‹ Journal de ses retraites annuelles de 1860 à 1870Chapitre 9 sur 174 · LE RÈGNE · texte numérisé non relu

LE RÈGNE

J'ai demandé la grâce que Notre-Seigneur me dise un mot qui aille plus avant que jamais dans mon cœur, pour que je sois plus dévoué que jamais.

I. Jésus se présente, il appelle. Et que d'hommes ferment l'oreille qui s'élanceraient si un roi temporel les avait invités !

Est-ce donc que Jésus est un chef vulgaire } Les chefs vulgaires cependant trouvent des cœurs égarés pour les suivre. Voyez Garibaldi...

Mais Jésus est le roi éternel, Fils de Dieu, Dieu même^ dont les droits sont sacrés, les qualités incomparables!...

Est-ce donc que l'entreprise est indigne? Ah! il y a des cœurs dévoués même pour les plus coupables. Mais Jésus défend la cause la plus sainte, la plus juste, la plus noble.

Est-ce donc qu'il est un tyran ? — Des peuples d'esclaves vont au combat sous le fouet du maître. Mais Jésus appelle les hommes de bonne volonté (qui voîuerît); toujours il res-

pecte notre liberté [volentes se adjiivare ope libertatis). Il repousserait un dévouement qui ne serait pas libre.

Est-ce donc que les ennemis sont à dédaigner? — Cette raison n'arrêterait pas dans le monde ; la conquête est alors plus facile. Mais il s'agit des ennemis les plus redoutables, des vrais infidèles, mes propres ennemis, mes ennemis jurés.

Est-ce donc que nul intérêt n'est pour nous en jeu? Ah! quel dévouement étrange les hommes n'ont-ils pas, là même où il n'y a rien à gagner! Mais ici les intérêts de chaque homme, le salut même est engagé.

Est-ce donc qu'il y a des dangers trop grands, des souffrances trop sérieuses à craindre? Mais pour d'autres causes on né compte pas avec les souffrances et avec les dangers. Et puis, ici on souffre moins en avançant qu'en reculant. Et Jésus-Christ lui-même a tant souffert; il est toujours lui-même au premier rang, toujours là pour souffrir avec nous.

Est-ce qu'il n'est rien de commun entre Lui et nous? Mais au contraire; il n'est pas comme ces chefs inconnus de leurs soldats... il appelle chacun en particulier, iinumquemque . Il me connaît par mon nom , il a avec moi des rap-

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ports intimes. Dilexit me et tradidit semetipsiim pro me.

Est-ce que le succès est douteux? Ah! que d'entreprises douteuses où l'on se jette en aveugle! Mais ici vouloir seulement, et la victoire est assurée, le triomphe incomparable, la gloire éternelle , la gloire de Dieu lui-même.

Comment donc tant d'hommes ferment-ils l'oreille à l'appel de Jésus-Christ }

Est-ce que le salut sans lui est possible?

Est-ce qu'il est un autre guide, un autre nom par lequel nous puissions être sauvés? Non, non!

Donc, ne pas suivre Jésus-Christ c'est sacrifier les intérêts les plus sacrés, les seuls qui demeurent, sans ressource, sans espérance..,; et cela pour rester collés à des choses qui passent, qui ne rendent après tout qu'amertume, qu'il faudra bien quitter un ;oiir. Mais c'est folie... Ah ! 5z sanœ mentis, se totos offerent^... et moi je veux rester sanœ mentis.

II. Mais ce n'est pas assez : je veux me dîs' tinguer au service de Jésus-Christ. Pourquoi? Jésus-Christ m'attire; je l'aime... ses qualités

Qui a le sens commun s'offrira tout entier.

sont incomparables. Jamais il n'y eut d'homme comme cet homme ; il est au-dessus de tout. J'aurais suivi Platon, Périclès, Alexandre... à plus forte raison Jésus. Le besoin de dévouement est ma nature même. Je ne demandais autrefois qu'une noble cause à servir par un grand dévouement. Quoi de plus noble que de servir Jésus ?

Le servir quod justum^ pour le salut, par intérêt, c'est trop vulgaire. R^ien à demi pour moi : je tombe au-dessous si je ne vise pas audessus.

Aussi bien, me contenter du quod justum, c'est ingratitude ; j'ai reçu tant de bienfaits de Jésus ! Il m'a traité comme un ami personnel^ par un appel particulier à la perfection, à l'idéal, là où s'élèvent seulement les cœurs généreux ! Et il m'a donné son Cœur, son nom, son sang. Prctre, quelle intimité n'ai-je pas avec lui à l'autel ! quelle confiance n'a-t-il pas en moi ! quelles œuvres ne fait-il pas par moi ! La reconnaissance exige que je we dis^ tïngiie. D'ailleurs l'engagement est pris depuis longtemps, tous les sacrifices sont déjà faits; comment reculer ?

Et j'ai reculé tant de fois, tant de fois j'ai

manqué à mes engagements !... que d'ingratitudes ! Et Jésus-Christ m'a pardonné... que de fois ! J'ai besoin de me distinguer à son service pour réparer mes fautes, pour réparer le temps perdu. Le temps presse: circonstances affreuses de l'Eglise...

Assez abandonnent Notre-Seigneur ; que moi du moins je sois fidèle, plus fidèle encore pour consoler son Cœur.

Des femmes, des enfants font ainsi, et je ne les imiterais pas, je ne les surpasserais pas ! Mais c'est toute ma doctrine ; que d'âmes auxquelles je donne l'impulsion ! De là quelle opinion a-t-on de moi? quelle inconséquence, quelle hypocrisie si je restais en arrière ! Tâchons bien plutôt de gagner plus d'âmes, de forcer davantage l'action du zèle ; point de repos, de paix, de bonheur sans cela.

Quand les ennemis de Jésus-Christ sont si ardents pour le mal, il est nécessaire de rivaliser avec eux de zèle, de l'emporter sur eux.

Mais comment se distinguer au service de Jésus-Christ? — Que fait-on au service des princes de la terre } Les Forts de David courent à travers mille dangers chercher un peu d'eau dans un casque. Éphestion, le compagnon

VOLONTÉ ET DEVOUEMENT. ai

d'Alexandre, l'imite en tout, jusqu'à tenir la tête penchée comme lui. Un Seigneur écossais livre son château tout entier au roi d'Angleterre et demeure dehors. Walter Raleigh jette son manteau dans la boue sous les pas d'Elisabeth. Les Polonais à Leipsik crient en mourant : Vive l'Empereur !

Il ne m'est pas donné de mourir pour Jésus- Christ ; il n'est point question du martyre ou de la Chine...

Mais le même dévouement est possible, si les œuvres ne sont pas comparables; le même oubli, la même désappropriation de soi, la même générosité devant les souffrances et les humiliations, le même effort pour imiter le Maître en tout et devenir ainsi son familier, son intime.

Ici l'imitation renferme tout, car le Maître est parfait, modèle de toute générosité, de tout dévouement, doux et humble de cœur. Donc, soyons comme Lui !

Mais comment être aussi doux et humble P' Ce n'est pas seulement en ne se révoltant pas, en ne s'emportantpas. Être doux et humble suppose que les ennemis ne sont pas seulement vaincus, mais chassés, que l'âme règne et do-

mine, qu'en prenant l'offensive elle a vaincu, agendo contra sensualitatem; qu'elle va audevant des humiliations et des souffrances... ainsi Jésus a fait lui-même, lui qui n'avait pas besoin des humiliations et des souffrances pour conquérir l'humilité et la douceur, il a voulu s'en revêtir comme des insignes de la douceur et de l'humilité. Donc sans hésiter agendo contra.

Comment ont fait les amis de Jésus, ceux qui se sont distingués, saint Paul, saint Jean, ses Ephesîions, pour ainsi dire? Ils ne parlent que de lui, ne pensent que pour lui.

Saint Jean de la Croix s'écrie : Pati et contemni pro te! bien mieux que Walter Raleigh.

Sainte Elisabeth livre sa maison, ses richesses au divin lépreux qu'elle a soigné dans son lit; le dévouement des Écossais est bien surpassé. Sainte Madeleine se tenant aux pieds de la croix avec Marie, saint François Xavier mourant à Sancian, saint André appelant la croix, saint Ignace le martyr courant aux lions, sont plus forts que les Forts de David.

Et tous ces dévouements pour Jésus-Christ ! non, jamais personne n'a inspiré autant de dévouement, autant d'amour.

Et moi en particulier, pour me distinguer que ferai-je au service de Jésus-Christ } Violence à la nature pour les exercices de piété, coûte que coûte ; abandon plus fidèle à la Providence dans les affaires de la Compagnie ; plus de confiance en tenant moins de compte de ma personnalité, comme si j'étais hors de chez moi (W. Raleigh et les Ecossais), disposé à tout sacrifier comme les Forts de David. — Inter scorpiones, être le martyr qui se coupe la langue...

Mais comment, comment être fidèle à tout cela ? Comment pratiquer cet agendo contra continuel ? La nature le déclare impossible ; mais l'amour est fort comme la mort, l'amour de Jésus, l'union à Jésus, meciim mecum ! temii eum nec dtmittam... *.

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