’Église orientale , comment ne pourrait-on s’y sauver ?

N’y a-t-il donc jamais eu de catholique qui, en donnant des garanties de sa bonne foi, ait passé à la religion grecque ?

Les sectes chrétiennes, disent les catholiques, sont visiblement abandonnées de Dieu. Où sont donc ces marques si frappantes de leur réprobation ? Quand Dieu veut réprouver, ses arrêts sont plus marqués.—Voyez les Juifs.

La vérité apostolique de l’Église grecque se prouve non par des raisonnements philosophiques, mais par l’autorité de l’Écriture et de la tradition ; non par des principes métaphysiques d’où l’on conclut que la chose doit être ainsi, mais sur la garantiè des monuments historiques des premiers siècles. Après avoir justifié sa doctrine, elle n’accuse pas avec véhémence celle des communions qui s’en séparent. Elle bénit Dieu, elle le loue dans une profonde humilité de l’avoir conservée

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pure et sans tache, et puis elle dit avec saint Basile, un de ses plus illustres docteurs : « D’ailleurs chacun doit répondre pour soi. »

Qu’on me cite un seul grec célèbre par sa science ou sa piété qui ait passé de l’Église d’Orient dans l’Église romaine. Les grecs unis, cette portion si faible de la chrétienté, se sont rattachés à l’Église romaine sans renoncer pour ainsi dire à la leur 1 .

Le grec ne peut rien quitter de la religion de ses pères, s’il sait à quel point l’autorité de l’Église où il est né est respectable ; mais il doit

J Les grecs unis ont confessé la procession du Saint-Esprit et reconnu rautorité du pape ; c’est tout ce que Rome propose à la soumission de l’Église d’Orient à laquelle le Saint-Siège à toujours formellement recommandé le scrupuleux maintien de tous ses rites. Voir les encycliques des souverains pontifes, depuis Jean VIII, en 880, jusqu’à Benoît XIV et Pie IX qui dès la seconde année de son glorieux pontificat, en 1848, adressait aux Orientaux l’admirable encyclique commençant par ces mots : In snpremâ Pefri.

gémir de la cruelle séparation qui le divise de l’Église romaine, il doit aspirer à s’y rattacher par le lien de l’unité, et hâter de tous ses vœux l’heureux moment d’une réunion générale qui ne doit cependant pas lui arracher des concessions qui, trop légèrement consenties par les Occidentaux, ont fait peser sur eux un joug que l’Orient ne porta jamais.

En épiloguant sur l’histoire ecclésiastique, on trouve une multitude de pour et de contre ; mais en s’en tenant aux bases, aux principaux traits, on aperçoit un dessein magnifique et vraiment divin. On peut appliquer aux difficultés que cette histoire présente, ces belles paroles de Johnson : « Si toute objection possible devait préalablement être écartée , on ne pourrait jamais rien entreprendre l . »

En supposant que nos vacillations nous entraînassent successivement de part et d’autre, et que les certitudes fussent également balancées, ce

1 If evcry possible objection must first be overcome, never nothing can be attempted.

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pénible état devrait nous maintenir dans la religion où nous sommes. Il faut moins d’assurance, de conviction et de foi pour rester dans la religion de notre enfance que pour passer à une autre, ce qui ne peut être que l’acte d’une croyance ardente. — Saint Paul parle de « ceux qui, agités de différents désirs, tendent toujours et n’arrivent jamais à la connaissance de la vérité 1 . » Mon Dieu, combien ce passage s’applique naturellement à l’état où je suis ! Si saint Paul m’avait eue en vue, il n’aurait pas autrement dit.

Les faits favorables aux idées catholiques sont des preuves de la même nature que toutes celles qui établissent la vérité du christianisme. En les isolant on peut les combattre, leur opposer des arguments ou des faits, mais leur masse impose et entraîne la conviction par la liaison et l’ensemble des témoignages réunis.

Il faut avouer que le génie, le zèle, les talents des défenseurs du catholicisme sont bien faits pour

1 Deuxième Épître à Timothée, eh. ni, 6, 7.

frapper les esprits. Céder à la voix d’un Fénelon , d’un Bossuet, c’est, selon l’expression de Gibbon, « être vaincu par une noble main, » to fall by a noble hand.

On ne doit écouter aucune répugnance, quand il s’agit du salut. Aussi, résister à sa conviction par faiblesse ou par orgueil, me semble bien coupable. Mais cette conviction doit être l’œuvre de l’examen, de l’étude et de la réflexion : car comment pourrait-il y avoir entraînement ou penchant naturel à quitter la religion de nos pères, à abjurer toutes nos premières impressions I Le sacrifice résolu , je conçois qu’on ne balance plus et non pas qu’on cesse de souffrir; c’est un nouvel enfantement qui doit renouveler tous les déchirements, toutes les angoisses qui précèdent notre première entrée à la vie.

Heureux ceux qui sont persécutés!—Oui, mais il s’agit de bien s’assurer qu’on souffre pour la justice et la vérité. Nos sectes populaires sont le comble de l’extravagance, et les plus odieuses de toutes sont celles qui comptent le plus de martyrs. La terre est abreuvée de larmes ; mais combien

JODKNAf,

peu sont dignes de nous être comptées au dernier jour !

On ne peut disconvenir que la doctrine de l’Église gallicane ne soit la fidèle expression des sentiments de l’Église primitive, et que son système ne soit tout à la fois, conforme aux lumières de la religion et à celles de la raison. Mais les points qui lui servent de base une fois accordés, ne mènent-ils pas ailleurs et ne sont-ils pas un appât pour nous faire tomber inévitablement dans le piège des ultramontains? Après avoir étudié l’histoire ecclésiastique, on peut être fortement tenté d’être catholique avec les gallicans, mais il est presque impossible de consentir à le devenir avec des gens qui ont tout fait plier à l’esprit de système' .

1 Ceux qui trouveront ici le gallicanisme de M me Swetchine bien outré, voudront bien remarquer que ceci n’est encore que le travail préliminaire de son esprit. Un mot qu’elle adressait dans les dernières années de sa vie à M. Yermoloff, donne la mesure de sa pensée sur ce point : « Vous avez peur, disaitelle, que je tombe dans le gallicanisme ; soyez tranquille, mon cher ami, je 11 e suis pas sortie d’un grand schisme pour entrer dans un petit. *

Le livre de Philarète 1 est essentiellement contraire à la doctrine'que l’Église a professée de tous temps, et souvent inexact dans ce qui tient à l’histoire, quoique cette partie soit, sans contredit, la meilleure de l’ouvrage. De l’avis des gens les plus instruits, ce livre qui ébranle toutes les bases et contient tant d’opinions dangereuses, aurait dû être sévèrement condamné et cependant le synode l’approuve ! Le synode est donc complice ? où est donc le tribunal qui jugera et les erreurs dans lesquelles l’évêque est tombé et la prévarication du synode qui les laisse passer?

« Je leur ait dit, écrivait Yilalien 2 3 , que les écrits des évêques ne devaient pas être tenus pour loi, comme les Écritures canoniques ou les décrets des conciles, mais qu’on les devait estimer ce qu’ils valaient sans préjudice de la foi. » C’est

1 M me Swetchine parle ici d’un livre intitulé : Dialogue entre un croyant et un hésitant, publié par M# r Philarète, qui occupe depuis près d’un demi siècle le siège métropolitain de Moscou. L’auteur se contente de copier les docteurs protestants, selon l’habitude des écrivains russes contemporains signalée d’avance par le comte de Maistre.

* Pape qui vivait de 657 à 672.

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parfaitement juste pour ceux qui peuvent se réfugier dans le sein de l’autorité infaillible, afin de se mettre à l’abri des erreur^ individuelles, quelque soit d’ailleurs le rang qu’occupe dans l’Église celui qui les professe, mais lorsque le centre même d’où les rayons doivent partir répand les ténèbres, où chercher la lumière, où chercher un appui 1 Cette antique pureté de doctrine dont l’Église grecque est si fière, est-elle compatible avec des propositions contradictoires, une autorité divisée à l’infini et l’absence d’un point central et commun? Antioche, Jérusalem, Alexandrie, Constantinople , puissances isolées, n’osent élever leur voix. En Russie, seulement, selon la parole d’un de ses évêques, elle compte des jours de calme et de bonheur. Ce même évêque Philarète se charge d’exposer sa foi et de la défendre. Le synode qui remplace l’autorité patriarcale, l’approuve et le regarde comme l’organe de ses sentiments et de sa doctrine ; et cependant cette foi s’éloigne évidemment de celle de la primitive Église. Il est blâmé, désavoué par le clergé séculier, par des évêques de l’Église de Russie ; dans le synode même des membres s’élèvent contre ses assertions ; les grecs les plus instruits , les plus religieux, ne balancent pas à dire qu’il n’est aucune des Églises d’Orient qui ne condamne son livre. Plus tard un jeune

homme, Grec de naissance, plein de zèle et de talents, se fait le défenseur de l’Église d’Orient; on croit, pour cette fois, que les doctrines de Constantinople, cette rivale irascible et hautaine de l’Église romaine, vont être exposées dans toute leur force et leur pureté. Le synode russe n’en juge pas ainsi, et sa vive opposition n’est comprimée que par le pouvoir impérial. Dans cet état de choses, où donc peut être, je ne dis pas la puissance, mais l’autorité?

Quelle force y a-t-il donc dans la pensée fondamentale de l’Église pompeusement nommée orthodoxe 1 Une voix s’est-elle jamais élevée dans ce pays pour retremper la conscience publique , effrayer ceux qui commandent, relever ceux qui obéissent, protéger les faibles, inquiéter les forts?

Après avoir vu de quel crédit jouissait saint Jean Chrysostôme en Orient, même en présence du souverain dont le pouvoir était immense, il n'y a pas lieu de s’étonner de l’extension que prit l’autorité des papes en Occident, et particulièrement en Italie, après que le pouvoir impérial s’en fut éloigné. A cette époque, l’épiscopat avait de si grands droits sur l’esprit des peuples, qu’il pouvait facilement et avec le concours de l’assentiment général, se permettre de grandes hardiesses à l’égard des prérogatives temporelles de la souverai-

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neté. Les limites des deux pouvoirs n’avaient point été fixées alors par la discussion, et la disposition naturelle des peuples les poussait à placer volontiers leur confiance dans le chef de la religion qui, par l’éloignement de l’empereur, se trouvait suppléer à tout, même aux lois civiles. Les papes suivaient invariablement un même système et se succédaient régulièrement, tandis que la mobilité, les mutations, les changements de dynasties donnaient au pouvoir impérial, une marche faible et vacillante. La division était partout, tandis que l’unité se conservait dans les conseils des pontifes.

Les papes sauvèrent l’Italie : la vérité de ce fait est incontestable, mais il ne l’est pas moins que leur pouvoir tutélaire fut le résultat de la marche naturelle des événements, et que c’est comme hommes, bien plus que comme évêques, qu’ils s’attachèrent d’abord au système qu’ils suivirent depuis.

Dans cette question de la suprématie des papes, question qu’on a si souvent embarrassée, il faut

soigneusement distinguer les actes de l’Église assemblée des opinions particulières de ses membres ; il faut soigneusement distinguer la déférence accordée aux jugements des évêques de Rome, d’une soumission commandée par la foi. Les catholiques abusent ici des mots en les mettant à la place des choses, et transforment de simples communications faites au pape, comme patriarche d’Occident, en appels soumis au chef de l’Église universelle. De cette confusion ils tirent des conséquences fausses en faveur de leur thèse.

Je ne puis être de l’avis des grecs qui prétendent que désormais nul concile ne pouvant être œcuménique, nul non plus ne saurait devenir nécessaire, alléguant que toutes les difficultés ont été résolues à l’avance et prévenues par les décisions des sept premiers conciles.

Il faut bien cependant que l’autorité du commandement réside quelque part. Comment Dieu l’aurait-il accordé dans un temps et refusé dans l’autre? Parce qu’une partie de l’Église chrétienne aurait été coupable, l’autre se trouverait déshéritée. Et si toutes les deux ont tort ? L’objection n’est pas vaincue, mais fort augmentée, car dans

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cette hypothèse tout le monde aurait erré et Jésus- Christ aurait manqué à son Eglise.

D’ailleurs , quand toiites les vérités seraient fixées,l’erreur ne peut-elle les commenter à faux? Ne peut-elle pas s’étendre de manière à rendre indispensable la réunion de tous les pasteurs et de tous les juges de la chrétienté?

A des malheurs possibles il faut des remèdes efficaces, et la force qui redresse doit toujours être proportionnée par la justice, à la faiblesse qui égare.

Il est évident, malgré les dénégations contraires, que si le vm c concile avait erré, les promesses de Jésus-Christ seraient en défaut, puisque l’Église entière s’y trouvait réunie. Le patriarche de Constantinople y assistait en personne, et les quatre autres y étaient représentés par leurs légats. Hor$ de ce concile où donc chercher l’Église ? Se trouverait-elle concentrée dans le siège de Rome, héritier et dépositaire des promesses faites dans saint Pierre à ses successeurs ? La foi de ceux qui nieraient l’autorité du vm e concile n’aurait cependant pas d’autre base possible , et ne serait-il pas curieux que la répugnance des grecs à recon-

naître rœcuménicité de ce concile, les conduisît à n’avoir plus d’autre refuge que ce siège romain, dont les hautes prérogatives ont toujours excité leur impatience et leur courroux ? Les catholiques ne désavoueraient pas cette manière de trancher la question.

L’Église romaine, forte du sentiment de ses droits, a toujours assemblé des conciles, et de toutes les parties de l’univers elle a appelé des évêques orthodoxes qui, séparés de leur centre par des distances considérables, sont venus attester l’universalité de cette Église qui est en tous lieux, et cette unité adorable de doctrine, de gouvernement qui fait un seul peuple des chrétiens de Canton, de Québec, de l’Irlande et de Rome. Il n’y a dans son sein ni Grec, ni Scythe, ni barbare, tous sont concitoyens de Rome et tout catholique est Romain.

Lorsque le pape Victor, au mgment où il voulait prononcer la condamnation de saint Polycarpe, se laissa arrêter par les instances de saint Irénée, il aurait eu tort de lui résister ; mais la volonté qu’il

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eut de prononcer cette condamnation prouve qu’il en avait le droit.

Les faibles commencements de la puissance des papes ont pu avoir quelquefois un développement trop rapide et trop ambitieux, mais il était éminemment utile qu’ils arrivassent au point où, par la possession d’un territoire considérable dans la balance des États de l’Italie, ils prissent rang parmi les têtes couronnées. Le but important était d’assurer leur indépendance, de les soustraire à la nécessité d’un joug qui, doux ou sévère, aurait toujours fini par leur être imposé.

On ne saurait disconvenir que le soin de la conservation de leurs possessions en Italie n’ait souvent détourné les papes de l’accomplissement de leurs premiers devoirs. Au milieu des complications politiques dans lesquelles l’Italie se débattit durant le moyen âge, ce n’est pas, à beaucoup près, l’intérêt de la religion et de la justice qui l’emportait toujours dans les conseils des pontifes ; mais les déviations, comme les rpaux qu’elles entraînèrent, furent passagères et l’intégrité de la foi n’a pas souffert des torts de l’homme. Quant au siège et à la magnificence dont il s’entourait, le reproche suranné

échappé aux premières colères du protestantisme est jugé, ce me semble, depuis longtemps. On sent assez généralement que si la pauvreté, l’obscurité des ministres de Jésus-Christ dans les premiers siècles, s’alliaient à l’état de persécution et d’incertitude qui constituait l’existence temporelle de l’Église, il ne devait plus en être de même après que ces conquêtes eurent tout aplani devant elle ; après qu’elle fut devenue la religion des peuples et des rois, et que constituée dans l’État, elle servit de base à toutes les autres institutions. Etait-il possible ou désirable que ses premiers dignitaires fussent au temps de sa splendeur, ce qu’ils avaient été lorsque les catacombes étaient leurs temples, la persécution leur vie, et le martyre leur mort ?

Les papes ont abusé de leur pouvoir; — j’en tombe d’accord; mais l’abus qu’ils en ont fait, prouve précisément qu’ils l’avaient.

L’Évangile établit de la manière la plus évidente la primauté de Pierre, qu’une vaine chicane tend à réduire à une dignité purement honorifique. Toute l’antiquité a vu dans les papes les héritiers de l’apostolat de Pierre, et si, depuis, on a voulu le contester, on n’a pu le faire qu’en méprisant les

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témoignages multipliés des saints Pères et des conciles qui déclarèrent si souvent que Pierre avait parlé par leur bouche.

La suprématie du pape n’est qu’un point lumineux au berceau du christianisme. Ce point lumineux grandit imperceptiblement, s’étend, prend un nouvel éclat qui pâlit quelquefois sans se perdre jamais.

L’application des promesses de Notre-Seigneur à Pierre n’est pas toujours faite à l’Église romaine explicitement, mais elle est toujours présumée, et lorsque des témoignages authentiques attestent cette application, nulle réclamation ne s’élève pour en diminuer le poids. Cette vérité, ainsi que plusieurs autresqui forment l’essenceduchristianisme, n’est rappelée qu’à de longs intervalles, mais elle n’est jamais ni méconnue, ni contestée.

Théodoret 1 dit, en parlant de Dioscore d’Alexandrie : « Il vante sans cesse la chaire de saint Marc, mais il sait bien que saint Pierre était le maître de saint Marc, le premier et le chef des

1 Dans les Dialogues contre les Eutychéens.

apôtres. » Que peut opposer Philarète à ce témoignage si souvent renouvelé dans l’antiquité, où on n’a cessé de considérer saint Pierre comme la tête du corps apostolique ? Le pas est glissant. Quand on veut priver le pape de ses prérogatives, il faut finir par attaquer les droits de saint Pierre, et c’est ce que Philarète fait dans son livre.

La suprématie du pape , considérée comme centre de l’unité, est loin d’être une opinion nouvelle. Si, comme le prétendent les grecs et les protestants, cette doctrine était née seulement au sixième siècle, il est évident qu’en tombant alors en plein monde chrétien, avec le double caractère de la nouveauté et de l’usurpation, elle y aurait soulevé la révolte et motivé mille réclamations. Non seulement les Églises d’Orient et d’Afrique se seraient élevées contre elle, mais les évêques occidentaux eux-mêmes, n’auraient pas supporté patiemment que l’évêque de Rome devînt leur maître, si précédemment il eût été leur égal. Si la foi, le respect dû aux principes établis n’avaient animé le zèle.de tous, l’ambition de quelques-uns n’eût-elle pas, du moins, fait entendre une protestation ? Je m’en remets à ceux qui voudront lire l’histoire de

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ces siècles-là, je ne dis pas sans prévention (ma propre expérience me prouve que la prévention la plus forte ne serait pas un obstacle suffisant) j mais seulement avec quelque désir, quelqu’amour de la vérité.

Je suis frappée de voir que dans tous les passages de saint Basile, de saint Grégoire et des autres Pères et docteurs orientaux cités par Fleury, il n’y a rien de favorable aux idées des catholiques sur la primauté de droit divin de la chaire de saint Pierre. Cela prouverait-il que saint Basile ne s’y accordait pas? Nullement. Le silence absolu de saint Basile sur ce point, ne prouve pas plus contre cette vérité que contre tant d’autres, qui par cela même qu’elles étaient solidement établies, n’appelaient ni la discussion, ni même le développement. Dans les nombreux passages que Fleury cite de saint Ambroise, aucun non plus n’effleure ce sujet. En conclura-ton que saint Ambroise, dont le siège relevait immédiatement du patriarche d’Occident, méconnaissait sa juridiction ?

Les patriarches de Constantinople, dont l’ambition jalouse est bien connue, recouraient cependant à cette suprême autorité dans tous les cas impor-

tants, et malgré leurs empiétements et leurs prétentions toujours croissantes, aucune histoire, plus que la leur, ne démontre que le centre de l’autorité ecclésiastique était dans l’Église romaine.

Les évêques d’Orient auraient bien tort de se prévaloir du titre de frère, que le pape leur a toujours donné, pour en conclure Y égalité, puisque malgré sa juridiction immédiate sur les évêques d’Occident, il ne les a jamais traités autrement.

Une chose bien remarquable, c’est que la puissance temporelle si amèrement reprochée aux papes comme le plus odieux de leurs écarts, a précédé de beaucoup le temps de la séparation v puisque c’est Pépin qui en a jeté les fondements, et Charlemagne qui l’a sanctionnée avec tant de solennité en 800 l . C’était donc chose établie, et avec assez d’éclat, sans que cependant les Églises d’Orient y vissent un motif de séparation.

1 Pour en revenir h l’Église romaine, dit Fleury, il serait très-injuste de lui disputer la souveraineté de Rome et d’une grande partie de l’Italie, dont elle est en possession depuis tant de siècles, puisque la plupart des souverains n’ont pas de meilleur titre que la possession. Voltaire répète quelque part mot à mot ce que dit ici Fleury. (Note de M™« Swetchine.)

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La difficulté sur la procession du Saint-Esprit 1 ne fut pas non plus considérée comme un motif de rupture ; car, si l’opinion professée au concile de Tolède par les Occidentaux leur fut reprochée par les grecs en 769 au concile de Gentilly, où les ambassadeurs de l’empereur de Constantinople siégeaient près de Pépin, du moins cette prétendue erreur n’amena point alors de séparation, et n’empêcha nullement les légats du pape Adrien de tenir le premier rang au deuxième concile de Nicée (7 me œcuménique, en 787).

Ces faits doivent montrer combien peu les sujets de division allégués sont véritables. La raison essentielle est bien plutôt dans l’irritation que ressentirent les empereurs de Constantinople, en voyant les papes s’affranchir de leur joug temporel.

Ce grief resta comme assoupi jusqu’au temps de Photius, dont l’ambition blessée et trompée n’eut qu’à jeter une étincelle pour enflammer les matières combustibles amassées depuis longtemps. Qu’on examine sans prévention le caractère de Photius, tel que l’histoire nous le peint ; celui de Michel

1 Conformément à la doctrine de saint Hilaire, de saint Ambroise, de saint Augustin et des plus illustres docteurs de l’Église d’Occident, le concile de Tolède (589) proclama que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, et ajouta la formule Filioque au symbole de Nieée.

Cérulaire , préfet ambitieux qui faisait trembler l’empereur, et l’on verra s’ils ne sont pas dignes en tout, d’être mis sur la même ligne que les chefs des insurrections religieuses plus modernes. Comme on doit s’honorer d’être les représentants de ces fondateurs de doctrines nouvelles 1

L’orgueil de Photius contenait en lui-même depuis longtemps un germe de division, mais dans les commencements de ses démêlés avec le Saint- Siège, il osait si peu porter sa coupable pensée jusqu’à une rupture ouverte, tjue nulle part plus que dans la première partie de l’histoire de son patriarchat et dans les difficultés qui survinrent plus tard, on ne voit l’autorité de l’Église romaine étendre son influence sur toutes les autres. Photius s’interdit longtemps d’attaquer un pouvoir vénéré $ et tout en se livrant aux personnalités les plus injurieuses, il respectait encore une base consacrée. Les croyances qui s’appuyaient sur cette base étaient alors trop ancrées dans la conviction générale, pour qu’on osât les heurter de front ; avant d’en venir là, il fallait préparer les voies, entraîner doucement les esprits qu’on voulait égarer, affaiblir de plus en plus les liens d’habitude, éluder le pouvoir au lieu de le combattre, faire enfin, pour tout dire, ce qu’on lui vit faire avant qu’il eut révélé son détestable dessein.

JOIRNAL

On veut toujours s’en prendre aux institutions, les détruire ou les changer ; mais les plus parfaites de toutes ne vont qu’au moyen des hommes, et l’on prend les vices et les imperfections de ceux-ci pour les vices et les imperfections des institutions elles-mêmes.

La discussion, et même la contestation, a toujours servi à établir sur des bases plus fortes, à entourer de plus d’éclat, à fortifier la conviction des vérités professées par l’Église catholique. La primauté du pape avait été admise jusqu’au neuvième siècle, mais lorsque la servilité des évêques d’Orient, unie à l’esprit dominateur et entreprenant du patriarche de Constantinople, parurent méconnaître la suprématie de l’Église romaine, elle rechercha ses titres, elle accumula les preuves de ses droits ; ils furent établis invinciblement. Cette doctrine, crue de toute antiquité, fut manifestée par les plus hauts témoignages, elle fut revêtue de formes plus fixes et plus imposantes ; on ne crut pas pouvoir trop faire pour se mettre à l’abri d’auda-

cieuses dénégations. Alors, aux expressions d'Évêque des évêques , dont les saints Pères s'étaient toujours servis, on substitua les titres plus modernes de Souverain pontife, de Vicaire de Jésus- Christ, afin de manifester plus hautement les prérogatives de ce siège qui, plus heureux que les autres, voit ses droits consacrés dans le même livre qui atteste les droits de son divin fondateur.

Dans le cours de l'histoire, on voit souvent la barque de saint Pierre exposée à de grands dangers, mais à peine un saint tremblement a-t-il saisi le fidèle, à peine a-t-il eu le temps de lever au ciel des yeux pleins de larmes pour lui demander ce que deviendront ses espérances, que les éléments s'apaisent et le calme se rétablit. Le Seigneur peut souvent nous dire : Hommes de peu de foi, pourquoi doutez-vous ?

Plusieurs Pères de l’Église assignent aux fauteurs des schismes qui ont divisé l’Église, un plus haut degré de culpabilité qu'à l’idolâtrie même. « Par le martyre pour éviter l'idolâtrie, dit saint Denis d’Alexandrie, on souffre pour son âme ; subir le martyre pour éviter le schisme, c'est souffrir pour toute l’Église. »

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(( Convertissez les hérétiques et éclairez les infidèles. » Un sens profond est caché dans ces simples paroles. L’ignorance de l’infidélité est souvent invincible, celle de l’hérétique volontaire ; c’est la lumière qui manque à l’un, c’est la docilité qui manque à l’autre ; l’esprit s’éclaire, mais c’est le cœur qui se convertit, et de l’hérétique à l’infidèle, souvent il y a aussi loin que de la raison à la conscience.

L’histoire du siège de Constantinople démontre mieux que toute autre ce qu’est l’état d’une Église soumise au pouvoir séculier. La persécution eût rassemblé moins de maux sur elle, que l’incommode et subtile préoccupation des empereurs d’Orient soit hérétiques, soit orthodoxes, qui venaient si souvent et si mal à propos se mêler des affaires de la religion. Les patriarches de Constantinople étaient sous la férule des empereurs qui dictaient leurs décrets et ne laissaient aucune liberté à leurs décisions. Si Constantinople avait été le siège supérieur, le centre de l’unité, on ne peut ni concevoir ce que la religion fût devenue, ni assez reconnaître la protection dont Dieu couvrit son Église en éloignant les empereurs du séjour de Rome. Il faut le recon-

naître, l’histoire de toute l’Église n’offre pas lin siège dont la foi ait été plus souvent égarée que celle du siège de Constantinople, tandis qu’on trouve, ce me semble, dans les malheurs de Rome une fidèle image de ses torts, de ses abus transitoires, mais toujours partiels, et qui n’ont jamais attaqué le principe de son existence. Pour elle defe maux, des envahissements passagers ; pour Constantinople, une servitude dont les siècles ont rivé la chaîne. Ah ! combien l’épreuve de Rome est loin de porter le caractère de la réprobation i

L’Église et l’Église grecque sont l’une vis-à-vis de l’autre comme ces couleurs à demi assorties, qui choquent d’autant plus qu’elles sont plus près d’être semblables sans l’être tout-à-fait.

Une chose qui mérite d’être observée, c’est la complète et absolue stérilité dont l’Église d’Orient est frappée depuis la séparation. Tant qu’elle a fait corps avec l’Église universelle, elle n’a cessé de produire de grands évêques, des talents admirables, toutes les richesses de la vertu et du savoir. On

JOUHNAL

dirait qu’après avoir éclipsé l’Occident, elle est rentrée, par le simple effet de la scission, dans une nuit profonde. Hélas ! toutes ces branches détachées du véritable tronc, ne paraissent pas avoir la destinée de la baguette d’Aaron qui refleurit dans l’arche ! Les siècles qui consolident leur opiniâtre révolte, achèvent aussi de dessécher ce peu de sève qui circulait encore dans leur sein.

Pour peu qu’on se dégage des suggestions de la haine, on voit qu’en dehors de l’autorité, dont les promesses de Jésus-Christ ont investi l’Église, il n’existe aucun moyen de savoir ce qui oblige ou n’oblige pas la foi. Sans cette autorité, à quelle balance pèserait-on l’importance relative des dogmes? Quel terme prendrait-on pour regarder la religion comme fixée ? Chacun n’aurait-il pas le droit de choisir ce qui lui convient, de rejeter ce qui l’effarouche ou lui déplaît, en un mot de faire de l’éclectisme, ce qui, en matière de religion, est toutà-fait absurde ?

Hors de l’Église point de salut ! c’est le cri de ralliement des véritables chrétiens ; il retentit sans interruption depuis l’institution du christianisme jusqu’à nos jours. Avant la séparation, il n’était

venu à l’esprit d’aucun sectaire qu’il pût y avoir deux Églises, deux Foi dans lesquelles on pût indistinctement se sauver. Ceux qui seraient tentés de se récrier, ne voient-ils pas d’ailleurs qu’en étendant la tolérance à tout ce qui est chrétien, ils éloignent la difficulté sans la vaincre ? Puisqu’ils parlent de miséricorde, de justice de Dieu, comment les restreignent-ils seulement à ce qui est chrétien? En réalité, ils font comme nous, ils se gardent de toucher au voilé sacré dont Dieu a couvert ses desseins sur les destinées futures des peuples qui n’ont pas encore reçu les lumières du christianisme, et sans ébranler la vérité, dont nous demeurons les dépositaires, ils se fient à lui du soin de tout concilier sans blesser la justice.

Quoi qu’en dise l’erreur, la profession publique et hautement avouée de cette vérité fondamentale : Hors de l’Église point de salut, ne se montre jamais comme le caractère exclusif de cette Église catholique dont la doctrine est restée si pure, malgré les vices et les crimes de quelques-uns de ses pasteurs. Nulle part plus que là, je n’admire la noble et divine immobilité de l’Église au milieu des clameurs des sectaires et de la haine de l’ignorance.

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Dans tous les ouvrages où le Saint-Siège est attaqué, les mots d’incapacité, de despotisme, d’astuce, de perfidie, se retrouvent sans cesse ; la prévention, les préjugés populaires, l’imbécillité d’un faisceau de siècles, peuvent à peine, selon ces auteurs, sauver les papes des conséquences de leurs fautes, de leur incurie et de leurs perpétuels mensonges ; il est impossible enfin, d’après eux, que le hasard, ce dieu qui les a longtemps servis, n’amène leur chute comme il a amené leurs succès. En considérant les choses sous un point de vue purement philosophique, il me semble que la lutte si ancienne et si difficile que le Saint-Siège soutient, devrait exciter d’autres pensées. Combien ne fautil pas, en effet, que ses droits soient profondément gravés dans l’esprit des peuples pour se maintenir ou pour être.ainsi ressaisis ! Qu’est-ce donc que ce pouvoir toujours identique, toujours possédé au même titre, souvent méconnu, toujours combattu et toujours victorieux, non-seulement des atteintes qu’on lui porte, mais encore de ses propres fautes? Plus on insisterait sur l’impéritie, la mauvaise foi, l’astuce, les coupables et ambitieuses usurpations des papes, et plus on rendrait le problème de leur longue existence difficile à résoudre. Le temps n’épargne aucune injustice, il démontre invariablement que toutes sont incompatibles avec la

tœ la conversion.

durée. Par des moyens coupables, on peut s’élever rapidement, mais si l’on tombe, on ne se relève plus de sa chute ; le bon droit, la vertu et le génie, peuvent seuls faillir sans se tuer. Il y a eu des papes coupables , ambitieux , dominateurs , d’accord ; mais que conclure raisonnablement du fait incontestable de la durée de l’institution, si ce n’est qu’un élément conservateur domine toutes les causes partielles de destruction, et que si l’on explique, à bon droit, la chute des empires par le mal secret et moral qui les mine, il serait insensé de prétendre que ce qui détruit les empires fait vivre la papauté.

Dans l’ensemble comme dans les différentes parties qui constituent l’Eglise, on suit un développement progressif. La croyance elle-même ayant été étendue et fixée dans le temps, pourquoi l’autorité centrale, seul principe d’unité, ne se serait-elle pas accrue à mesure que les besoins de l’Eglise, qui s’étendaient de plus en plus sur la surface du monde, le rendaient nécessaire. Sans doute, le pouvoir des papes s’est renforcé depuis les premiers temps, tel qu’au sortir d’un profond souterrain, on entrevoit le soleil comme un point

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faible et presque imperceptible, puis à mesure qu’on avance il grandit, s’étend, s’anime de nouveaux feux et jette enfin la lumière par torrents. Voilà les accroissements progressifs de ce pouvoir des évêques de Rome, mais toujours, comme dit Pascal, toujours on le voit.

« La vérité, dit un autre écrivain, ne se montre qu’autant qu’elle devient nécessaire ; c’est le temps et non l’homme qui la découvre. »

D’ailleurs, selon la réflexion profonde et ingénieuse de M. de Maistre, s’entend-on bien sur ce qu’on appelle les premiers temps? De quelle durée peuvent être les premiers temps d’une institution faite pour aller au-delà des temps et des mondes?

Jusqu’à l’année 785, la confession sacramentale ne fut ordonnée par aucun concile. On la trouve , pour la première fois , dans l’instruction de Théodulphe d’Orléans à ses prêtres. Dira-t-on que jusque-là la confession auriculaire ait été inconnue dans l’Église ? Les protestants le diront ; mais il faut faire attention que si l’on veut rejeter, comme eux, tout ce qui est de tradition, se tenir uniquement aux livres saints , ne point consulter l’esprit

de l’Église à ses différentes époques, il faudra effacer de la croyance des grecs bien des choses qui leur sont chères.

L’Église n’a jamais ajouté à sa croyance ; ses décisions manifestaient seulement ce qui avait été cru jusqu’alors , et tout point de doctrine reconnu à une époque, solennellement, sans opposition, annonce que précédemment il l’avait toujours été d’une manière implicite. L’Église fait en cela, pour là foi, ce que l’assentiment universel a fait pour des points de morale crus obscurément, et qui n’avaient pas subi l’épreuve de la contestation. La discussion, d’une part, et l’autorité de l’autre, mirent au grand jour ce qui avait vécu jusque-là dans le fond des esprits et des consciences.

D’ailleurs, on ne le répétera jamais assez , se soustraire à l’autorité, c’est se jeter dans les plus étranges difficultés. Les pratiques , les dogmes les •plus révérés ne reposent que sur l’infaillibilité promise par Jésus-Christ à son Eglise ; cette infaillibilité est la base de tout ; si vous l’ôtez, rien n’est posé, et les logiciens les plus conséquents sont alors ceux qui détruisent le plus hardiment les croyances antiques, et se livrent avec le plus d’abandon à leur sens personnel.

JOURNAL

Si, après avoir médité les paroles de l’Évangile, après avoir examiné les matériaux historiques, après avoir raisonné selon les lois de la logique la plus simple, la plus à portée de tous, on en vient à prendre en considération les faits tels qu’ils existent aujourd’hui, et à jeter un regard sur le contraste offert par les deux Églises grecque et romaine, qui pourrait balancer? Ne s’écrie-t-on pas alors avec Bossuet: « Quel état, et quel état! » Quant aux différends relatifs aux dogmes qui séparent les Églises d’Orient et d’Occident, il y a certainement des difficultés pour cette dernière ; mais pour admettre l’autre comme la seule vraie , cela ne peut venir à l’esprit de personne. C’est à peu près comme disait Voltaire en parlant du péché originel : « Si d’une part il offre des difficultés , de l’autre il y aurait des absurdités à dévorer. »

On est beaucoup plus près de la vérité, aujourd’hui, en se faisant catholique, qu’en restant attaché à la religion grecque, telle que le protestantisme et le mysticisme nous l’ont faite.

Si quelqu’un dans le monde a désiré rester grec en toute conscience et après un examen

proportionné à ses forces, je puis dire que c’est moi 1

Peut-on concevoir ce que j’éprouve ; j’aime ardemment mon Église, et je suis puissamment entraînée vers une autre. Mon Dieu, cela ne prouverait-il pas l’identité des deux, le malheur plus que l’injustice de leur séparation ? Peut-être cette séparation n’est-elle coupable, n’existe-t-elle même qu’aux yeux des hommes, tandis qu’aux vôtres les deux Églises n’ont cessé de se confondre dans tous les droits que donne votre amour. Un anneau manque à cette chaîne brisée ; qui sait si, brisée à mes yeux, elle ne retrouve pas en vous un lien invisible ! Ah, si dès à présent vous vouliez donner au monde le magnifique et touchant spectacle de chrétiens réunis dans une même foi et dans une même espérance ! Si, du moins, les deux Églises, après avoir cessé d’être unies, sans cesser d’être sœurs, se réunissaient ! Mon Dieu, tout n’est-il pas entre vos mains, et votre miséricorde n’amènera-t-elle pas bientôt ce jour grand, ce jour mille fois heureux ?

Je ne sais à quoi cela tient, mais cette idée du catholicisme est étrangement pénétrante, elle se

Gi

JOl'RNAL

glisse inaperçue, s’insinue jusqu’au fond de moimême dans un moment de calme, m’arrache un assentiment que mon cœur accorde quoique mon esprit le dispute. — Celui-ci reste victorieux ; mais pour cela il faut que je lutte sans cesse et sans jamais m’abandonner à je ne sais quel penchant toujours plus vif, même quand il est moins fort que moi.

C’est en admirant la ferveur des premiers siècles, alors que Dieu parlait si efficacement aux hommes, que le dogme de la prédestination de ses élus se manifeste davantage. Quel changement inopiné dans les cœurs, quelles lumières pour les choses divines ! Au milieu des profondeurs de l’ignorance humaine , quelle foi, quelles œuvres, quel entier abandon de tout ce que quittaient ces chrétiens généreux ! Les plus durs sacrifices ne satisfaisaient pas l’ardeur de leur dévouement s’ils ne les conduisaient au martyre ; et ils l’accomplissaient avec une joie sans mélange. Après avoir une fois porté la main à la charrue, ils ne regardaient plus en arrière ; toutes les affections , tous les intérêts de la vie leur restaient indifférents. La terre devenait pour eux un lieu d’exil, tant leur

âme concentrée dans les pensées du ciel se trouvait étrangère à tout le reste.

On peut se résigner au blâme et à la désapprobation de la société, à la persécution et à la haine de ceux qui gouvernent, au dédain de la science orgueilleuse ou de l’ignorance malveillante, mais voir le lien de la charité brisé entre nos frères et nous, se voir exilée et proscrite au milieu des siens, scandaliser les pauvres et les petits, affliger l’amitié, mettre le doute et le soupçon dans toutes ses relations ; donner, en quelque sorte, les mains à sa propre destinée pour la détruire ; changer ce qui est la vie, la recommencer par de nouveaux hasards; ah, qu’il serait moins cruel de mourir! Mais aussi, rendre hommage à la vérité, Braver la terre en se confiant au ciel, obéir à la conscience , immoler à Dieu ses dernières attaches, s’écrier dans un suprême sacrifice : Consummatwn est. Ah ! n’est-ce pas un besoin mille fois plus impérieux que l’instinct d’un bonheur, après tout mélangé et périssable ?

« Celui qui a dans le ciel un témoin de sa vie , dit saint Grégoire à Théatiste * , ne doit pas

1 Recueil des lettres de saint Grégoire.

JOURNAL

craindre le jugement des hommes sur la terre. » Nous devons mépriser le scandale de ceux que nous ne pouvons contenter, mais quand nous pouvons l’arrêter sans pécher, nous le devons.

Il y a dans la religion catholique une force inexprimable et toute divine, une certaine attraction , un ciment pour lier toutes les parties entre elles. « O mère, après tant de siècles vous êtes encore féconde ; o épouse, vous enfantez sans cesse à votre époux, dans toutes les extrémités de l’univers 1 . »

Cette vigueur de végétation s’exerce dans le mal comme dans le bien ; ce qui ailleurs est en basrelief, là est en ronde bosse. Ce sont des couleurs tranchantes qui manifestent au loin les objets ; il me semble voir les terres du pays d’Afrique où « rien, selon les paroles d’un voyageur, n’est indifférent ; tout y a une odeur, une saveur, une vertu ou une malignité particulière : tout est délicieux, salutaire ou funeste ; on y trouve cette surabondance de sève, inconnue partout ailleurs. »

1 Cette pensée se trouve équivalemment dans le sermon de Bossuet sur l’unité de l’Église, ire partie, et dans un sermon de Fénelon sur l’Épiphanie.

Dans les moments où mon âme est bien disposée, où les liens humains disparaissent à mes yeux, je trouve presque de la douceur à m’abandonner à la voix de ma conscience, à tout sacrifier à la vérité. Je sens davantage alors l’importance de mes recherches, la nécessité de suivre le sentier parsemé de ronces et d’épines qu’elles semblent me tracer. Mon Dieu, puis-je balancer entre des mouvements qui sont l’expression pure et simple de mon âme rendue à elle-même par le calme de la solitude et de la prière; puis-je balancer entre ces mouvements et les impressions qui naissent dans l’irritation des salons, la distraction du monde et le trouble de l’esprit, à l’approche d’un grand sacrifice?

On prétendrait en vain que la religion étant une chose de sentiment, nous devons suivre sans examen celle de nos pères. Où en serait le christianisme si cet axiome avait prévalu?

JOURNAL

Comme les différents peuples soumis à un même sceptre, varient la forme de leurs hommages, de même aussi nos facultés doivent rendre à Dieu ce qui est à Dieu, selon les lois qui les constituent : notre cœur par l’amour, notre volonté par le dévouement, notre esprit par la recherche de la vérité, qui, une fois trouvée, doit dominer tout notre être et le soumettre.

La crainte de la responsabilité n’est légitime que jusqu’au point où cette crainte n’empêche pas d’agir; car enfin, il ne faut pas que l’égoïsme de la paresse porte le même caractère que la délicatesse d’une conscience timorée.

Le bonheur d’un succès utile mérite bien que l’on risque quelque chose; et d’ailleurs, celui qui, sans intrusion et sans présomption, a fait de son mieux, peut être tranquille.

En prenant un parti courageux et difficile, on voit clairement les peines et les dangers que l’on affronte; mais, qui a jamais pu calculer tous ceux qu’il évitait : d’un côté, c’est un certain nombre de chances contraires; de l’autre, c’est l’infini!

Quand les idées sont fixées, les objections vaincues, la foi établie, attendre que l’âge ait pesé sur

la force de l’esprit et du caractère, serait une imprudence criminelle. Qu’est-ce qu’un sacrifice ajourné à la vieillesse, rejeté jusqu’à l’heure de la mort? C’est le fruit dans toute sa maturité, qui est une agréable offrande, et l’on ne peut trop se hâter de vivre dans la religion où l’on voudrait mourir.

Employons tous nos soins à nous procurer ce que si justement nous nommons le bien suprême, dont chacun de nos jours, mais surtout le dernier, a un si grand besoin ; avec ce bien, le plus pauvre ne manquera de rien, et sans lui, le plus riche sera pauvre 1 .

Un catholique n’a du moins à combattre que les autres communions : ses ennemis ne sont pas dans son sein. —Un grec, aujourd’hui, doit lutter contre les siens, qui presque tous, si la religion est pour eux une chose importante, sont entraînés aux opinions les plus divergentes. Jusqu’ici je n’ai point rencontré-un grec qui le fût véritablement. Non

1 What good, what true, what fit we justly call Let this be ail our care, for this is ail :

To bury this treasure up, and hoard with heart What ev’ry day will want, and most the last This done the poorest can no wants endure,,

And this not done, the richest must be poor.

Pope.

JOURNAL

seulement les fidèles dévient, mais les pasteurs s’égarent, en laissant loin d’eux la doctrine qu’ils devaient défendre.

Sans doute, le bonheur de trouver une croyance en parfait accord avec les besoins de mon intelligence et de mon âme, a été chèrement acheté : j'ai beaucoup souffert, et qui peut prévoir ce que je souffrirai encore! Mais loin de regretter mes pénibles efforts pour arriver à la vérité, les sacrifices qu’elle a exigés, je ne voudrais pas aujourd’hui avoir toujours reposé dans son sein, je suis trop heureuse de m’y jeter! Ma foi est pour moi ce que Benjamin était pour Rachel, l’enfant de ma douleur, et qui doute que les déchirements de Rachel n’aient accru sa tendresse? Mon Dieu, je me jette à vos pieds à corps et âme perdus; apprenez-moià vous fléchir.

C’est dans les peines dont il nous dédommage, qu’on peut s’assurer de la puissance de l’objet qui y fait contrepoids. La conversion que vient de subir mon esprit, met aux prises mes répugnances naturelles avec des démonstrations invincibles; elle compromet mon existence, afflige mon orgueil, inquiète mon cœur par toutes les désertions dont elle le menace, et cependant une douceur inconnue, immense, pleine de charme et de suavité, domine toutes mes impressions.

DE tA CONVERSION.

L’exaltation à un certain degré, pourrait expliquer des effets si contradictoires ; mais la marche même que j’ai suivie, ma longue et imperturbable patience, tout jusqu’au genre des études que j’ai faites, exclut la puissance de l’imagination. Je me suis livrée à ce qui était le plus opposé à moi-même, à des recherches froides, sèches, aux faits dépouillés de tout prestige, et me suis abandonnée tout au plus à l’entraînement du syllogisme. Pour arriver à la vérité, j’ai emprunté au protestantisme sa marche, quoique mon but fût bien différent du sien, puisque mes recherches se bornaient à trouver la trace de l’autorité légitime, cette pierre angulaire que les protestants rejettent et qui seule cependant justifie la promesse de Notre-Seigneur.

Je puis dire que j’ai redouté l’éloquence, comme on peut fuir la magie quand on y croit; que je me suis soustraite à l’ascendant du génie, comme à celui de l’amitié, et que j’ai écarté le sentiment comme complice de mes trop longues hésitations. Croit-on se passer de l’influence de la vérité, pour expliquer la certitude d’une compensation possible à tout ce que je quitte, à tout ce qui me quittera? Par quoi donc remplirait-on le vide? — Mais vous avez choisi votre religion? me dira-t-on peut-être. — Non, ce n’est pas exact, car on ne choisit pas la vérité, elle s’impose au libre arbitre, et comme le

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dit excellemment saint Maxime : « Il n’y a ni accusation, ni consolation si fortes que celles de la conscience. »

C’est parce que je suis restée également soumise et exacte dans l’observance des dogmes et des rites grecs, que j’ai été conduite à m’assurer de ce qui manquait à l’intégrité de cette Église, et à me donner à celle dont les murs, de structure divine, ne peuvent jamais connaître ni brèche, ni lésion.

Si comme tant d’autres, j’avais voulu par l’incrédulité ou le faux mysticisme, démolir pierre par pierre une Église qui ne répondait pas aux besoins de mon intelligence, Dieu aurait sans doute permis que je me fusse égarée dans de fausses voies; mais mon respect est resté inviolable jusque dans ma défection. Seulement l’édifice inachevé, sans comble, ouvrant à ses moins intrépides ennemis ses flancs lézardés, a cessé de me paraître un sûr asile, et j’ai tourné mes regards et mes vœux vers cette Sion terrestre : In atriis tuis , Jérusalem , Jérusalem quœ ædificatur ut civitas , cujus participatio ejus inidipsum *.

1 Psaume cxxi, 2, 3.

Ma dernière communion dans l’Église grecque, le 29 juillet 1815, dans la chapelle du château de Peterhoff, avait été faite dans le but unique de voir dissiper les très-légers doutes qui m’arrêtaient encore. Le bon Dieu ne se méprit pas au choix du moyen, et le 27 octobre (8 novembre) de la même année, je faisais mon abjuration.

En souvenance du secours reçu, qui reportait aux saints apôtres une partie de ma reconnaissance, j’écrivis la prière suivante :

O saints apôtres Pierre et Paul,

Du sein de la barque divine, daignez m’attirer à vousl Aux approches de votre solennité sainte, ma gratitude s’émeut et ma confiance redouble. Gémeaux célestes, vous avez ouvert mes yeux, pressez mes pas. Que votre main tendue me soutienne encore! Vous m’avez fait vaincre les flots, ô saints uautoniers de Jésus-Christ, à présent ouvrez-moi le port.

DE LA VÉRITÉ

DU CHRISTIANISME

DE LA VÉRITÉ

DU CHRISTIANISME

MÉLANGES

les miracles et la doctrine. — Rayez les mi— racles, et tâchez d’expliquer l’influence exercée par Moïse et Jésus-Christ sur leur temps.

Laissez subsister les miracles en rayant la doctrine, et voyez si l’Evangile enlèverait les esprits. Les deux sont nécessaires, mais les temps semblent avoir leurs préférences; les uns sont plus accessibles à l’action extérieure, les autres à l’action du dedans.

DE LA VÉRITÉ

intégrité de la foi. —Toutes les vérités religieusement crues moins une, équivaudraient à la négation de toutes les vérités.

Cela paraît excessif; mais la morale fait-elle différemment?Reconnaîtrions-nous son caractère sacré dans un code qui légitimerait une infraction notable à un de ses préceptes? Le christianisme n’en demande pas davantage. Qu’on applique à la foi, pour la faire complète, ce qu’on exige de la morale pour être reconnue intégrale, il en résultera que quiconque nierait un seul dogme en se soumettant à tous les autres, serait aussi coupable d’erreur, que celui qui à la pratique de toutes les vertus, joindrait l’abandon à un seul vice.

TÉMOIGNAGE DES PROPHÉTIES. - Les deilX plllS

grands, plus anciens, plus importants témoignages rendus à la divinité du christianisme, sont d’une part les prophéties accomplies dans l’état du peuple juif, de l’autre, les promesses accomplies dans la suite non interrompue des successeurs de saint Pierre. Ces deux puissants et visibles arguments,

DU CHRISTIANISME

contemporains de l’établissement du christianisme, ont son impérissable durée ; visibles sur la terre, ils sont encore le type des deux états de la vie à venir, le triomphe de la justice et le triomphe de la miséricorde.

LES MOYENS D’ACTION DU PAGANISME. - Qu’on

dépouille le paganisme de son luxe de vie extérieure, de ses arts, de son étroite liaison avec les institutions civiles, avec tous les intérêts de la patrie terrestre, de ses fêtes, de ses enivrantes couronnes, de ses plaisirs corrompus ou efféminés, de cette pompe du culte qui s’alliait à celle de la nature ; de cette fête perpétuelle dans laquelle il jetait la vie et qui contrastait si étrangement avec elle ; qu’on le dépouille de tant de prestiges, et puis qu’on juge si un moment il aurait pu s’en passer. Qu’on lui ôte ces moyens de séduction et d’empire sur l’imagination, et on le verra s’évaporer comme quelques grains d’encens aux rayons du soleil, ne laissant après lui que les débris des faibles et incertains supports qui l’établissaient dans la conscience des hommes.

DE LA VÉRITÉ

progrès du christianisme. — Qu’est-ce qu’on a jamais pu voir de semblable dans l’univers aux rapides et solides progrès du christianisme, à la force ascendante d’une institution qui s’assimilait les idées et les mœurs, qui concentrait toutes les influences morales pour dominer par elles? La force, la gloire des armes, un système tout sensuel explique sans difficulté l’entraînement des nations de l’Asie sous les drapeaux de Mahomet; mais une loi d’amour céleste et d’intelligence pure subjuguant un peuple grossier, est un phénomène qui, cette fois seulement, apparut sur la terre.

Douze hommes ont concentré en eux toute la lumière évangélique.

Du temps d’Abraham, également pendant que la terre était déjà peuplée, la vérité divine se confiait par une révélation toute particulière, à un homme qui n’était le chef que d’une famille. Toujours la même économie providentielle : agir par les unités sur les masses, les opposer au monde, resserrer la lumière, pour ainsi dire, afin de la rendre plus vive.

la rédemption. — Unité des familles, unité des nations, unité du genre humain qui, aux yeux de

DU CHRISTIANISME

Dieu, n’est qu’une grande famille et par conséquent solidarité pour tous! La rédemption est la confirmation de cette idée, Dieu est venu pour tous, il nous a regardés tous comme ne formant qu’un homme. Honneur, gloire à celui-là seul qui a pu nous aimer tous, comme un père aime son fils, le frère son frère, l’ami son ami !

la révélation. — Dieu supplée à toutes les omissions, à toutes les ignorances qu’il ne nous impute pas. Ne nous étonnons pas de nos surprises et de nos incompréhensions dans la conduite de Dieu à notre égard. Dans l’état actuel de nos intelligences, aucune vérité haute, aucune appréciation juste ne nous eût été possible sans la révélation implicite d’abord, explicite plus tard, qui nous en a été faite. Dieu a toujours parlé au monde, et le genre humain a vécu sur la parole de Dieu plus ou moins explicite. Les rayons partis du centre de vérité et de puissance, ont porté partout la lumière; tous les peuples comme tous les individus ont eu une part de cette vérité que la pensée du Très-Haut a voulu communiquer et s’est attachée à répandre. Si l’homme, à lui tout seul, n’eût jamais trouvé les vérités consacrées comme devoirs dans le Déca-

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logue, n’est-il pas plus sensible et plus évident encore que jamais les béatitudes ne seraient tombées sous son sens. 11 a donc fallu que Dieu consacrât dans les consciences, les grâces qu’il voulait faire respecter.

Le génie a beau faire des trouées dans le ciel, il retombe grossièrement l’instant d’après ; toujours inégal à la grande tâche de la recherche de la vérité, incapable d’arriver par lui-même à sa libre et paisible possession, l’homme fait des prodiges d’intuition; il entrevoit, il saisit, mais ne possède, ne tient la vérité, n’est sûr de la tenir que lorsqu’elle lui vient de Dieu.

la vitalité du christianisme. — Quand on voit la religion chrétienne persécutée dans tous les lieux, à toutes les époques, il est simple d’en conclure que le premier caractère de la vérité, est de subir la persécution. On dirait que c’est là son état normal; car la persécution n’étant autre chose que la lutte violente des deux principes qui se partagent le monde, c’est dans ce mouvement et dans cette action que la vérité se développe, se dégage et se purifie. Aussi, jamais ne brille-t-elle ni si pure, ni si forte, ne vit-elle d’une vie si féconde,

DU CHRISTIANISME

si propre et si intense, que lorsqu’on croit la tuer dans ceux qui la défendent.

gustate et videte. Goûtez et voyez 1 — Il y a des mondes qui restent fermés pour ceux qui ne veulent pas y pénétrer. Le monde de la science n’est point pénétré par l’ignorant ; le monde artistique par l’homme étranger aux arts ; le monde des passions, par le cœur resté tranquille. Le monde spirituel serait-il donc le seul dont on eût le droit de parler sans le connaître? Pour l’homme placé en dehors de chacun de ces mondes, ils sont parfaitement incompréhensibles, il faut en avoir franchi le seuil pour se convaincre de leur très-réelle existence. L’homme ne sait guère que ce qu’il a senti, ni ne sait comprendre complètement peut-être que l’impression qu’il a subie. Ainsi, la vie dans sa plénitude ne se représente pas la mort, la santé ne se rend pas compte de la maladie ; tout, dans les infirmités et l’affaiblissement de l’âge, est encore lettre close pour la jeunesse; le monde spirituel dans sa réalité sainte n’est compris que par le chrétien.

Gustate et videte , c’est la condition universelle pour savoir et juger. Mais, si chaque monde offre

DE LA VÉRITÉ

à celui qui l’habite son point de départ, ses moyens, son but, combien ne doit-il pas être plus simple, plus nécessaire, que le monde pour lequel tous les autres sont faits et qui les résume, se place à leur tête, même rationnellement. Le monde spirituel procède par une marche à peu près analogue à celle que présentent toutes les initiations : d’abord quelques éléments saisis, quelques lueurs douteuses qui permettent d’apercevoir les ténèbres visibles du néant de toutes les choses qui passent ; on marche à tâtons à ce qu’on croit déjà pouvoir appeler du nom de crépuscule, et puis on aperçoit plus distinctement les objets, leur accord, leur régularité, leur beauté, leur harmonie éternelle ; le jour se lève enfin, le jour est levé. La perfection considérée comme moyen et Dieu seul comme but, fait entrevoir le secret de la destinée humaine. L’âme, pour la première fois, prend un juste sentiment de sa force, et pour la première fois aussi elle aperçoit au dehors d’elle le point d’appui qu’elle invoquait en vain pour soulever le fardeau de ses misères. L’admiration s’ajoute à la surprise lorsqu’elle voit que l’appui divin venu à son secours, ne lui propose que des lois déjà gravées en elle-même, au-dessus d’elle, mais en harmonie avec elle; que le bonheur qu’elle appelle et dont elle a soif est précisément celui qui lui est promis.

Itr CHRISTIANISME.

Ces promesses ne peuvent avoir rien de fallacieux, car à chaque pas fidèle, s’attachent des gages divins d’une félicité plus grande que la félicité déjà goûtée, et l’âme, en avançant, est éclairée, rassasiée, fortifiée. Plus de doute, plus d’hésitation, le monde spirituel révélé ainsi n’a ni ombre, ni mystère. Les vicissitudes, les inconstances s’agitent" encore dans l’arène du combat, mais l’âme sait enfin où est l’immuable; elle sait où ses sacrifices et ses efforts pourront lui faire trouver un jour sans limites, sans interruption, sans mélange, enfin ce qu’elle a poursuivi inutilement en elle et hors d’elle.

Et l’on voudrait que cela seul qui fut, aux yeux qui ont pu tout comparer, fût la seule chose qui ne fût pas! On voudrait que cela seul qui ne donne pas de mécompte, qui tient plus qu’il ne promet, qui donne comme par surcroît des biens que le monde convoite et qu’il empoisonne, fût un don misérable et vain! que ce qui n’a jamais causé un regret aux approches de la mort, fût une faiblesse dans le cours de la vie ! Ah ! si l’erreur pouvait porter de semblables fruits, à quels caractères reconnaître la vérité?

DE LA VÉRITÉ

LE MONDE SPIRITUEL ET LE MONDE NATUREL. - La

religion révélée aux hommes devait nécessairement être conçue sur le même plan que l’univers qui a été créé pour eux. Elle devait se composer d’un corps visible et d’une âme cachée, et nous imposer dans le culte la dualité qui est en nousmêmes.

Les lois que Dieu, être immatériel, impose aux purs esprits, doivent différer de celles qui nous sont imposées, en différer non par leur essence, mais par leur manifestation. Aux esprits, Dieu ne parle qu’esprit; aux intelligences liées indissolublement à des corps, Dieu parle un double langage, afin que la loi puisse les embrasser en totalité. De là vient que dans l’ordre auquel nous appartenons, tout principe spirituel doit se revêtir d’une forme, et que notre tâche est de le dégager de cette forme sensible. Quand ce principe spirituel appartient à la région de l’intelligence, nous arrivons en le dégageant de l’erreur, à la vérité. Quand il appartient à la région des sentiments et à la région morale, en le dégageant des passions, des désirs, des volontés de la nature, nous arrivons à la vertu.

Vérité et vertu, voilà les deux pôles de l’axe moral : la vérité qui est la vertu de l’esprit et la vertu qui est la vérité des choses du cœur. Vérité

DU CHRISTIANISME

et vertu, deux forces latentes que nous devons tirer de toutes les choses extérieures, et faire triompher par le sacrifice de tout ce qui combat en nous contre elles.

TRAVAIL DE DIEU DANS LES AMES. — Encore ici les

choses spirituelles ont précisément la môme marche que celles de la nature; on ne voit ni on n’entend croître l’herbe des prés, ou la laine des troupeaux, et pas davantage l’action de Dieu sur le cœur de l’homme. Elle commence souvent sans date précise, prend son accroissement dans le silence et dans l’ombre ; on sait à peine qu’elle est, puis un beau jour on aperçoit un fort et vivace rejeton qui s’appuie sur de profondes racines. Ce rejeton se laisse oublier encore, et puis à travers mille dangers, mille traverses et des luttes contre d’innombrables ennemis, il arrive par une action difficile, à la plénitude d’une gloire très-pure, celle de faire et de manifester la volonté de Dieu. Dans cette renaissance, l’âme sait à peine ce que Dieu veut lui dire, un état nouveau s’annonce à elle par des mouvements, des bruits étranges, par des paroles secrètes et cependant entendues. On y

DE LA VÉRITÉ

élève mille oppositions; tout en y songeant on s’en distrait et on revient à y songer encore ; des rêves on passe à la pensée qui articule enfin les impressions vagues. Ces pensées se succèdent, elles se multiplient, et puis l’ennemi vient et en apparence détruit la moisson. Quelques épis ont échappé; ces épis sont pleins de bon grain, c’est l’action qui résulte enfin de la pensée victorieuse de l’hésitation. Cette action précise, positive, a presque toujours de la portée, et elle est quelquefois la pierre de l’alliance où le serment de Dieu vient défendre, contre leur inconstance, les serments des hommes.

D’autres fois, même pour ce qui doit surgir définitivement, le chaos vient encore remplacer la lumière, et la dévastation fait de nouveau disparaître le germe sans le détruire. Mais, qu’est-ce donc que cette chose si importante, qu’est-ce donc qu’un germe ? Un germe est à la fois la chose la plus petite et la plus puissante ; une chose qui commence tout et.que rien ne peut commencer; il n’y a rien avant Jui, rien, absolument rien. On ne fait pas un germe comme il ne se fait pas. Dieu le crée en le douant de toutes les conditions de l’existence. Il est comme un point souvent imperceptible, et toujours insaisissable. C’est quelque

DU CHRISTIANISME

chose qui est là, quelque chose de vivant, de fécond, d’actif, de puissant sous les apparences les plus contraires, et dont personne ne saurait expliquer la vertu.

Les faits historiques dans la conception divine, affectent les mêmes faiblesses, les mêmes mystères à leur origine, la même absence de couleurs tranchées. Sans doute les fins que se propose la Providence, soit dans le monde sensible, soit dans le monde des esprits, sont parfaitement déterminées, mais rien n’est moins annoncé.

Les gens passionnés et impatients voudraient faire prendre à Dieu la perpendiculaire ; les philosophes lui assignent la spirale ; rùais avant de laisser surprendre sa marche, Dieu choisit ses routes et se plaît toujours à varier ses formes.

HARMONIES DU MONDE SPIRITUEL ET DU MONDE NA¬ TUREL. — Rien n’est identique dans ce monde et tout y est parallèle. Chaque chose peut être étudiée sous plus d’un aspect : les lignes qui représentent des ordres divers sont en rapport constant, elles se pénètrent par rayonnement mais en restant distinctes; la nature, le monde moral, le monde

I)E LA VÉRITÉ

intellectuel sont d’éternelles asymptotes, qui se rapprochent sans se toucher *.

Chaque objet, chaque chose a sa philosophie, son sens positif, sa poésie, son sens rationnel. Si vous vous arrêtez à l’un d’eux, à l’exclusion des autres, d’une vérité partielle vous arrivez à une erreur d’ensemble ; vous faites pour l’intelligence ce que la maladie fait pour le corps, la maladie n’étant que le développement de la vie égoïste d’un organe au mépris de l’économie de l’organisation générale.

La vérité est dans la perception totale des parties qui composent un tout; chacune demande une étude particulière. Il y a dans chaque objet, le point de vue spirituel, c’est-à-dire intérieur; le point de vue moral, naturel, humain, dans le sens du contact qu’il établit entre les hommes ; le point de vue historique, c’est-à-dire le point de vue des faits, celui qui prend corps et place dans le domaine du temps. Tout cela est en puissance simultanée dans l’homme, en analogie avec la pensée qui a tout créé d’un mot.

1 En géométrie, on nomme asymptote, une ligne qui, étant indéfiniment prolongée, s’approche continuellement d'une autre ligne aussi indéfiniment prolongée, de manière que sa distance à cette ligne ne devient jamais zéro absolu.

DU CHRISTIANISME

Chaque homme peut être étudié comme individu ou comme type d’une race, et chaque fait comme réalité ou comme figure.

La vérité ne peut jamais se découvrir que dans l’intégralité d’un objet. Pour l’étudier on le divise, c’est l’œuvre de notre faiblesse; mais c’est pour reconstituer son unité afin de la mieux connaître dans ce qui la compose. Ainsi, sous combien de faces la religion ne peut-elle pas être l’objet de notre étudeI Sa vérité, sa beauté, sa puissance, son utilité, sa perpétuité. On peut partir de çhacun de ces points divers pour s’élever à l’unité qui les rassemble, comme aussi descendre de son immortelle unité à chacune de ses parties.

L’idée historique donne les faits et les dates dans l’ordre du temps; l’idée morale, dans les fruits de salut; l’idée spirituelle, dans le dessein providentiel.

Si on demandait ce qu’il importe de traiter le plus respectueusement dans la religion, de son histoire, de sa morale ou de son dogme, je demanderais à mon tour, ce qu’il serait permis de sacrifier dans l’homme des différentes parties qui le composent. Si on se représentait l’histoire de la religion par les parties osseuses, sa morale par les muscles, sa partie dogmatique et ascétique par les fibres et les nerfs, serait-il très-raisonnable de

DE LA VÉRITÉ

demander lequel de ces trois éléments de la vie animale est moins nécessaire à sa conservation? Un événement quelconque, pris au hasard, doit offrir selon la partie à laquelle l’étude s’attache, des enseignements divers également féconds : un enseignement de conduite humaine ou d’expérience, un enseignement moral, spirituel ou dogmatique. La complexité d’essence, réduite sous une même loi, ne forme qu’un seul tout.

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