L’ÉGLISE
Pour les ennemis du christianisme, la religion grecque n’est point un obstacle, le protestantisme est un auxiliaire, le mysticisme un instrument passif et docile qui tantôt séduit les faibles et disparaît, comme par enchantement, devant une force contraire. Le catholicisme seul se présente armé pour la résistance. Depuis les principes qui forment son essence jusqu’aux conséquences qui en dérivent et qui sont comme ses ouvrages avancés, en lui tout est fort; aussi en subissant l’attaque, suffit-il encore à la défense.
La durée, la force incessante et féconde du catholicisme est un fait ; pour nous les raisons de ce fait, sont toutes dans la promesse laissée à l’Église. Les causes secondes sont d’ailleurs tout à fait d’ac-
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cord avec cette cause principale et première, elles ressortent avec éclat de la constitution même du catholicisme, de l’étroite liaison de toutes ses parties et de l’appui que lui prête le concours de toutes nos facultés. Tous les éléments de l’humanité entrent dans sa composition, et si, individuellement, chaque adhérent se sent pris par tous les bouts, les mêmes forces agissant aussi sur les masses, donnent au système entier une vitalité extraordinaire.
On peut faire l’anatomie des communions séparées ; mais le catholicisme échappe au scalpel, et rentre plutôt dans le domaine de la physiologie. C’est en lui qu’il faut étudier tous les phénomènes possibles de la vie spirituelle.
En admettant même que la raison domine dans le protestantisme, concession qui serait moins dangereuse qu’absurde, la raison est-elle donc le seul élément qui se trouve dans l’homme et par lui dans le genre humain? La religion du Christ ne doit-elle pas répondre également à toutes les facultés des enfants de Dieu ?
Un homme d’un esprit supérieur 1 et qui affir-
1 Raupach. — M m « Stwethine a déjà fait allusion à ces paroles de Raupach, dans un morceau inséré au volume de ses œuvres.
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mait que le protestantisme était le système le plus rationnel dans le christianisme, ne put s’empêcher de convenir avec moi, que s’il avait été établi dès les premiers siècles, il n’y aurait plus aujourd’hui un seul chrétien, c’est-à-dire, pas un seul être croyant et possédant dans son âme le dogme de la divinité de Jésus-Christ.
L’Église romaine, certes, ne s’est point accrue depuis ces derniers siècles si malheureux, mais seule, elle domine encore, parce que, seule, elle est restée debout. Les autres communions morcelées, dépouillées de leur force, desséchées de la sève qui parcourait leurs rameaux, se sont comme abaissées sur leurs fondements mêmes. L’Église romaine avec ses scandales, ses périls, ses combats, est pourtant restée entière; elle est sortie de toutes les épreuves plus forte, plus belle, plus pure, et aujourd’hui encore elle domine les ennemis qui la défient.
Otez de la terre l’Église romaine, ce boulevard inexpugnable de la foi, et cherchez ensuite où pourraient désormais s’attacher les espérances du chrétien. D’une autre part, toutes les autres communions peuvent successivement disparaître, sans prêter aux impies une seule arme dont ils puissent se servir.
La question de l’Église romaine n’est rien
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moins que la question de la vérité sur la terre. Au milieu du chaos des sectes diverses, l’Église catholique , on peut le dire hardiment, a le monopole de la raison. Sa logique est concluante; elle fait une juste place à toute chose, n’immole aucune faculté, ne sacrifie rien de l’homme qu’elle respecte dans son intégrité. Ce n’est pas le raisonnement avec ses aberrations, c’est la raison elle-même.
C’est donc bien à tort que l’on représente quelquefois l’Église catholique comme l’ennemie obstinée de la raison ; elle est au contraire la seule religion qui, en prenant pour point de départ des bases dont la vérité se constate de plus d’une manière, raisonne jusqu’au bout. Dès que vous lui avez accordé les prémisses il faut, si vous voulez être conséquent, la suivre dans toutes ses conclusions.
On croit parfois que l’Église se permet des innovations, c’est une erreur ; ce qu’on prend à tort pour une nouveauté est la déduction logique d’un principe fondamental. On lui reproche aussi de changer, mais toute loi a une partie immuable, organique, et une autre partie flexible, réglementaire : l’une, éternelle, et qui demeure absolue ; l’autre, subissant les conditions de tout principe éternel qui entre dans le domaine du temps, c’est
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à dire se modifiant, se transformant selon les besoins.
Faute de vouloir faire cette distinction, assurément bien évidente et bien simple, tantôt on reproche à l’Église catholique son immobilité, tantôt ses innovations.
Sans doute elle est immuable comme tout ce qui vient du Ciel; sans doute elle innove comme il convient au temps, ce grand novateur. Seulement, ce qui change dans l’Église n’est pas de la même essence que ce qui ne change pas. Sa partie osseuse reste intacte, ses changements s’arrêtent à sa surface ; c’est à fleur de vérité seulement que se font ses modifications.
Pendant que semblable à la nature, elle suit le sillon de l’immense orbite qu’elle parcourt, tout change autour d’elle, et selon le côté d’où souffle l’esprit de destruction, on lui reproche, tantôt sa sévérité, tantôt une pitié trop ingénieuse. Ainsi, jadis les protestants rompirent avec l’Église romaine, parce qu’ils ne voulaient pas du purgatoire, et aujourd’hui ils lui rompraient bien autrement en visière, parce qu’ils ne veulent plus de l’enfer.
Toute la partie de la discipline qui peut être considérée comme représentant les mœurs de l’Église étant essentiellement flexible, doit suivre
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le mouvement des temps et des lieux et par conséquent, ce qui lui sert de règle ne saurait avoir l’inflexibilité d’une loi, mais seulement l’autorité d’un règlement.
Oui, sans doute, l’Église a changé sa discipline, abrogé d’anciens usages pour en adopter de nouveaux. Elle a innové parce qu’elle représente à la fois le temps et l’éternité, et que le temps, comme dit Bacon, « est le plus grand des novateurs, » elle a fait tout cela, et pourquoi? parce qu’elle est vivante, parce que de nouvelles branches et de nouvelles racines poussent incessamment à un tronc ancien, mais toujours plein de la même sève et de la même vigueur. D’un autre côté, les dissidents orientaux ont tout conservé et s’en sont fait un immense mérite, j’ajoute très-réel, car tout le mérite que peut avoir la mort, c’est de bien conserver. Un corps vivant a mille moyens de s’accroître, de gagner, de se développer, tandis que la plus haute perfection et la seule à laquelle puisse prétendre un corps sans vie, c’est de ne point changer, de rester intact et comme stéréotypé.
Oter à l’Église le droit d’expliquer, de formuler, de prononcer en matière de foi, ce serait admettre, si on voulait être logique, que son divin auteur au lieu de rester son maître vivant en quittant la terre, n’a fait que lui confier le dépôt des vérités
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révélées, comme un testateur qui n’est obéi qu’une fois.
On oublie trop que les promesses faites à l’Église expriment l’assurance d’une coopération vivante, divine, éternelle, actuelle, ever and anon. Le Christ est chaque jour avec son Église ; il est avec tous ses membres vivants; il est avec tous et avec chacun, avançant son œuvre, la perfectionnant et la conduisant au terme de toutes choses, c’est-à-dire à la consommation du beau et du bon en Lui.
A ces éternels reproches de variation, on peut répondre que la doctrine de l’Église catholique est en marche ainsi que sa morale, s’il est vrai que des aperçus nouveaux, des conséquences mieux déduites, des principes secondaires mieux assimilés au principe qui les engendre, puissent être regardés comme une innovation. Ainsi les choses qui peuvent être expliquées le sont mieux, les superfétations sont détruites, l’ivraie de leur innocente erreur arrachée du bon grain, la critique telle que la philosophie et l’histoire la comportent, appliquée à la partie flexible de la religion pour retrancher ce que l’ignorance ou une fausse interprétation y ajoutaient: mais en laissant toutefois au dogme sa sainte immobilité, dans l’exposition de la foi catholique. Bossuet est certainement très-
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orthodoxe, cependant on le voit réduire le catalogue des vérités de la foi à celles dont l’admission est strictement nécessaire. Tout immuable qu’elle soit, la religion catholique n’est pas étrangère, d’une part, à l’action qui repousse tout impur mélange, et de l’autre, à l’action qui, provoquée par l’erreur contraire, fait paraître sous un jour plus éclatant, sous des formes plus prononcées, les vérités qu’elle n’avait jusque-là protégées qu’en germe. Comme Dieu, elle agit sans cesse sur la nature, par voie de retranchement et d’assimilation ; tout ce qui ne lui est pas homogène, elle le désavoue ; tout ce qui est conforme à son essence, elle s’en enrichit. Quand on l’attaque sur un terrain nouveau avec des armes nouvelles, elle puise en elle-même de nouvelles forces pour les combattre, et ces forces revêtent des formes analogues aux besoins du moment, sans que l’on puisse dire qu’elle improvise, qu’elle innove, parce que toujours fidèle à elle-même, à sa nature divine, elle se reproduit sans rien perdre de sa substance, elle se modifie sans s’altérer. D’immenses ressources dorment encore dans son sein, de plus grands dangers les réveilleront peut-être 1 A toutes les époques de son histoire, de menaçantes difficultés accablent sous leur poids les esprits croyants, mais de ces nuages si redoutables pour les con-
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temporains, il sort des vérités mieux définies et plus lumineuses. Dieu ménage le trésor de la vérité, tandis que les générations semblent se hâter d’épuiter l’erreur : ni l’une, ni l’autre ne tarira tant que le monde reposera sur ses fondements. Destiné à porter l’empreinte d’un éternel mélange de bien et de mal, de mensonge et de vérité, il est permis d’affirmer à l’avance, que l’avenir ne sera pas plus stérile en erreurs nouvelles, que la vérité ne sera déshéritée des armes qui les combattent victorieusement.
C’est une chose admirable qu’au milieu de tant de changements dans la discipline, l’Église romaine ait seule conservé l’esprit des premiers temps dans les pratiques essentielles du christianisme; c’est seulement dans l’Église que leTSaint- Sacrement a des adorateurs en esprit et en vérité, c’est le soleil du système spirituel, et les autres objets de la vénération des fidèles n’y reçoivent que des hommages très-secondaires. Le culte des saints, des images, poussé jusqu’à l’idolâtrie dans l’Église grecque et entièrement rejeté dans les communions séparées, fait pressentir des excès opposés et bien propres à faire ressortir la sagesse et la prudence de l’Église catholique. Toujours on la voit concentrer sur le sacrifice, c’est-à-dire sur ce qui constitue essentiellement une religion,
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et ses prières et sa confiance. Les premiers chrétiens communiaient tous les jours; aujourd'hui dans la seule Église catholique on peut admirer ces communions fréquentes, toujours plus parfaites à mesure qu’elles sont répétées, et que l’attrait des choses divines se change pour l’âme en une loi dont l’habitude fait une sainte et impérieuse nécessité.
On croit élever une objection formidable en expliquant par des causes naturelles l’établissement de l’Église. Depuis quand trouverait-on dans l’enchaînement des causes naturelles, de quoi infirmer l’action de la Providence ? Si Dieu se servait toujours de moyens extraordinaires pour assurer l’accomplissement de ses desseins, ces desseins qui sont partout, feraient du miracle, c’est-à-dire de la suspension des lois de la nature, l’état ordinaire et habituel. Ce n’est pas à ce caractère que l’on reconnaît l’intervention divine; elle se voile, elle se mêle à des événements humains et se confond avec eux pour mieux les diriger, et nulle part peut-être, elle n’est plus sensible que dans ces faits éclatants et anciens, que personne n’a voulus et auxquels tout le monde a concouru. Dieu, pour arriver à ses fins, n’a pas besoin d’élever jusqu’à lui les moyens dont il se sert, tous lui sont bons. Il édifie lentement et con-
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tinuellement, et tandis que les hommes se perdent dans leurs jugements, qu’ils se livrent aux espérances les plus contradictoires, son action marche dans la direction que de toute éternité sa sagesse a résolu de lui imprimer. Dieu a deux fois désigné l’Église romaine pour la mère et la maîtresse des Églises : une fois par tout ce qu’il a fait pour elle, et une seconde fois par tout ce qu’il n’a pas fait pour les autres. D’une part, vous voyez ses prérogatives consacrées par l’Évangrle, parle rang qu’elle assume sans contradictions dès les temps primitifs, par les témoignages de la tradition, par l’influence qu’elle acquiert sur les peuples ; et de l’autre par le stigmate de la division et de la caducité imprimé à toutes les communions opposées.
Quel est le caractère des secours divins accordés à l’établissement de l’Église? Celui d’une protection soutenue, efficace, et jamais brusque ni violente. La Providence arrive à ses fins par des moyens en apparence contraires au but qu’elle se propose ; c’est un système de vicissitudes, d’oscillations , de mouvements imperceptibles, et qui n’ont pour eux que les résultats. Ce n’est pas comme dans l’œuvre passionnée des hommes où les choses sont tout ; la Providence ne choisit pas toujours des instruments faciles à justifier; elle ne rend pas toujours ses ennemis haïssables ; l’équi-
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libre semble maintenu entre le bien et le mal, entre l’erreur et la vérité, et puis, sans que le cours des choses humaines ait été interrompu, sans mouvement, sans bruit, d’une manière simple comme si tout y avait exclusivement tendu, comme si les choses n’avaient pu se passer autrement, le but tout à coup se trouve atteint, les opprimés deviennent les maîtres, et la couronne du martyre est remplacée par celle des Césars.
Quand l’Église catholique n’aurait pour elle que sa rationnelle immobilité, elle serait encore dans le monde civilisé un immense fanal dont la lumière, après avoir inutilement signalé l’écueil, servirait encore à signaler les naufrages ; comme cette colonne milliaire de l’ancienne Rome, qui servait, après qu’on l’avait dépassée, à mesurer le chemin parcouru, elle retracerait encore les siècles passés à ceux qui croient que toute véritable sagesse est ensevelie dans les siècles futurs. Elle serait le terme universel de comparaison, comme un témoin vivant prêt à revendiquer ces vérités qu’on croit nouvelles, et qu’elle renferme toutes dans son sein ; enfin, comme un monument unique et vivant au milieu de tant de fatigantes oscillations, du mouvement éternel des hommes, des idées et des choses.
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La violence des attaques auxquelles l’Église est en butte, donne la mesure de l’idée que ses ennemis ont de sa force ; ils ne s’arrêtent qu’à un point au-dessous du point vrai, ils ne savent pas cette force indestructible.
C’est aujourd’hui que l’Église peut s’appliquer toute la puissance de l’argument du pharisien Gamaliel, qui, aux premiers jours du christianisme, voulait qu’on l’abandonnât au temps : Si cette entreprise vient des hommes, disait-il, elle sera dissipée; si elle vient de Dieu, vous ne pouvez lui résister *.
1 Actes des Apôtres, ch. îv, 34.
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