‹ Journal de ses retraites annuelles de 1860 à 1870Chapitre 89 sur 174 · DE LA CRAINTE DES JUGEMENTS DE DIEU · texte numérisé non relu

DE LA CRAINTE DES JUGEMENTS DE DIEU

Quelle sainteté est en mon cœur?... Il faut une conversion sincère; aussi bien la mort approche. Je vois combien les jugements de Dieu sont terribles. Quel sera mon jugement? quelle mort ferai-je? serai-je sauvé? Qui scit an omnium vestrum qiios video nomina sint scripta in libro vitœ .^disait saint Bernard parlant à ses religieux^: Mon nom est-il dans le livre de vie? l'Ecclésiaste répond : Nescit homo utrum amore an odio dignus sit^.

On ne sait,... mais il est des conjectures consolantes. Pour moi, suis-je dignus amore?.,. tant de grâces! Ah! bien plutôt : Dignus

1. Qui sait si tous vos noms, à vous que je vois, sont inscrits au livre de vie?

2. L'homme ne sait s'il est digne d'amour ou de hai-'ie. (ix, i.)

ODio : rant de péchés, tant d'ingratitudes!

Qu'il importe de se prémunir contre la présomption?

Oui, je trouve des signes touchants d'amour de Dieu envers moi dans ces grâces reçues, dans tous ces bienfaits, dans ma vocation ; mais n'aijepas à craindre, à cause de ces bienfaits mêmes? Si j'avais du cœur, comme sainte Thérèse, les bienfaits exciteraient ma contrition, me rendraient plus généreux. Mais si je n'en deviens point plus généreux, si j'en ai plus de confiance dans le péché, pour ainsi dire, je serai plus coupable par là même, plus endurci peut-être, . . . j'aurai un compte plus rigoureux à rendre.

En me prodiguant ses bienfaits. Dieu consolerait-il d'avance, pour ainsi dire, son cœur paternel du chagrin de ne pouvoir me combler de bienfaits plus grands dans l'éternité?

Mais non, rien à craindre pour l'éternité: je suis religieux,... dans la compagnie de Jésus ; la religion est le vestibule du ciel; on peut croire à cette promesse que celui-là est sauvé qui meurt dans la compagnie : celui-là sortirait qui devrait ne pas se sauver.

Mais si cela est vrai, qu'il est effrayant de sortir!... Et moi, je puis sortir... quand le

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moment est venu où Dieu n'en peut plus, il les vomit, ceux qui sortent.

Mais du moins si je ne sors pas, tout est assuré: — Ne pas trop se fier à ces prophéties ; les anges se sont perdus dans le ciel... Qui dira qu'il est impossible qu'il n'y ait pas dans la compagnie, quelque^ arbre qui porte de mauvais fruits, ou quelque arbre desséché qui ne porte plus de fruits?

Mystère effrayant de la grâce qui se retire, qui passe à un meilleur, comme de Judas à Mathias !

Comment ne suis-je pas plus béni dans mes ministères? Ne serait-ce pas que déjà une partie de ma grâce sacerdotale est transférée à un autre? — Ne pas oublier que je puis la perdre tout à fait, et me perdre moi-même, et cela jusque dans la religion.

Aussi bien que de péchés dans ma vie, que de lâchetés... Nescit homo iitrum amore an odîo digniis. Je le sais bien moi, . . . digne de haine. . . Si Dieu retenait écrit dans le livre de vie le nom d'un misérable comme moi, ce serait un outrage à sa bonté. Si j'avais un serviteur qui me servît comme je sers Dieu, il serait chassé depuis longtemps.

C'en est donc fait, puisque je vais plutôt vers Babylone que vers Jérusalem, que ma iin est là, à Babylone,,.. il n'y a donc plus que le désespoir !

Non, non, luttons contre le désespoir comme contre la présomption; supposons que mon nom ne fut plus dans le livre de vie, que faire ? — Que faisait saint François de Sales dans sa tentation?^

Dieu est bon ; même s'il me damnait, il serait bon ; donc amour! Et si je ne devais pas l'aimer dans l'éternité, je devrais à plus forte raison l'aimer dans le temps. Son amour seul rend l'homme heureux ; si je ne devais pas être heureux par son amour dans l'éternité, à plus forte raison devrais-je être heureux de ce amour dans le temps, et non des choses de ce monde qui ne peuvent donner le bonheur. Chercher les choses de ce monde, ce serait être deux

I. « Eh! mon doux Jésus n'est-il pas mort aussi bien pour moi que pour tous les autres ? Ah ! quoi qu'il en soit, Seigneur, qu'au moins je vous aime en cette vie, si'je ne puis vous aimer en l'éternité^ puisque personne ne vous loue en enfer. Et si je dois être de ceux qui ne vous verront jamais, faites du moins que je ne sois pas de ceux qui vous maudiront. » (Vie de saint François de Sales, par Pérennezj l, p. 44.)

ipa RETRAITE DE 1868.

fois malheureux, maintenant et plus tard.

Donc amour de Dieu et généreux service !

Mais si j'ai cet amour et ce généreux service, comment ne serai-je pas sauvé } Confiance, courage !

Fratres satagite lit jper bona opéra certain vestram vocationem et electionem faciatis *, cest-à-dire^ac ut prœdestineris.

Car voici comme la loi générale de la Providence : l'éternité dépend de la mort ; mais la mort, de la vie. C'est l'ordre habituel de la Providence que quia bien vécu fasse une bonne mort.

Donc bonne mort pour obtenir l'éternité bienheureuse ; donc sainte vie pour obtenir une bonne mort.

Donc zèle pour la sainte vie et la bonne mort, zèle d'autant plus grand que la mort probablement est plus proche, et que jusqu'ici la vie a été moins sainte ; zèle d'autant plus grand que j'ai reçu plus de bienfaits et de grâces dans la religion; zèle d'autant plus grand que le salut est incertain malgré cette

I. Mes frères, efforcez-vous par vos bonnes œuvres d'assurer votre vocation et votre élection. (II Petr., I.)

PRÉPARATION A LA MORT. rpj

vocation et ces grâces ; zèle enfin d'autant plus prand que malgré cette incertitude le salut dépend cependant de moi. A moi de me rendre digne d'amour avec la grâce de Dieu. A moi d'écrire mon nom dans le livre de vie.

Me préparer à bien mourir. — Grâce :

Estote parati *. — Etre prêt est d'autant plus nécessaire pour moi, que Jésus-Christ même me l'ordonne ; que l'éternité dépend de moi, c'est-à-direde cette préparation ; qu'on nemeurt qu'une fois ; que le moment de la mort est incertain ; que cette incertitude est un moyen choisi de Dieu pour exciter notre zèle ; que les saints les mieux préparés ont été surpris et sremblaient encore ; que plus insensés sont ceux qui négligent cette préparation ; que la mort est probablement plus prochaine pour moi, vu ma anté ; que la vie m'est donnée seulement pour me préparer à la mort ; que la vocation aussi n'est que pour cela, et cette retraite enfin pour cela.

Donc que je me mette généreusement à l'œuvre.

Mes intérêts les plus chers le demandent ;

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