MARIE AVEC JÉSUS
L’union de Marie avec l’humanité sainte de Jésus-Christ, est une image éloignée mais frappante de l’union de Jésus-Christ dans sa divinité avec son Père. « Mon père et moi ne sommes qu’un, » a dit le Sauveur ; et ailleurs : « Celui qui me voit, voit mon Père. »
Notre-Seigneur ne parlait que de sa nature divine; nous pouvons dire également ici, en considérant Jésus tel qu’il a été au milieu de nous, tel qu’il nous est resté dans l’Évangile, sur nos autels : Jésus et Marie ne sont qu’un, et qui voit
DE LA PIÉTÉ
Jésus voit Marie. La puissance déployée par Jésus est toujours la môme, qu’il fasse un avec son Père ou qu’il ne fasse qu’un avec Marie, mais elle porte un autre caractère. Uni à Marie, Jésus-Christ est tout-puissant dans l’intercession, dans son sacrifice toujours continué, toujours offert; uni à Dieu son Père, il est tout-puissant dans l’accomplissement et l’application du grand acte de la rédemption. Avec son Père, Jésus commande; avec sa Mère, Jésus prie, et il reste également Dieu dans le commandement et la prière, comme il était resté Dieu dans l’incarnation.
Si l’on osait, on dirait presque que Marie est le complément de l’humanité sainte de son divin Fils ; elle est l’expression, la grâce, la fleur, le parfum de ces humbles vertus pratiquées par le Sauveur. Jésus chassant les vendeurs du Temple, dévoilant le fourbe et le parjure, dictant ses lois, remettant les péchés, promettant le ciel, faisant trembler par son dernier soupir la terre sur ses fondements, est le Fils de Dieu, Dieu lui-même. Jésus dans sa profonde pitié pour les enfants des hommes, dans le miracle qui rend un fils à la veuve de Naïm, dans les larmes qu’il verse sur Lazare, est Fils de Marie.
Descendu sur la terre pour apprendre aux hommes la vertu vraiment virile, la patience qui
DANS LE CHRISTIANISME
est le courage, l’empire sur soi-même qui fait le vrai conquérant, la fortitude, le haut mépris du plaisir, de la richesse, du rang, de toute gloire qui n’est pas la sienne, Jésus vient encore révéler au monde des vertus jusque-là ignorées, les petites vertus, comme dit saint François de Sales, qui croissent au pied de la croix. Mais pour mettre en lumière ces vertus qui sont celles du plus grand nombre, pour leur donner l’extension nécessaire, pour leur imprimer un charme tout d’attrait, Jésus-Christ, si on ose parler ainsi, avait besoin de Marie ; c’est à elle qu’il en a légué la culture ; c’est par elle, par son exemple, qu’il veut encore qu’elles se répandent parmi les enfants des hommes.
Après le grand sacrifice accompli, Jésus, qui s’était donné aux hommes, ne pouvait plus vouloir les quitter ; sa présence dans l’Eucharistie est le signe sublime toujours subsistant de ce don irrévocable de lui-même. Eh bien! en restant au milieu de nous, dans le fond de ses tabernacles, où nos adorations, ah! plus que nos adorations, notre amour, notre amour ardent, intime, va le chercher; dans le tabernacle, Jésus ne semble vouloir posséder que les vertus de Marie.
Retraite profonde. — Caché à tous les yeux, Jésus-Christ repose dans nos sanctuaires, solitaire,
DE LA PIÉTÉ
obscur, séparé de tout mouvement et de tout bruit, comme Marie dans l’intérieur de sa maison, temple consacré déjà par les promesses.
Humilité.—Dieu, par amour pour les hommes, sans cesser d’être Dieu, n’avait voulu paraître qu’homme ; et ici encore, par la libre tyrannie de son amour, pour rester parmi les hommes, il fait disparaître son humanité sous les voiles des espèces sacrées.
In cruce latebat sola deitas At hic latet simul et humanitas !
et, sous l’apparence du pain, se cache à tous les yeux celui qui a fait le ciel et la terre. Marie, mère du Sauveur, ne s’abaisse pas moins pendant sa vie sainte ; une ignorance profonde méconnaît la sublimité de son rang, aucun hommage ne lui est rendu, la Reine des anges n’est même pas reine chez les hommes.
Le silence. —Jésus-Christ impassible, dont le silence éloquent et sublime dit tout, apprend tout, enseigne tout, ne semble-t-il pas continuer, diviniser ce silence de Marie, déjà si fécond, si plein et si puissant?
Et la prière, constante occupation de Marie, n’est-elle pas l’occupation unique de Jésus-Christ dans le fond de sa retraite sur nos autels ? C’est là
DANS LE CHRISTIANISME
que sa voix est encore puissante comme son dernier cri sur le Calvaire, qu’il prie comme au jardin des Oliviers, entouré des anges qui ne le consolent plus, mais qui l’adorent; c’est là où il appelle encore tous les hommes à lui, où son sacrifice se manifeste tout entier, où il s’offre sans partage, sans interruption, pour nous à Dieu son Père 1 Jésus-Christ divinise en quelque sorte dans le tabernacle les vertus de Marie. On dirait qu’il s’y renferme, oubliant qu’il est le maître de la terre et des cieux, pour revêtir le caractère de suppliant avec Marie, pour plonger avec elle dans l’abîme immense de nos besoins, et mettre, par son union avec son Père, sa puissance à le combler.
Ce que Jésus n’a pas dit de lui-même, les points restés dans l’ombre sont ceux que Marie semblait destinée à mettre en lumière. C’est à sa Mère que le Fils a légué le soin de le continuer, comme le soleil charge ses rayons de répandre partout sa gloire. « Je suis la Mère, dit-elle, du pur amour, de la crainte, de la grandeur, de la sainte espérance » Je suis la mère du pur amour !
Voilà le trône où Marie va se placer elle-même ; voilà le titre divin qui donne un si haut prix, un
1 Eccles. xxiv.
DE LA PIÉTÉ
lustre si éclatant à la pitié qui l’a fait descendre vers nous; cette mère du pur amour, cette mère de Dieu même, n’oublie pas qu’en même temps elle est la vraie fille des hommes, fleur de l’humanité, le point, l’aiguille où viennent se -toucher et les vertus sorties des combats de la terre, et les miséricordes du Ciel. Marie, mère de Dieu, reste toujours notre mère. Elle s’émeut, elle gémit, elle tremble avec nous; elle est aussi la mère de la crainte, crainte trop juste que connaissent ces entrailles qui nous ont portés ; son étroite union avec nous ne la laisse étrangère à rien de ce qui peut menacer notre cœur. Un instant courbée par la pitié vers la terre, comme le lys penche sa tête dans la vallée, Marie se rappelle bientôt que si par la pitié elle est la mère delà crainte, elle est aussi, par ses bienfaits, mère de la grandeur. Elle veut nous apprendre que notre cause est la sienne, et aussi que par l’application des mérites de son Fils, ses titres sont les nôtres. Elle ne nous permet pas seulement, elle nous ordonne de la suivre à ce point culminant jusqu’où s’élève la terre et s’abaissent les cieux, et là Marie n’est plus que mère de la sainte espérance.
O Marie ! l’huile des mondains ne parfumera plus nos têtes ; effeuillez sur elles les roses de votre couronne !