‹ Journal de ses retraites annuelles de 1860 à 1870Chapitre 123 sur 174 · Un triple lien est malaisément rompu. (Eccl., IV · texte numérisé non relu

Un triple lien est malaisément rompu. (Eccl., IV

Et le mauvais amour de moi-même identifié avec la triple coocupiscence est en moi un vrai principe d'action, un moteur pour le mal toujours vivant, toujours ardent, toujours avide, luttant avec acharnement contre tout ce qui l'attaque dans la triple concupiscence; profitant de tout ce qui peut la servir, se fortifiant de toutes les influences du monde et du démon; faisant dans l'âme les affaires du démon et du monde, plaidant leur cause, soutenant leurs ruses, troublant la raison, la foi, paralysant la grâce et la volonté, trahissant Dieu ; mille fois vaincu et se relevant toujours, retrouvant bientôt toute sa force, dès que la moindre attache lui est laissée...

Tunique de Déjanire que je ne puis dépouiller, même en me déchirant, tenant plus à mon être que les entrailles mêmes !... à ce point que c'est comme mon cœur même... avec le vautour de Prométhée qui le déchire, avec le démon plus cruel que ce vautour, ou plutôt c'est ce cœur qui se déchire lui-même, cette volonté divisée d'avec elle-même qui fait cause commune pour son supplice avec le démon,... cherchant en vain dans ses entrailles le vrai bonheur, la vraie vie qui n'est qu'en Dieu, et

ne trouvant que les déceptions, les tortures de cette fausse vie qu'apportent les biens du monde.

Voilà le secret des victoires du démon dans ceux-là mêmes qui avaient choisi Jésus ; voilà comment ils se laissent prendre à ses pièges ;

5° Quelles sont donc les choses que la triple concupiscence peut encore désirer en moi, que l'amour déréglé de moi-même recherche encore? Là est le danger, de ce côté sont les ruses. Là doit porter l'élection, pour rester iidèle à l'étendard de Jésus... Là doit porter mon effort pour assurer la victoire...;

6° Comment vaincre ce terrible ennemi? Non, il n'est pas possible d'empêcher le démon de m'attaquer.

Non, il n'est pas possible, dans ma vocation surtout, de fuir tout à fait le monde.

Non, il n'est pas possible de vivre en dehors de cette chair de péché, foyer de la concupiscence.

Non, il n'est pas possible d'extirper cette triple concupiscence, plus funeste à elle seule que le démon, le monde et la chair.

Que faire donc? Me défier des ruses du démon?... Soit. Adopter des pratiques de pau-

a/o RETRAITE DE 1869.

vreté, d'humiliation, de souffrance, contre les richesses, les honneurs, les plaisirs?... Soit.

Mais comment triompher de ce principe intérieur, vivant, si efficace, si moi-même , de cette grâce diabolique pour ainsi dire^ de ce goût, de ce sens perverti qui est ma nature... si je ne trouve un principe tout contraire au plus intime de mon être?

Ah ! dans la nature même, malgré sa corruption, au dedans de moi, il est comme un reste de l'action divine au milieu des ruines amoncelées par le péché; je rencontre pour ainsi dire comme une divine et triple concupiscence : un besoin de vérité infinie, d'amour infini, d'infini bonheur.

Funiculus triplex! Ne pourrais-je pas avoir là ce principe intérieur dont je sens le besoin?

Non, non, la nature est trop corrompue, trop inclinée au mal, trop tourmentée du désir de jouir, de jouir du présent... Aussi la triple concupiscence des plaisirs, des honneurs, des richesses, étoufFe-t-elle l'autre.

Eh quoi ! la volonté ne se porte-t-elle pas du côté de la vérité, de l'amour infini, du vrai bonheur? — C'est qu'elle est corrompue elle-

même, qu'elle se combat elle-même, elle est elle-même dans la corruption, elle est le principe intérieur, ennemi du bien que nous avons à combattre. Non, la nature, qui se suffit pour tout mal, ne se suffit pas pour le moindre bien;

7° Faut-il donc désespérer à jamais de la victoire? Non, non; contre cette volonté dépravée, soutenue de la chair, du monde et du démon, je vois s'avancer Jésus-Christ, ses saints, ses anges, et Marie, et l'Eglise.

Ah! rÉglise, les saints, les anges, Marie, Jésus, ne triompheront pas s'il n'y a pas en moi un principe intérieur plus fort que l'autre.

Mais c'est ce principe intérieur que Jésus vient former en nous.

Voyez la volonté tournée contre elle-même, retournée pour ainsi dire parce qu'elle est prévenue, contenue, enveloppée, pénétrée de la grâce ! La voilà comme un glaive bien trempé. Ecrivez sur ce glaive : Pauvreté ^ humiliations, souffrances... divine et triple concupiscence aussi, qui vient fortifier ce triple amour, maintenant surnaturalisé, de la vérité, du bien, du bonheur.

Mais ce n'est pas assez que ces trois com-

a/a RETRAITE DE i8(Î9.

pagnes du Christ s'établissent au foyer du cœur. Le voilà lui-même s'emparant de la volonté, régnant en elle, la transformant en son amour.

Ce n'est plus maintenant l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, mais c'est en Jésus- Christ l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi \

Et la volonté s'identifie avec cet amour comme avec Jésus; — amour, principe intérieur, surnaturel, vivant, efficace, plus fort que la nature ; gàùt de Dieu, sens de Dieu, grâce de Jésus-Christ, qui est Jésus-Christ même, son sang coulant en nous et purifiant notre sang et assurant à l'âme son légitime empire sur le corps ainsi purifié.

Voyez en saint François de Borgia, dont on lit l'office aujourd'hui, ce diviniis ardor 2, ce principe intérieur, cette passion pour Dieu plus forte que toutes les passions, et prête à

1. Amor sui usque ad contemptum Dei; amor Dei usque ad contemptum sui. (Aug.)

2. Prodebat sese divinus quo sstuabat ardor, ejus vultu sacram Hostiam offerentis aut concionantis interdum radiante. (Lectio II. Nocturni, in festo s. Fr, Borgiae X* octobris.)

souffrir plutôt que d'être infidèle à la passion pour Dieu ;

8° Maintenant la lutte peut s'engager, nous avons le moyen de déjouer les ruses, nous pouvons avoir la force de garder nos résolutions.

Le chevalier de Malte dans son île est l'image de l'homme dans l'île de son cœur, assisté de Jésus.

Par la circoncision il prévient les assauts du dehors; par la pratique de la pauvreté, humiliations, souffrances, c'est-à-dire par le secours des trois compagnes de Jésus, il contient la triple concupiscence au dedans.

La victoire est assurée à ce généreux agendo contra^ à ce principe intérieur si fervent, selon la promesse de Jésus-Christ dans la contemplation du règne : Si quis voluerit... mecum^...

Mais que la vigilance ne cesse pas, que Notre- Seigneur n'ait pas à nous dire encore : Non potuistis una hora vigilare mecum. — Ne laissons pas même un cheveu à l'ennemi. Que ce principe intérieur soit constamment entretenu par la prière, les sacrements, le saint sacrifice, le sang de Jésus.

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