LE PÉCHÉ
S'il n'y a, comme je l'espère, aucun péché mortel, mes fautes cependant sont d'autant plus sérieuses dans un religieux, qu'il est plus éclairé, plus élevé en perfection; que l'idéal est par lui mieux saisi dans les perfections divines; qu'il s'est soumis, par les vœux, à une loi volontaire, qui l'obligerait même s'il n'y avait pas la loi de Dieu ; que plus sérieux sont des engagements librement contractés ; que plus triste est la contradiction dans laquelle il vit avec lui-même; que Jésus-Christ n'est pas une abstraction ; que ses rapports avec lui sont plus intimes. Il est là comme un ami qui
se livre à moi, et moi je le traiterais comme les Juifs l'ont traité au couronnement d'épines, à la flagellation?... Ces coups de fouets, ces épines, ce sont les péchés véniels. — Indélicatesse, ingratitude, trahison, parjure, cruauté!.. .
Combien le Cœur de Jésus si tendre, si pur, si noble, n'a-t-il pas souffert r* Je me pique d'être délicat en amitié, et je traite ainsi Jésus ! ... et je ne voudrais pas traiter un homme ainsi, je ne me le pardonnerais pas... Que dirais-je si quelqu'un me traitait ainsi moimême?...
Mais que suis-je donc, moi qui traite ainsi Jésus? Par moi-même, homuncio, un néant; si quelque chose de plus, péché, vase d'ignominie, mais choisi pour devenir vase d'élection; par la vocation et le sacerdoce élevé jusqu'aux anges, bien plus, jusqu'à Jésus-Christ luimême... Et le vase d'ignominie continuerait de répandre ses horreurs!... Comment! Comment!...
Qu'un homme des derniers rangs du peuple s'élève contre son souverain, c'est une étrange audace ! Mais que, comblé de ses bienfaits, élevé jusqu'à son trône, admis à son intimité, traité comme membre de sa famille, il se déclare
contre lui, c'est audace, ingratitude, infamie; et je ferais ainsi contre Notre-Seigneur, contre Dieu?
Qu'est-ce donc que Dieu en comparaison de l'homme? Le tout-puissant, infiniment sage, infiniment juste, infiniment bon...
Et voilà celui que j'ai la folie, l'iniquité, l'ingratitude d'attaquer par le péché !
Qu'un insecte se dresse contre l'homme, Ihomme l'écrase du pied. Dieu ne m'écrase pas... il ne s'arme pas de son tonnerre. Aussi bien n'en a-t-il pas besoin ; il n'aurait qu'à retirer sa main et je tomberais dans l'enfer ou dans le néant..., il m'épargne.
Mais les anges vont se lever? non, non!... Mais la terre va s'entr'ouvrir?... non, non! elle continue de me servir, et les anges, et les saints, et Marie, de prier pour moi.
Quoi donc! Q4mice, ad qiiid venisti? Ami, me dit-il, comme à Judas... Judas pouvait encore se sauver, il n'avait qu'à céder à ce cri de la miséricorde; mais non, il s'abandonne au désespoir, ce qui est le plus grand outrage au Cœur du Maître, la plus grande indélicatesse, la plus grande inconséquence, le plus grand désordre. Non, je ne ferai pas ainsi; confiance
au contraire, dans ce Cœur sacré de Jésus, d'autant plus grande que je l'ai plus offensé, que mes fautes sont plus nombreuses, ma malice plus coupable, la blessure plus profonde, la majesté de Dieu plus sainte, le châtiment plus mérité, le pardon moins attendu. Jésus-Christ ne me dit-il pas : (l4mîce?... ^
TROISIEME JOUR