‹ Journal de ses retraites annuelles de 1860 à 1870Chapitre 92 sur 174 · IT · texte numérisé non relu

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ip8 RETRAITE DE 1868.

maître, maître cruel, le démon même; il a des pourceaux à garder; au moins qu'il ait les restes des pourceaux à manger, c'est-à-dire de vaines satisfactions, de vaines affections !... — Non, pas même cela; car les pourceaux mêmes le repoussent... Ces âmes dégradées qu'il prétend hypocritement conduire au nom de Dieu, le repoussent elles-mêmes...

Optimi pessima ^orruptio, corruption si affreuse que les plus corrompus même en ont horreur.

Et ainsi il a faim.

Mais qu'est-ce que cette faim comparée à l'autre? Combien plus cruelle est la faim de l'âme, la faim de Dieu même qui est la nourriture de lame ! Autant cette nourriture l'emporte sur toute autre, autant cette faim est plus cruelle. Quelles angoisses! écoutez ces plaintes : Ego aiitem hic famé pereo^... moi prêtre, moi fils de Dieu, moi jadis si heureux à sa table, moi qui devrais jouir encore de ses délices, moi qui ne devrais pas m'attendre à un tel sort... je meurs de faim,/<3;ne pereo.

Que de mercenaires dans la maison de mon Père, de simples chrétiens, de pauvres femmes plus favorisés que moi... Et ie les tournais

en dérision... et les pourceaux mêmes me repoussent... Ego autem...

. Vains désirs ! Le jeune homme de l'Evangile peut bien se lever, courir à son père, et s'humilier devant lui en confessant sa faute... Dans sa misère même, dans sa faim même il peut trouver la force d'agir ainsi. Mais le religieux coupable, le voilà sans énergie, sans humilité, sans affection, sans confiance, car il GSt sans la grâce, et il ne peut se la rendre luimême.

Et comment ce Père irrité, bien plus auguste que celui de l'Evangile, aura-t-il pitié de lui? Tout est donc perdu? Il ne reste donc plus que le désespoir? — Non, non; voici venir le second prodigue. Celui-là quitte son père, lui aussi, réclamant lui aussi sa fortune ; il va lui aussi dans une terre lointaine et là dissipe aussi tous ses trésors par amour pour de misérables créatures.

Qui donc est-il? — Ce n'est pas cet aîné de l'enfant prodigue dont parle lEvangile; car celui-là est un frère avare, jaloux, qui se plaint de la bonté de son père, qui condamne et son père et le prodigue.

Il est sage cependant ce fils aîné, il est juste

en quelque manière dans sa plainte ; mais l'amour n'entend pas cette justice. Ce fils aîné n'est là, dans l'Evangile, que pour mieux faire ressortir l'amour de ce père si bon, pour mieux faire ressortir surtout le dévouement de cet autre aîné qui devient prodigue lui aussi au lieu de se plaindre, prodigue pour mieux répondre aux désirs de son Père, à son amour.

Quel est donc cet autre aîné, ce nouveau prodigue? Ne devinez-vous pas?

Dieu a tant aimé le monde, le pécheur, le prodigue, qu'il a pour lui donné son Fils.

Non, ce n'est pas assez pour ce Dieu si bon de regarder au loin avec tristesse le malheureux qui s'égare, de le rappeler en lui inspirant de meilleurs sentiments, en l'attirant par sa grâce; il donne son Fils, son aîné, ou plutôt son unique.

Voyez-le ce fils bien aimé quittant le ciel pour venir en terre. Quelle distance ! et quel abaissement ! il prend une nature semblable à la nôtre; le voilà réduit à conduire des êtres dégradés; les choses les plus nécessaires à la vie lui manquent... il est repoussé comme le rebut du monde... Cependant qu'a-t-il fait de ces trésors qu'il a obtenus de son Père en par-

tant du ciel? Comme il répand ses grâces, son amour, son sang jusqu'à la dernière goutte pour le salut de sa créature !... Comme il prodigue tout cela pour le malheureux prodigue, q'ui sans lui n'aurait jamais la force de se lever et surtout, ce qui coûte plus, de s'abaisser, de crier : Mon père ! Mais ce divin Prodigue lui dit : Et moi aussi j'ai faim, famé pereo, j'ai faim de ton âme... Et il l'aide, il le ranime, il le panse, il le porte, il le tient comme un trophée d'amour sur les épaules,.,, il le présente à son Père, à sa Mère aussi...

Car il y a une mère dans le plan divin, Marie. . . Je ne la trouve pas dans l'Evangile, il est vrai quela réalité va plus loin que la parabole. Il y a donc une mère pour le prodigue et quelle mère ! Comme elle a livré son fils, elle aussi ! Comme elle intercède avec ce Fils auprès du Père en faveur du pécheur!

Mais comment résistera- t-il, ce Père à une telle Mère et à un tel Fils? en livrant son Fils ne s'est-il pas désarmé lui-même?

Quel Père est Dieu ! celui de l'Evangile n'en donne pas bien l'idée; comme celui de la réalité est plus tendre, plus généreux que celui de la parabole. C'est qu'il est bon, Deus ciijus

natura bonitas... Deus cujus pi'oprium est misereri semper et parcere^.

Il est vrai, ce religieux, ce prêtre est bien plus coupable que celui de l'Evangile, mais la miséricorde de Dieu n'en éclatera que davantage : Ideo exaltabitur parcens vobis-'

Qu'admirable est cette miséricorde inépuisable de Dieu ! Mais cette miséricorde c'est Jésus-Christ même. En effet, ce veau gras immolé,... n'est-ce pas Jésus-Christ? La robe première n'est-ce pas Jésus-Christ? L'embrassement du Père, n'est-ce pas Jésus-Christ?

Quelle fête sur la terre, mais quelle ^ète dans le ciel! Quelle joie pour ce Père! Et son Fils aîné ne réclame pas, heureux de voir au contraire l'amour triomphant. Car lui est mort, mais ressuscité ; et voilà qu'à son tour le prodigue mort est ressuscité; et il est reçu en vrai fils, en Jésus-Christ; il porte la même robe, le même anneau ; en union à Jésus il a part aux mêmes droits. Non, ce n'est point comme les

1. Dieu, dont la nature est la bonté, Dieu dont le propre est d'avoir pitié toujours et de pardonner. (Oraison de l'Eglise.)

2. Le Seigneur exaltera sa gloire en vous pardonnant. (Isaïe, XXX, 18.}

mercenaires qu'il est traité, mais comme un vrai iils.

Ah ! reconnaissance, amour !

Et maintenant date annulum, qu'il soit fidèle à jamais; qu'il reprenne sa chaussure et marche maintenant dans le chemin du ciel; qu'il soit prodigue encore, mais d'une autre manière,... à la manière de Jésus-Christ... Sume, suscipe!

l'appel.

Ne obsurdescamiis . Je me plains de ne pas entendre sa voix. Que je rende donc par la générosité et la contrition toute sa délicatesse à l'oreiile de mon cœur. Que de fois le démon a parlé, et j'ai bien entendu. Jésus a parlé : n'ai-je pas tait la sourde oreille?

L'appel, l'engagement, la consigne.

1° L'appel. — Jésus est si suave, enrichi de iels atributs! quand même il n'y aurait point d'appel, je voudrais m'attacher à Lui.

Mais que dis-je? Il avait accepté mes services : quels liens intimes entre Lui et moi, et peut-être l'ai-je trahi... Ah! s'il voulait encore de moi !

Et de nouveau il daigne m'appeler, il me

rend sa confiance, mes armes;... il veut de nouveau me conduire contre ses ennemis qui sont les miens.

Sans Lui je suis de nouveau infailliblement vaincu par eux; ma perte est d'autant plus assurée que j'en aurai fait mes amis.

Quelle folie, quelle lâcheté si je ne répondais pas à son appel !

2" L'engagement. — Me voici, adsiim! Mais j'ai besoin de me distinguer à son service, bien plus qu'autrefois encore : c'est une réparation qui lui est due.

Si je revenais après une trahison au service d'un roi temporel, quelle nécessité . de combattre au premier rang pour réparer } ., . Reconnaissance aussi , amour ! Il faut encore que je me venge de mes ennemis et de moimême.

3" Consigne. — Mais comment tenir parole?

cAgendo contra sensualitatem, en agissant contre la triple concupiscence, contre la mollesse dans les exercices de piété, contre la vanité, la recherche de moi-même.

Je suis vaincu nécessairement si je me contente de la défensive... donc agendo contra! sans rien chercher d'extraordinaire, l'observa-

tion fidèle des règles,,., agendo contra; la régularité de la vie commune, agendo contra; la correspondance' exacte àla grâce intérieure... agendo contra; la garde des résolutions, les pénitences... agendo contra. La constance, la fermeté dans tout cela,... agendo contra.

Mais comment, comment cet agendo contra^ comment ce courage contre moi-même }

Mecum : Jésus est là,... rien sans lui, tout avec lui.

Si ce n'était plus le mecum de Jésus, ce serait le mecum de Satan.

Si ce n'était plus le mecum de Jésus contre moi, ce serait le mecum de Satan contre Jésus...

Non, il n'y a plus à hésiter, Jésus, Jésus !... avec lui tout devient facile.

l'incarnation.

I. Le monde sans l'Incarnation. — II. Le monde avec l'Incarnation.

I. Le monde sans t Incarnation. — Avant Jésus-Christ, lemondeestcomme sans Dieu, sans vérité, sans amour, sans vertu, sans âme. Tout pour le coi*ps, passions, intérêts, péchés ; tout pour la terre, c'est-à-dire tout pour l'enfer. Gomme les hommes y tombent de toute part ! II. 18

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C'est que le Juste n'est pas venu ; c'est que la terre ne peut se passer du Dieu incarné.

Après l'épreuve, la contre-épreuve, a L'enfei est aujourd'hui déchaîné contre ce Dieu incarné, contre le Christ et son Église; quels efforts violents pour ravir l'Incarnation au monde !... et le monde retourne au chaos.

Et de nouveau tout à la terre; tout pour le corps, passions, intérêts, péchés;... de nouveau le monde sans vertu, sans vérité, sans amour, sans Dieu, sans âme, sans salut, sans ciel. Le néant est invoqué, non Fenfer...

O Dieu, conservez l'Incarnation à la terre !

II. Le monde avec l'Incarnation. — L'Eglise dans le monde, c'est l'extension de l'Incarnation.

L'eucharistie dans chaque homme, c'est l'extension de l'Incarnation.

On peut voir les effets de cette Incarnation en chaque homme et dans le monde, si le monde, si chaque homme est fidèle, par les effets de l'Incarnation en Marie.

Marie à Nazareth, en prière... quelle piété, quelle pureté, quelle humilité !... comme elle appelle le Sauveur, comme elle rend grâces à Dieu, des promesses, mais en même temps s'humilie, se reconnaît indigne d'être la mère

du Verbe,... et par rhumilité elle l'attire.

Le Verbe contemplant et Marie et le monde est aussi attiré par les misères du monde, iit fieret mîsericors, comme il l'est par l'humilité de Marie.

L'ange parle à Marie, en s'humiliant ; Marie résiste à l'ange en s'humiliant. Mais elle se soumet à la volonté de Dieu, ecce aiicilla, en s'humiliant; elle lui rend grâces en s'humiliant. S'humilier, rendre grâces ; toute la vie de Marie est dans ces deux mots.

Mais Jésus en elle, bien plus qu'elle encore, s'est humilié, et comme Dieu et comme homme ! Et déjà il expie les péchés du monde ; car c'est pour cela qu'il est venu.

Il est venu dans un autre dessein encore; il s'est incarné en Marie, pour être en Marie le principe de vie, le moteur, l'âme de son âme, en dirigeant ses pensées, ses sentiments, ses actions, et lui donnant une vie nouvelle ; pour qu'ensuite, incarné en nous comme en elle, il soit, comme en elle, le principe d'une vie nouvelle en nous.

Comme il est vraiment principe de vie nouvelle en Marie! Quelle union entre ces deux Cœurs! Comme Jésus agit suavement, fortement sur le

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Cœur de Marie! Comme Marie est docile à toutes ces inspirations du Cœur de Jésus ! Marie toujours s'humilie et rend grâces. Là est le secret de sa docilité, et par conséquent de l'efficacité de l'action de Jésus.

Aussi Marie peut-elle dire : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi ; c'est l'humilité de Jésus, et avec son humilité toutes ses vertus.

Ainsi, tout vient de l'humilité.

Que je voudrais pouvoir dire : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ! Quel besoin d'union à Jésus ! Sans Jésus, je suis perdu infailliblement; le mecum^ tout est là pour moi.

Donc, humilité! Imitation généreuse de cette première leçon de Jésus et de Marie! M'humilier pour parvenir à l'union; m'humilier pour obtenir la docilité à l'influence de Jésus, pour donner l'efficacité à cette divine influence; m'humilier, c'est le mot de ma réforme, c'est le mot de ma transformation.

Assez de fautes, assez de chagrins venus de l'orgueil. L'humilité, c'est la vérité. Les humiliations, les souffrances ne me sont-elles pas légitimement dues? Quelle folie de chercher autre chose! Si ce n'est pas l'humilité, ce sera

l'orgueil; et avec Torgueil le démon, le mecum de l'enfer.

Donc humilité, le mecum de Jésus !

CINQUIÈME JOUR

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