ET LE CONSEIL
Dieu a fait une grâce immense à l’homme, en lui donnant dans le précepte, le moyen de connaître sa loi morale et de l’aimer ; c’était l’introduire dans le parvis du temple, lui en montrer l’harmonie et la magnificence extérieure.
Le conseil évangélique est une bien autre grâce encore, grâce de prédilection et de choix. L’homme ici n’est point arrêté au parvis. Dieu le
DE LA PIÉTÉ
prend par la main pour l’introduire dans le sanctuaire où cette même loi morale, conduite au plus haut développement, l’enchante par sa beauté.
Si Dieu avait donné le précepte ou le premier degré d’initiation morale à des âmes restées innocentes , c’eût été déjà un grand bienfait ; mais ce n’est pas à une race innocente que Dieu a donné le précepte, c’est à une race déchue et à des hommes qui, dès les premiers pas dans la vie, ont ajouté la prévarication de leur volonté à la prévarication antérieure et involontaire.
Cependant Dieu ne s’est pas arrêté là; à ces mêmes hommes, quand ils ne se détournent pas de lui, il propose le conseil, c’est-à-dire le complément, la plénitude de la loi morale sur la terre.
Dieu a donné à tous la conscience, à un trèsgrand nombre le précepte, au plus petit nombre l’inspiration de chercher en toutes choses et de suivre le conseil. Ces derniers sont tenus à une plus grande fidélité, s’ils veulent être en règle avec Dieu et en paix avec eux-mêmes.
DANS LE CHRISTIANISME
Le précepte fixe dans la voie de Dieu, le conseil y marche toujours. Le précepte nous fait sujets de Dieu, le conseil nous fait ses enfants, ses amis. Qui pourrait dès lors mesurer ce que l’infidélité, même la plus légère, nous ôte de l’amitié de notre Dieu? qui pourrait dire de quelles faveurs elle nous prive? Dieu a promis qu’il pardonnerait toujours à la sincérité du repentir. En admettant ce repentir et le temps son auxiliaire, on peut compter sur une sorte de réintégration dans les droits généraux ; mais est-il aussi certain que Dieu rende son intimité, son amour, le bonheur de sa familiarité à celui qui les a compromis, perdus et reperdus sciemment, volontairement?
Celui qui a goûté le bonheur de deviner la volonté silencieuse et à peine indiquée dans le conseil, le bonheur de suivre cette voie àpeinetrâcée, sans borne milliaire, se contentera-t-il de la prosaïque et positive obéissance au précepte qui commande sous peine de châtiment?
Celui qui, après s’être senti appelé au conseil, retomberait sous le précepte, ne se sentirait-il pas déchu, déshérité? Ce qui lui resterait de richesse n’empoisonnerait-il pas sa pauvreté comparative? On ne se contente pas du moins, quand on a possédé le plus.
Ce qui suffit à presque tous les hommes, alors
DE LA PIÉTÉ
ne suffit plus : Dieu, je l’accorde, ne se rebute pas de nos chutes, mais que ne ferait-il pas pour un progrès !
Comment s’impose le conseil ?
Par l’amertume et le vide qui s’attachent à tout ce qui n’est pas lui, par une tendance vers lui qu’on sent venir de la grâce.
Il s’impose, quand tout ce qui est laissé libre par le précepte, se trouve livré au trouble, à l’impression du néant ;
Quand on est à l’étroit dans le précepte, et au large, seulement dans le conseil ;
Quand Dieu semble se retirer tout-à-fait, si nous n’allons pas à lui par tous les chemins qui nous sont connus ;
Quand nous souffrons de la petite faute, de notre indulgence pour elle, plus encore que nous ne jouissons d’un mouvement généreux ;
Quand un dégoût profond s’attache aux choses incompatibles avec l’observance du précepte, et que notre âme s’élève, se nourrit, se repaît du conseil ;
DANS LE CHRISTIANISME
Quand, le précepte accompli, nous sentons néanmoins que Dieu n’est pas content, et qu’il demande encore ;
Quand, après tant de grâces reçues, si peu de nos fautes ont été expiées ;
Quand on est tout à fait à terre, dans la mêlée, en butte à tous les coups, sans défense, si toutes les forces ne se redressent et ne s’unissent dans le conseil ;
Quand enfin le jour baisse et que la nuit est proche.
Le conseil s’impose :
Si on fait toujours mal, jusqu’à ce qu’on fasse toujours mieux ;
Si des habitudes constantes, si des actes qui sanctifient, pures étoiles de la vie spirituelle, exigent que le fond même de l’existence s’y conforme;
Si, sur tous les points de la destinée, la mortification se montre comme étant de rigueur ;
Si, dans le précepte, il nous est impossible de demeurer stationnaire ;
Alors, il faut bien tourner les yeux vers la sainte montagne, et attendre du conseil le secours qui ne peut venir que de lui.
DE LA PIÉTÉ
IY.
Il n’y a pas de petits dangers ; c’est l’imprévoyance qui nous perd et la vigilance qui nous garde.
Une fois le conseil choisi, qu’est-ce qui nous maintient dans ses voies? La vigilance et la prière.
La vigilance, vertu chrétienne qui est nécessaire à toutes les autres. La vigilance protège l’observance du précepte, mais elle est l’âme de la fidélité au conseil.
Sous la loi du précepte, certaines observances accomplies, certains écueils évités, la vigilance peut se reposer dans les intervalles ; tout ce qui est innocent, tout ce qui n’est pas le devoir positif, la laisse reposer.
Sous la loi du conseil il en est autrement. Pour le conseil il n’est pas de terrain vague ou neutre, point de champ inculte, tout élément s’y destine à la perfection. Durant le temps où la vigilance ne combat pas, elle prépare ses armes pour combattre. Dans le précepte, qui n’est pas contre
DANS LE CHRISTIANISME
Jésus-Christ est pour lui ; dans le conseil, qui n’est pas pour Jésus-Christ est contre lui ; ici l’absence du mal n’est pas le bien. Il faut que la vigilance tienne toujours son flambeau allumé, qu’elle signale tout acte, toute pensée, pour la réformer si elle est mauvaise, pour la rendre meilleure si elle est bonne.
Le précepte redresse et corrige, mais il n’a pàs comme le conseil la puissance de transformation. Dans la vie du conseil la vigilance est toujours vivante, agissante, prévoyante, elle inspecte tous les points menacés ou non ; sorte de panoptique , prodige d’ubiquité, elle veille à tout ce qui est, à tout ce qui peut être, à tout ce qui n’est pas encore, car ce qui n’est pas encore, peut naître et devenir d’un prix infini.
La vigilance est la sentinelle du conseil, la prière en est l’âme.
C’est la prière dans sa sainte et intense sincérité qui enfante le désir du conseil ; c’est le conseil et
DE LA PIÉTl
la fidélité à ses voies qui nourrissent la prière.
A chaque instant la prière remercie d’être dans la voie du conseil, demande d’en être rendue digne et d’obtenir d’y marcher.
Le conseil et la prière vivent de deux vies identiques. La prière prie par la parole, le conseil prie par l’action.
Dans les sommités où le conseil vous place, dans son air raréfié on ne respire que par la prière ; elle est la règle, la lumière, la chaleur, le vent qui enfle les voiles.
Dans la voie du conseil tout ce que fait l’âme elle le fait pour Dieu, par Dieu même, par l’effet de son étroite union avec lui. Il n’y a plus dès lors de parts faites, plus de tien ni de mien, il n’y a plus de générosité possible à celui qui a tout donné. Car dans la voie du conseil, on est un serviteur qui ne se réserve aucune heure de la nuit ou du jour. C’est l’ombre au corps, c’est l’écho du son, c’est la trace du pied divin au Golgotha.
Ce sont les ailes de la prière qui soutiennent dans la voie élevée du conseil.
DANS LE CHRISTIANISME
L’unité, ce premier caractère de la vie heureuse, se montre bien davantage dans la vie du conseil que dans celle du précepte. Un des bonheurs, une des gloires de la vie du conseil, c’est l’unité.
Le précepte reste distinct du fond de l’existence , il s’y adapte comme sa règle ou sa parure, c’est une loi du Ciel qui s’applique à la vie de la terre.
Le conseil est une greffe divine qui change la sève de l’arbre et lui fait porter ses fruits.
Le précepte vient du dehors, le conseil du dedans; l’un vient du législateur et du maître, l’autre du père et de l’ami Dieu, qui impose le précepte, implante en germe le conseil au fond du cœur et le fait se développer par intussusception.
Le précepte souffre deux centres, il n’absorbe ni ne détruit la nature humaine ; le conseil n’en laisse subsister qu’un seul. Principe divin, il s’as-
simile tout dans la vie intérieure de l’homme, ses rayons convergent sur un même point.
Le précepte prend et laisse la vie comme il la trouve, si cette vie est innocente et pure : il souffre la variété et même la bigarrure des éléments et des couleurs. Le conseil imprime à tout l’ensemble, une couleur propre et toute harmonieuse.
Il y a donc division sous l’empire du précepte et l’assimilation vraie ne se rencontre que dans le conseil. Le précepte lutte contre les envahissements toujours renaissants de la chair et du sang ; le conseil domine les puissances réduites, les ennemis ne sont plus que moraux et spirituels, et chaque épreuve est vaincue par l’habitude, familiarisé qu’on est avec la victoire.
La vie du précepte porte le joug du Seigneur qui est doux et léger ; la vie du conseil n’a plus ni joug ni entraves; le précepte marche dans la route frayée, le conseil attend que Dieu lui trace la sienne. Ahl qu’elle est libre, qu’elle est heureuse, qu’elle est une, la voix du conseil ! C’est la vie après la mort, le jour après le crépuscule; la vie, selon les paroles de saint Paul, qui enveloppe dès ici-bas la mourante vie humaine. Que notre demeure céleste nous soit comme un second vêtement « car nous ne désirons pas être dépouillés, mais seulement être comme revêtus, en sorte que
DANS LE CHRISTIANISME
ce qu’il y a de mortel en nous soit absorbé par la vie *. »
C’est tellement un bonheur de suivre la voie du conseil que, on peut le dire,, c’est pour cette meilleure part que l’homme et l’univers ont été créés. Tout le plan de la création est là : le monde créé pour l'homme, et l’homme créé pour glorifier Dieu.
Or, il est évident que l’homme glorifie Dieu par sa soumission au précepte, mais il est également évident qu’il le glorifie bien plus entièrement, plus librement, par sa fidélité à la voix du conseil; que là seulement, il ne dérobe rien, parce qu’il rend tout à celui qui lui a tout donné.
C’est pour ceux qui aiment Dieu, que le soleil éclaire, que les sphères se meuvent, que les événements se succèdent et se combinent. Parmi ceux-là, les plus en butte à l’action divine, ceux qui aiment davantage, suivent la voie du conseil.
1 Saint Paul, H aux Corinthiens, ch. v, f 1.
DE LA PIÉTÉ
Quel bonheur comparable au bonheur de compter entre ceux qui aiment davantage ! Déjà sur cette terre la transfiguration a commencé pour eux, de leurs sentiments transformés elle a passé dans leur situation; leur vie est devenue lumineuse et féconde dans chacun de ses détails. Tout y est comme par le passé et tout s’y trouve différent. La lumière qui pénétrait le corps du Sauveur, qui le divinisait sans le rendre méconnaissable, laissait subsister les mêmes traits, les mêmes contours , et pourtant l’homme était absorbé dans le Dieu. Dans la voie du conseil, mêmes actions, mêmes paroles, même caractère primitif, même donnée première que dans le précepte, mais purifiés, élevés, transformés.
Sur le Thabor, suspension des lois naturelles, gravitation vers le ciel, affranchissement de tout poids ; dans le conseil aussi, élan vers le ciel, affranchissement, et plus que sur le Thabor, permanente demeure dans les régions de Dieu.
Q voie sublime, voie admirable du conseil à laquelle Dieu appelle tous les hommes et dans laquelle marchent ses élus ! Pourquoi n’attiret-elle pas tout à elle ? Et ceux qui ont été prévenus, comblés par tant de grâces, d’où viennent leur pesanteur et leur paresse ? N’est-ce pas à ces âmes aussi que s’adresse le Sauveur quand il
DANS LE CHRISTIANISME
pleure sur Sion : « Jérusalem, Jérusalem, si tu avais connu ce jour qui t’était donné, si tu connaissais ce qui peut te procurer la paix ! Combien de fois ai-je tenté vainement de rassembler tes pensées errantes, dispersées ! »
Le progrès incessant est un des bonheurs de la vie du conseil. La plus haute vocation humaine est dans la tendance vers la perfection. C’est dans cette voie que le chrétien se montre fidèle : sa persévérance est le progrès.
Tandis que le précepte est inflexible et stationnaire, le conseil, dans sa vivante et céleste souplesse , s’étend et grandit ; il nous montre ses inspirations réalisées dans les saints, éclatants modèles qu’il nous engage à suivre et à imiter.
Quelque bas que la miséricorde nous prenne, du fond de l’abîme nous pouvons nous élever aux plus sublimes hauteurs : « Il ira, est-il dit du juste, il ira de vertu en vertu jusqu’à ce qu’il jouisse du Dieu des dieux dans la céleste patrie. »
DE LA PIÉTÉ
Ibunt de virtute in virtutem , videbitur Devs deorum in Sion.
Il ne dépend pas de nous d’ajouter une ligne à notre taille, une beauté à notre esprit ; mais si chaque jour le chrétien n’a point ajouté à sa vertu et à ses mérites devant Dieu, c’est par sa faute, par sa très-grande et très-douloureuse faute.
Au moment où il marche avec Dieu, tout passé coupable est déjà loin, tout ce qu’il pleure lui devient un appui, le fait descendre en lui-même par un amour sincère, et remonter au niveau des amis de Dieu, par l’humilité.
Voilà pourquoi, bien que dans la voie du conseil les taches soient plus apparentes, les fautes plus sensibles, les échecs plus nombreux, le labeur plus difficile, le découragement ne vient jamais. Le précepte commence, le conseil achève. C’est pour terminer, on le sait, qu’il faut recommencer toujours.
L’esprit de sacrifice appartient à l’esprit du conseil.
L’esprit de sacrifice s’étendant, s’appliquant à
DANS LE CHRISTIANISME
tous les objets de la convoitise propre, fait le vide, et par la connaissance du néant des choses créées, rend visibles et sensibles Dieu et le devoir, restés seuls debout.
Par l’effet de ce retranchement, l’âme, au lieu de se perdre oisivement dans mille recherches frivoles, se trouve ramenée sur elle-même, et comprend Dieu.
L’esprit de sacrifice est comme la négation du, monde qui l’environne, il concentre les forces de l’âme dans le seul espace qui lui soit laissé libre ; cet espace, c’est le centre de la vérité.
L’esprit de sacrifice réduit au strict nécessaire tout ce qui ne germe pas pour l’éternité ; il est la source de l’apaisement et de la paix, les désirs tombent avec les besoins retranchés, et les regrets disparaissent lorsque le renoncement est irrévocable.
L’esprit de sacrifice porte la cognée à la racine même de tout orgueil de la vie, il tranche toujours dans le vif, et il entraîne les détails, comme un fleuve majestueux entraîne les débris sans y songer.
L’esprit de sacrifice honore Dieu, parce qu’il est libre par essence au fond de l’âme, et relativement aux objets sur lesquels il s’exerce ; parce qu’il rend complet et embrasse d’une seule vo-
DE* LA PIÉTÉ
lonté, le nombre infini des renoncements faits en vue de Dieu. Ce qu’il donne, il le donne en entier sans se rien réserver, pas même le désir ou le regret.
Rien n’est si différent, soit pour le sacrifice en lui-même, soit pour les résultats qu’on en obtient, qu’une privation imposée par des obstacles naturels, une privation spontanément inspirée par des vues supérieures. Quand la privation est involontaire, ce qui vous manque dans le présent, vous avez toujours la ressource de l’attendre dans l’avenir ; lorsque, au contraire, c’est la conscience qui prononce le veto, toutes chances disparaissent avec la volonté qui les repousse. Lorsque vousêtes passif dans votre dépouillement, vous ne possédez pas, à la vérité, mais du moins vous désirez posséder, et vous vous dédommagez par l’imagination de ce qui vous manque en réalité. L’espérance prestigieuse, l’illusion ne vous manquent point, elles peuplent votre horizon de mille promesses fantastiques. L’esprit de sacrifice sincère et profond ne connaît plus ni oscillations, ni prestiges, pour lui tout est consommé dans le vœu tacite et sacré prononcé devant Dieu; il demeure fixe dans sa sévérité, et à chaque moment de la durée, il renouvelle la totalité même des sacrifices qu’il pourrait faire.
DANS LE CHRISTIANISME
Rien ne se ressemble dans le dépouillement forcé et le dépouillement volontaire, comme rien ne se ressemble dans les effets produits par la nature et par la grâce. La forme qui les exprime peut paraître identique extérieurement, mais c’est au fruit que l’on juge de l’arbre, et il n’y a pas à s’y tromper.
Du moment où l’on aspire à la perfection, tous les consentements doivent être donnés, tous les projets doivent être formés, toutes les résolutions doivent être prises du point de vue du conseil.
Le conseil accepte bien des choses de l’inventaire du précepte ; mais il refait ou remanie, ajoute beaucoup et range le tout dans un ordre nouveau.
Le conseil, dès lors, n’est pas seulement notre point de départ, il est le point de comparaison, le terme de tous les jugements applicables à nousmêmes. Il est enfin la pierre de touche de notre fidélité à Dieu.
DE LA PIÉTÉ
Après avoir essayé de suivre la voie du conseil, on n’a plus la liberté de retourner en arrière; les contacts et les usages permis par le précepte, nous donneraient sans cesse l’impression d’une mésalliance. Nous pourrions soutenir que nous ne sommes pas tombés, mais rien ne nous empêcherait de sentir que nous sommes descendus. Tout se résumerait à nos propres yeux en noire ingratitude, Dieu et la grâce seraient bientôt vengés.
Le précepte est la lumière comparée aux ténèbres de ceux qui sont assis à l’ombre de la mort ; mais cette lumière est à peine un crépuscule, si on la compare à la clarté chaude et rayonnante du conseil. A chaque degré ses délices, à chaque progrès sa saveur.
Le précepte s’accomplit sous l’invocation du maître absent; le conseil dans sa maison, sous son regard, son intime et sensible présence. On fait ce que Dieu veut, comme on ferait ce qui plaît, « dans la joie d’être délivré de la puissance de nos ennemis, de servir Dieu sans crainte, marchant en sa présence tous les jours de notre vie. »
DANS LE CHRISTIANISME
Et quelle autre voie que celle du conseil pour ceux qui le goûtent déjà ou qui aspirent à la vie puisée, renouvelée sans cesse dans les sacrements?
Toute la miséricorde de Dieu, tous les droits de notre obéissance n’empêcheraient pas en nous la plus folle témérité, si en recourant souvent à l’absolution, en nous nourrissant du pain des anges, notre attention n’était pas sans cesse occupée à réduire le nombre de nos fautes et leur gravité.
Dieu vient en nous, et nous ne lui donnerions pas ce que nous avons de mieux, nous ne purifierions pas notre demeure, nous ne la parerions pas?
Ceux qui, pour se conformer au précepte, reçoivent Dieu en eux-mêmes une fois l’an, ne fontils pas un vide au milieu des soins et des préoccupations de la vie, ne pratiquent-ils pas une sorte d’oasis de silence, de prière et de parfum au milieu de la vie terne et commune? Parce que Dieu
aura multiplié ses faveurs, parce que d’un premier acte d’abaissement, il sera descendu à la familiarité intime, parce qu’il vient comme non prié, négligerons-nous, dans cette visite de père et d’ami, de préparer de notre mieux le cœur qu’il vient chercher et dont sa bonté se contente?
Le précepte fait fuir le péché mortel, comme Adam a fui devant l’épée flamboyante de l’ange gardien du paradis. Le péché véniel, les imperfections habituelles et tolérées, fuient non moins vite devant le conseil dont trop souvent ils entravent ou assombrissent les voies. A chacun son ennemi, à chacun son gardien : dans la région du précepte, le péché mortel et l’ange vengeur ; dans la région du conseil, le péché véniel et Jésus- Christ veillant pour lui-même.
Quels que soient d’ailleurs l’âge, la position, les devoirs, la vie des sacrements est une consécration toute particulière; leur fréquentation est l’expression la plus simple, la plus vivante de la voie du conseil, c’en est à la fois le complément et le symbole.
Si Dieu accepte vos empressements, y répond, descend à votre familiarité, c’est à la condition pour vous de donner toutes vos forces, toute votre attention à lui plaire. Il faut que toutes vos pen-
DANS LE CHRISTIANISME
sées s’élèvent à la hauteur de la coupe que vous portez à vos lèvres, et qu’à votre bonheur presque quotidien, s’assimilent tous les mouvements de votre âme.
La voie du conseil a bien ses peines ; elles sont de deux sortes : les peines générales et les peines particulières à cette voie.
Dans l’économie de ce monde Dieu respecte son ouvrage en laissant subsister tout ce qu’il y a mis; il ne détruit pas, il transforme; la création compte encore aujourd’hui précisément le même nombre d’atômes dont elle se composait aux premiers jours.
Il en est ainsi de l’humanité sous le rapport des affections morales; sa régénération par la grâce la laisse sous les mêmes conditions d’épreuve et de souffrance; seulement ses peines l’élèvent et la purifient, leur impression est sans trouble et sans amertume.
Les cœurs qui sont à Dieu souffrent donc, et comment voudraient-ils ne point souffrir! Mais la
DE LA PIETÉ
soumission en eux s’élève jusqu’à la conformité de la volonté divine. L’aride élément de la nécessité a disparu, et il semble que tout en bénissant la justice de Dieu, on soit déjà dans le secret de sa miséricorde.
Si le conseil laisse subsister les peines générales qui affectent tous les hommes, il en a de particulières et pour ainsi dire de spéciales : les offenses faites à Dieu et les nôtres en particulier ; le petit nombre de ceux qui le servent et par conséquent le grand nombre de ceux qui l’offensent ; le petit nombre de ceux à qui l’on peut librement parler de lui avec l’espoir d’être entendu.
Le vif sentiment des grâces reçues qui enfante perpétuellement l’impression d’une trop tiède reconnaissance.
La crainte de se rendre indigne de l’appel; l’inquiétude de rester insensible aux fautes dont ne nous avertit pas le blâme d’autrui ou même une conscience délicate. L’Évangile, hélas! s’étudie à nous montrer dans de nombreux exemples les excuses spécieuses punies d’une séparation éternelle.
Dans le conseil le sens intime est plus subtil, plus pénétrant ; les ressorts sont plus flexibles, les fibres plus vibrantes. De là des alternatives plus vives d’ombre et de lumière, une sensation plus
DANS LE CHRISTIANISME
délicate du poids de la vie et du désir d'union toujours si mêlé de tristesse.
On apprend dans la voie du conseil ce qu'on ne sait pas ailleurs, c'est que l’expiation soulage, que l'amour purifié par la souffrance devient plus vif, c'est que la douleur a ses délectations véri- # tables.
La voie du conseil tend à nous unir à Dieu ; l’expiation nous en rapproche, elle enlève successivement les couches d’air épais qui nous empêchent de voir Dieu et d’entendre sa parole.
Quand on a un but chéri, unique, constant, il n’y a de bons, d’également bons que les moyens pénibles ou non, mais brefs et rapides, qui nous y conduisent. Or, c’est ce que fait l’expiation, c'est ce que font nos peines acceptées ou surajoutées de notre propre mouvement.
Dans la voie du conseil, par cela même qu'on est plus attentif à sa fin dernière, plus sourd ou plus indifférent au bruit du monde, le temps et
DE LA PIETE
tout ce qu’il porte avec lui perd beaucoup de son importance. Sa course, comparée à l’immobile éternité, devient si précipitée, que nos plus lourds fardeaux ne semblent que passer devant nos yeux.
La voie du conseil fait entrer si avant dans la nécessité de souffrir, elle voit l’action de la souffrance si productive, si libératrice, qu’elle se réconcilie avec elle et qu’il résulte de cette pieuse compréhension le sentiment d’un bonheur ininterrompu.
La voie du conseil est la voie de la justice, d’une plus haute et plus parfaite justice, qui loyalement appliquée à nous-mêmes, nous fait comprendre la justice de Dieu.
Si la voie du conseil nous tient plus émus des jugements divins, elle nous tient aussi plus près de Dieu ; au milieu des travaux les plus pénibles, on sent sa consolation, sa touche, et l’on porte de meilleur cœur ses blessures et ses chaînes.
La voie du conseil n’a au fond d’autre mission que de nous montrer les choses, les personnes et nous-mêmes plus à découvert et sous leur plus vrai jour. A cette clarté, le mal dont on ne fait que souffrir s’adoucit prodigieusement, et le bonheur qui en sera la récompense, se montre comme le seul qu’on puisse ambitionner.
DANS LE CHRISTIANISME
En dernière analyse, la voie du conseil se réduit à n’agir qu’en vue de Dieu, à le servir en esprit et en vérité, à ne chercher que sa volonté, à dominer entièrement la nature par la grâce.
Ce qui lui est le plus opposé, ce sont les recherches, les pusillanimes compassions de nousmêmes , les susceptibilités d’amour-propre et de sensibilité, le désir de la sympathie, le goût de l’estime et de l’approbation.
La voie du conseil consiste à faire en toutes choses la volonté de Dieu, à vouloir sûrement et simplement ce que cette volonté nous propose.
Le conseil n’a point d’esprit d’intrusion. Il est prudent, parce que l’imprudence tient à la vanité toujours légère et présomptueuse ; le 'conseil ne prend l’initiative sur rien, mais aussi il ne recule devant rien.
Dans les circonstances mêmes où les intérêts de Dieu se trouvent engagés, si nous sommes appelés à nous en mêler, nous devons le faire avec calme, avec le sentiment de notre pauvreté et de
DE LA PIÉTÉ
notre infirmité, dans une modestie profonde et dans une désappropriation parfaite.
Le conseil fait tendre à l’obscurité, à l’oubli, au silence ; il nous apprend à être devant Dieu, et à expier d’avoir tant songé à paraître devant les hommes. Son dernier secret est, selon les paroles de l’Apôtre, de nous faire vivre comme ne vivant pas; sa dernière récompense, de ne nous faire mourir que pour atteindre la véritable et unique vie.
Le conseil nous place finalement dans une sorte d’impassibilité volontaire, forte, énergique, qui ne détruit rien et domine tout. Il nous rend semblables à ces représentations de saint Sébastien transpercé de flèches, dont le visage calme s’anime de la seule impression intérieure que l’art s’efforce d’exprimer sans pouvoir aller audelà. Des liens rendaient le martyr immobile à son poste ; au même supplice, le devoir peut garder volontairement le chrétien.
Dieu, Dieu seul, voilà ce que dit le conseil : « Que votre règne arrive, » voilà ce que nous demandons chaque jour.
Elle est passée l’époque des bonnes résolutions, des saints désirs ; après l’espérance doit venir la réalité. Sans le savoir, c’est le point vers lequel, à travers toute notre vie, nous avons tou-
DANS LE CHRISTIANISME
jours tendu. Celui qui monte la route rocailleuse de la montagne n’a vu que son sommet; arrivé au plateau, l’horizon s’ouvre, des lignes incommensurables apparaissent et au-delà l’espace infini.
MÉLANGES
l’imagination. — Ce que la méditation doit redouter davantage, c’est l’imagination : la pensée pieuse n’est riche que de l’abondance du cœur. L’imagination, au contraire, n’est plus qu’une vapeur, une fumée, qui peut aspirer à des formes encore belles, mais d’une beauté fantastique, qui ondoie et caresse, au lieu de fixer et de pénétrer avant.
bénédiction des fonts baptismaux. — La bénédiction des fonts baptismaux le jour de Pâques est une de ces conceptions pleines de beauté dont l’Église a enrichi, avec tant de bonheur, son
DE LA PIÉTÉ
culte. La résurrection de l’homme qui s’appuie sur la résurrection du Christ, se trouve admirablement symbolisée dans cette touchante cérémonie. Toute l’économie du christianisme annonce que pour revivre il faut avant tout renaître , et que cette résurrection du Christ, gage de notre résurrection possible, que cette eau du baptême, gage et moyen de notre renaissance volontaire, n’attendent de nous que cette coopération dont Dieu, dans nos propres destinées, n’a jamais voulu se passer.
LE RICHE n’a-T-IL PAS BESOIN DE PLUS DE PRIÈRES QUE
le pauvre? — Aux prières qui s’élèvent autour de la tombe du riche, on pourrait le croire aussi privilégié pour l’autre vie qu’il l’a été dans celleci. L’Évangile, en nous parlant des immenses obstacles que rencontre le salut du riche, fait évanouir cette apparente disproportion ; c’est alors que, dans ces puissants moyens d’intercession, nous voyons à peine de quoi répondre aux difficultés passées et aux nécessités qui peuvent s’y rattacher encore.
DANS LE CHRISTIANISME. 213
sévérité et indulgence. — La sévérité est une des vertus de la jeunesse, l’indulgence une des nécessités de l’âge mûr. Quand on est jeune, on puise la loi dans ses propres forces, et on l’impose aux autres dans la rigueur du commandement. Plus tard, quand l’enseignement de sa propre faiblesse n’a pas été trop stérile, c’est par les lumières de l’esprit qu’on arrive à l’indulgence : la notion du mal reste absolue, mais la culpabilité devient relative aux yeux du bon sens; alors apparaît le principe divin : « Ne jugez pas»; alors se confondent dans une même réserve, l’intelligence qui se reconnaît impuissante, et le cœur qui, par sa propre misère, apprend chaque jour à ne point condamner.
combattre le mal par le bien. — Une des manières les plus sûres et les plus efficaces de combattre le mal en nous, c’est de développer, d’alimenter, de fortifier les bons penchants qui existent simultanément avec lui. Tout se tient en nous, nous n’avons qu’une certaine somme de force et d’activité ; ce qui s’ajoute au bien est ôté au mal. La vie plus libre et plus animée d’un seul
DE LA PIÉTÉ
bon sentiment, est souvent l’arrêt de mort de plusieurs sentiments coupables.
Surmontez le mal par le bien , dit l’Apôtre; la méthode des contrepoids est peut-être la seule qui s’applique avec succès à la grande œuvre de l’amélioration humaine. Redresser, maintenir l’équilibre , est peut-être, au moral comme au physique, la seule voie ouverte à d’utiles efforts. Combattre corps à corps les mauvais penchants de l’homme, opposer de froids raisonnements à la passion qui entraîne, vouloir de vive force en extirper le germe, combattre l’erreur en se transportant sur son terrain, subir le désavantage d’une situation qu’on n’a pas choisie, offrirait peu de chances d’un triomphe absolu. Tant que durera le monde, les deux ennemis seront en présence. Le mal, devenu un des caractères de la nature humaine, doit durer jusqu’à son entière réhabilitation, sous d’autres cieux, glorieux et chastes. Nous ne saurions donc rêver ni sa disparition entière , ni son continuel abaissement dans un combat direct et positif. Ce que nous pouvons, c’est de chercher à attirer la vie, qui fait la seule force du mal, sur d’autres points, dans une direction bonne et utile, et de lui ouvrir une issue au lieu de lui fermer la retraite. Ne nous acharnons pas tant contre l’erreur, laissons-la pour ce qu’elle
DANS LE CHRISTIANISME
est, mais ne nous lassons pas d’élever près d’elle la vérité ; souffrons le mal que nous ne pouvons empêcher ; quelquefois tolérons-le, mais hâtonsnous de faire le bien.
retour et fragilité. — En dépit des vains arrêts d’un monde impitoyable, les plus coupables des hommes peuvent revenir de leurs erreurs, guérir, s’amender, enfin reprendre tous leurs droits à l’estime. Il est également vrai qu’arrivés à cette réhabilitation, la fragilité de la nature les expose et peut les entraîner encore. Dieu et l’homme sont tout entiers dans ces deux vérités : Dieu agissant par la grâce victorieuse sur les coupables ; l’homme retombant du sein de la vertu et de la paix reconquises dans les périls qui sont partout et surtout en lui-même. Confiance en Dieu, méfiance de soi, sainte frayeur et plus sainte espérance, c’est par un seul et même acte que le chrétien se redoute lui-même, et qu’il espère en celui qui lui a dit d’espérer.
DE LA PIETE
la vertu n’est pas la piété. — Cette terre est la pépinière où Dieu choisit et élève ses saints, la mine où il les exploite, le creuset oîj il les purifie, le lieu où se font leurs premières armes pour l’éternité. Ce monde est fait pour eux ; il est le marche-pied d’où ils s’élancent aux voûtes célestes. Dieu a voulu tout partager avec ses saints ; il est venu souffrir avec eux et pour eux sur la terre, et il les appelle à régner avec lui dans le ciel.
Les vertus appelées humaines, l’ordre, la prudence, l’honneur, doivent se manifester comme les autres dans la vie du chrétien, mais l’humain doit être accompli par des vues surnaturelles, c’est-à-dire de foi. Dieu a voulu qu’une entière confiance en lui s’ajoutât aux vertus humaines sans en remplacer aucune, qu’on exigeât tout de soi, et qu’on attendît tout de lui.
La vertu n’est pas la piété ; faire bien sur cette terre n’est pas encore désirer le ciel, qu’on ne mérite qu’en le désirant. Dans l’un et l’autre cas, les centres sont différents r L’homme, dont le point d’appui est placé ici-bas, peut, en faisant bien, n’être nullement préparé à ses destinées futures ; l’homme, qui enfonce ses racines dans le ciel, est sûr de porter des fruits dignes du ciel.
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charité. — Toutes les vertus sont inspirées, par le christianisme, mais il en est qui manifestent plus complètement son immortelle essence ; toutes les vertus sont portées sur la tige sainte, elles sont toutes sœurs, mais la charité est de toutes ses filles, celle qui ressemble le plus à son père. Heureuse fille de ressembler à un tel père !
Prier avec ceux qui prient, se sentir coupable avec les coupables, pleurer avec ceux qui pleurent est tâche facile mais où sont-ils les cœurs assez généreux pour que leur propre malheur les laisse se réjouir avec ceux qui se réjouissent? Ce mouvement d’une ardente charité est la vraie pierre de touche. Quelqu’heureux que Ton soit, la source des larmes est toujours bien près ; les pleurs que réclame l’infortune d’autrui peuvent être aussi un retour sur nos vicissitudes passées; mais un cœur absorbé par la douleur, nie la joie, partout où il l’aperçoit, sur la terre, dans le ciel même, et s’il y croit un instant, une affreuse révolte vient le saisir ; voilà la nature. « Réjouissezvous avec ceux qui se réjouissent, » est bien audessus d’elle ; voilà aussi pourquoi Dieu a parlé î Lui seul pouvait ordonner ce que lui seul donne la force d’accomplir.
Il y a une lacune dans la charité des gens les plus sincèrement pieux, les plus zélés, qui m’a
DE LA PIÉTÉ
toujours extrêmement frappée; c’est de les voir, dans l’hypothèse d’une persécution qu’ils subiraient si volontiers, ne jamais penser aux persécuteurs. Les pauvres bourreaux ! Il n’y a jamais de martyrs sans qu’il y ait de grands coupables, et nous est-il permis de jouir sans mélange de ce qui nous sauve au prix de ce qui les perd?
pardonnez-nous, seigneur. — Dieu seul sur la croix pouvait dire : Pardonnez-leur, Seigneur ! Le plus juste, le plus simple d’entre les hommes ne peut dire que : Pardonnez-nous ; il n’a pas le droit de se séparer des coupables, lors même qu’il est leur victime, car les crimes qu’il n’a pas commis, il aurait pu les commettre. Sainte solidarité d’ignominies , d’expiations et de remords, vous êtes chère au cœur contrit et humilié !
l’amour désintéressé. — Quoi qu’on dise, ce n’est pas de l’utile que sort le beau, mais du beau que ressort l’utile. Tous les calculs sont dans la vertu, et la vertu ne sera jamais le fruit d’un
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calcul. Ainsi dans cet intérêt, le plus haut, le plus spiritualisé, le plus désintéressé, à force d’être pur, celui du Ciel, je conçois que l’amour ardent dont on bannit l’espérance porte en lui-même quelque chose de chimérique, la pensée ayant peine à concevoir un état pour l’âme, dont l’amour fait la vie, avec l’exclusion du bonheur que l’amour dônne.
Qu’est-ce que devient le pur amour avec la séparation de Dieu? D’une autre part, il est bien vrai que ce n’est point uniquement, ni avant tout, le désir sensible du bonheur, qui fait la force de la tendance de l’âme vers le Ciel. Elle semble plutôt dans cette direction, obéir à l’instinct de sa nature •réhabilitée, à un mouvement spontané, souverain, sans contrôle, comme par une espèce de gravitation spirituelle et nécessaire.
Un cœur vraiment touché de Dieu est moins préoccupé de la gloire de la béatitude qu’il lui prépare, que de ce cœur qu’il lui ouvre, de cette main qu’il lui tend, de cette union qu’il lui promet , asile mystérieux où l’âme se cache, se perd et se repose. Hors de l’élément paternel, il demande à y rentrer ; inquiet, loin de son centre, il soupire après lui. Le pur amour n’exclut nullement la récompense, mais il n’y laisse pas songer. Aimer d’une manière qui réunisse toutes les formes
DE LA PIÉTÉ
de l’adoration et de l’amour, se perdre comme un point dans l’espace infini des innombrables perfections de Dieu, se retrouver en lui, s’y replonger sans cesse et plus avant, afin de le mieux sentir et l’oublier davantage, voilà les mouvements pour lesquels l’âme accomplit presque à son insu sa destinée intérieure. C’est sa nature même qui l’y force, au moment où sa régénération est commencée.
bonheur intérieur. — La mesure de notre bonheur intérieur n’est souvent que la mesure de nos progrès. Que de maux pour le cœur criminellement replié sur lui-même, dominé par un faux amour personnel qui s’identifie à chacune de nos passions, que de douces et ravissantes impressions pour le cœur dont le regard pur et serein ne se repose sur les objets qui l’environnent que pour s’élever plus haut; pour le cœur qui sait se quitter, qui voit Dieu partout et tout ce qu’il aime en Dieu!
« Un cœur contrit, dit le psaume, et un esprit humilié. » Un sens profond est caché dans le choix de ces adjectifs : la contrition ne coûterait pas assez
à l’esprit, ni l’humiliation au cœur; il faut que l’esprit soit frappé dans son orgueil, et le cœur dans sa douleur.
présence de DiEü. — Où sont les preuves de l’existence de Dieu portant dans l’esprit la conviction de la présence telle que la sent notre cœur? Pour que la foi soit une vertu, il faut que pour elle il y ait combat. C’est contre les ténèbres qu’elle lutte; aussi l’Écriture l’appelle-t-elle « la lampe qui luit dans un lieu obscur. » Dans la vive et paisible émotion de l’âme recueillie, n’avez-vous pas senti une puissance de réalité telle qu’aucune chose visible et saisissable ne saurait la donner? Quand on retrouve Dieu dans les profondeurs de son Être, profondeurs sans lui inaccessibles à nous-mêmes, et que dans le silence de cette solitude on croit le voir face à face, ne respire-t-on pas un air de patrie, ne se sent-on pas vivre dans une atmosphère de vérité, dont tout le reste n’est pas même l’ombre? A cette vie congéniale, à ce repos, à cette liberté, à cette mise au large, que le monde oppose ses contraintes, ses petitesses, ses mesquins et poignants débats 1
absence de DIEU. — A la vue des tabernacles ouverts et vides, il semble que tout à l’entour soit frappé de stérilité et de néant. La solitude du désert s’étend sur toute l’enceinte sacrée, la vie s’est retirée, voilà, voilà la solitude. L’âme fidèle, s’emblable à Marie-Madeleine, cherche inutilement son maître dans le sépulcre ouvert; elle n’oublie pas ses promesses, elle sait qu’elle ne le perd que pour un temps, pour un court instant qui attriste son amour et ne décourage pas sa foi.
effets de la communion. — La communion ne donne pas les facultés qu’on n’avait pas ; elle met en œuvre celles que l’on a, les bénit, les déploie, les greffe et les arrose ; elle les échauffe, les éclaire, les vivifie d’un soleil meilleur; elle les oriente et les dirige.
Le sacrement de l’Eucharistie est la plus digne expression de l’amour, qui répugne à toute limite, à toute séparation, à tout obstacle. C'est par cet adorable sacrement que nous sentons la présence de Dieu en nous-même, son union intime, non-
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seulement avec l’esprit, mais encore avec la chair et le sang. L’amour de Dieu, tout-puissant comme lui, ne pourrait pas aller plus loin ; mais il pouvait aller jusque-là, et en miséricorde, Dieu ne s’est arrêté qu’aux dernières limites.
La réalité de la présence de Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie, émanait presque nécessairement de la rédemption, comme la suprême conséquence et le plus haut développement de l’amour infini.
L’Eucharistie est l’effet naturel d’une charité surnaturelle.
le repos et la paix. — On confond trop souvent dans sa pensée, dans son estime et dans ses vœux, le repos qui n’est pas de ce monde, et la paix qui en est la récompense. La paix est compatible avec l’activité qui fait notre condition ici-bas. Le repos absolu en serait la suspension, pitoyable quiétisme moins sa béatitude.
le temps. — Le temps est la richesse du chrétien, le temps est sa misère, le temps c’est la
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terre; le temps, c’est le Ciel, puisqu’il peut le donner. Le temps est le moment fugitif, le temps est l’éternité, c’est le temps qui la fait mériter, c’est aussi lui qui la met en péril. Obstacle et moyen à la fois, il est par excellence le glaive à deux tranchants; principe de rapprochement et de séparation, impuissant par lui seul et le plus puissant des auxiliaires, rien ne se fait ni par lui, ni sans lui.
le prêtre. — Jésus-Christ dans l’Évangile a tout fait pour le prêtre, on le voit à ses sévérités , à cette manière spéciale de lui révéler sa misère et de la dénoncer au monde. S’il y a de l’amer sarcasme dans la pensée évangélique, c’est contre le prêtre, le lévite et même l’observant catholique, dans le phaiisien immolé au publicain. Les hommes, fiers de s’entendre appeler les ministres de la vérité, doivent répondre par la vertu à cette précieuse vocation, et nulle part je ne vois Dieu plus jaloux, plus ardent qu’alors qu’il s’agit de leur perfection. La vie du prêtre peut être une souffrance, mais c’est une souffrance dont l’Eucharistie le relève et le console chaque matin.
DANS LE CHRISTIANISME
les casuistes. — C’est peut-être dans la casuistique même, considérée comme science, que sont les dangers auxquels les casuistes ont succombé ou n’ont pas tout à fait échappé. La corruption qu’on l’accuse d’introduire dans la morale., ne vient pas seulement de l’imprudence ou de l’ignorance d’hommes pieux d’ailleurs, mais peu éclairés, ni du relâchement de l’infidélité et de la molle complaisance de faux docteurs, mais de la nature même de ce genre de recherches. En se rendant attentif à renfermer le bien ou la notion du devoir dans les plus étroites bornes possibles, à élargir, à allonger d’autant le principe , de toute satisfaction personnelle, on se place déjà dans une mauvaise position ; car on ne saurait trop le répéter, il n’y a de sécurité qu’en allant au delà de tous les devoirs imposés et en restant en deçà de tous les plaisirs permis *. Cette manière de subtiliser sur tout principe de morale, de le soumettre à toutes les expériences, et par cela même à tous les dissolvants, de vouloir déterminer le moment précis
1 M m ® Swetchine, en effet, se répète ici, car la même pensée se trouve dans le volume de ses œuvres, p. 35.
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jix le bien devient le mal, où le mal peut avoir encore un faux semblant de bien ; toutes ces imprudentes stations dans la région du douteux et de l’équivoque, cette prétention de déterminer le degré de toute culpabilité, de toute déviation possible en se mettant en frais d’imagination, de circonstances atténuantes, toute cela constitue un dédale dans lequel, il faut en convenir, l’intelligence la plus vigoureusement saine court grand risque de s’égarer. Il est incontestable, et ce qui est plus rare encore, il est incontesté que le mal est absolu et la culpabilité relative ; mais ce principe, que notre raison proclame hautement en le laissant dans sa généralité, n’est applicable avec certitude, dans ses détails, que par Dieu qui, dispensateur des grâces pour ces mêmes cœurs que lui seul sonde et connaît, peut déterminer ce que la force des circonstances extérieures, la disposition morale d’un être, la mesure des grâces qui lui sont données, ôtent ou ajoutent à sa prévarication. Établir ainsi, à priori , de dangereuses distinctions, professer, admettre, légitimer sous de trop légers prétextes, deux poids et deux mesures, c’est aplanir sous les pas des hommes des routes déjà trop faciles, ajouter à leur dangereuse déclivité, affaiblir les âmes d’une part, et de l’autre ôter au précepte sa sévère et majestueuse unité,
DANS LE CHRISTIANISME
le parfiler, si j’ose dire, et lui ôter sa vertu en prétendant faussement l’assouplir à nos besoins. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas parce que la morale est aimable qu’on l’aime, ce n’est pas parce qu’elle est douce qu’elle plaît, c’est parce qu’elle est belle et qu’elle est pour l’intelligence la beauté même. Sa sévérité fait partie de sa régularité, c’est elle qui subjugue et on n’altérera jamais aucun de ses traits sans ôter à sa sainte séduction.
les livres pieux. — Les livres pieux parlent bien mieux du fidèle que de l’incroyant : ils sont vrais en peignant les mérites et le bonheur du premier, ils l’ont étudié de près, ils le connaissent, tandis qu’ils représentent l’incrédule avec des traits généraux, souvent forcés et qui excluent du mal toute espèce de bien. Ce n’est pas ainsi qu’est la réalité ; les contrastes, les nuances sont partout et même les anomalies. Personnes ou choses, on en parle mal quand on n’en parle que pour les réfuter.
Pour connaître, il faut aimer de cette bienveillance qui cherche à comprendre et à pénétrer. Dans la polémique religieuse il en est encore ainsi ;
la piété arrive toujours avec une sorte de désavantage qui devient bientôt de la défaveur : la réfu- « tation l’amoindrit, la dessèche ; la petite guerre ne lui va pas ; cette manière de suivre l’ennemi dans tous ses pièges et ses manœuvres, lui fait perdre ses caractères sublimes d’unité et de simplicité. Rien ne lui va si bien que la synthèse, lorsqu’au lieu de signaler l’erreur et le vice, elle déploie toutes les magnificences de la vérité et de la vertu; là, comme du sommet d’une haute montagne, d’un centre qui lui appartient, elle découvre toute la richesse, l’harmonie, l’immense étendue du cercle qu’elle embrasse et le rend sensible à l’esprit.
le livre de l’imitation. — La flamme qui éclaire n’est pas toujours la flamme qui réchauffe, et ce qui fait pénétrer dans le cœur d’un autre pour l’émouvoir et l’attendrir, est un don à part de l’intelligence, de la vertu, de l’amour luimême. On peut aimer sans faire aimer ce qu’on aime, on peut le faire paraître respectable, utile, aimable, sans pour cela le faire désirer ; c’est encore un autre miracle que ce contact intime qui ébranle spontanément, qui fait jaillir l’étincelle
DANS LE CHRISTIANISME
et opère une véritable fusion qui s’accomplit dans un commun embrasement. Certaines voix ont possédé cet admirable privilège, elles ont retenti à travers les siècles ; elles ont possédé en plein le beau droit de faire vibrer, à l’aide de quelques sons, toutes les cordes analogues ; elles 'ont été constituées comme types des formes les plus universelles d’un certain ordre d’idées et de sentiments.
Plus d’une fois, depuis l’auteur de l’Imitation, des âmes tendres et fortes ont exprimé l’amour divin dans leurs pieux accents, mais qui l’a fait sentir, goûter, partager comme lui? Parmi les bienheureux qui jouissent de la béatitude céleste, il en est bien peu dont cet admirable livre n’ait avancé la sainteté. C’est lui qui nous a vraiment appris que le vrai culte était l’imitation, et combien la sagesse humaine, l’esprit, le génie même des hommes restent au-dessous de ces humbles et profonds enseignements 1
Quand Jésus-Christ voulut se faire reconnaître par celle dont les larmes seules avaient exprimé l’amour, il lui suffit de l’appeler par son nom : — Marie, lui dit-il. Que de grâce, quelle effusion d’amour dans la seule impression de ce nom, de cet accent, de ce regard! Et comment lui répondit-elle : — Mon maître ! C’est là tout l’entretien
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qui sans doute émut le Ciel et trouvera la terre attentive à jamais.
la quête dans l’église . — Un utile enseignement se reproduit pour nous au milieu de l’office divin interrompu par la quête. Dans quelque région que nous transporte la prière, nous devons toujours être prêt à en descendre pour aller au secours de nos frères. Il n’est permis de goûter la céleste contemplation, ce fruit du Ciel, qu’alors que la terre cesse de réclamer notre activité. Il n’est pas de spiritualisme qui rachète de l’action, et l’obéissance qui fait ployer les ailes, vaut plus dans notre vie de labeur et de combat, que la joie même pieuse et pure des saintes consolations.
rester ou nous sommes. — Les fleurs des champs ne changent pas de place pour rechercher les rayons du soleil. Dieu prend soin de les féconder là où elles sont, elles ne se jalousent pas ; le brin d’herbe a sa beauté, comme la fleur et comme le fruit, parce qu’il a son utilité.
Pourquoi vous plaindre de votre rôle ; pourquoi
DANS LE CHRISTIANISME
le trouver trop borné, trop humble? Pourquoi vous inquiéter et vouloir faire tant de choses? Restez ou Dieu vous a mis, et portez les fruits qu’il vous demande.
le juste et le pécheur. — Le juste tremble, le pécheur se confie, tous deux glorifient le Seigneur. La sécurité pour le juste et le frémissement pour le pécheur, n’auraient rien au-dessus de la raison humaine et rien qui n’exaltât à nos yeux les attributs de Dieu ; mais ici l’enseignement est profond et sublime. Le juste, le saint rend hommago à la sainteté du Dieu des justices, en redoutant que ses fautes les plus légères n’aient été ni assez réparées, ni assez pleurées. Le pécheur loue bien autrement le Seigneur en fuyant dans les embrassements de la miséricorde cette justice qui le condamne, et en s’armant de sa foi et de son espérance pour faire triompher son amour. Dieu reconnaît les droits du juste, il veut être vaincu par le pécheur !