‹ Journal de Simon Le Marchand, bourgeois de Caen, 1610-1693Chapitre 1 sur 14 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Simon Le Marchand — Sa Famille — Son Journal.

Le Journal que nous publions aujourd'hui se trouve à la bibliothèque municipale de Gaen, où il est classé dans la section des manuscrits, sous le n" 78. Il a été écrit par Simon Le Marchand, bourgeois de Caen, qui le commença le jeudi 13 mai 1610 et le continua jusqu'au 14 mars 1660. Son fils et son petit-fils y ajoutèrent quelques notes, qui le prolongent, avec de grosses lacunes, jusqu'en 1693.

C'est un in-folio, recouvert en parchemin, dont les 185 feuillets sont encore dans un excellent état de conservation : 180 contiennent le Journal proprement dit; les cinq derniers sont occupés par des figures géométriques, des formules pour faire des cadrans solaires et d'autres recettes. Au recto du dernier feuillet, Simon Le Marchand a transcrit une pièce de vers, dont il est probablement l'auteur, sur l'abbaye de Saint-Elienne et les outrages qu'elle avait subis pendant les guerres de religion.

Quel élail ce Simon Le Marchand ? Sur ce point, nous sommes trop peu renseignés. Nous savons que son père se nommait Pierre et que notre chroniqueur naquit en 1589,

Nous trouvons bien à celle cLite, sur les registres de rilôtel de Ville (1), la mention d'un Pierre Le Marchand, sieur du Uozel; mais il ne s'agit point du père de Simon, qui avait épousé en secondes noces, Anne de Ghristot, veuve elle-même d'un sieur du Hozel. Ce litre ne pouvait pas s'appliquer à sa famille, d'autant plus qu'il était déjà porté par d'autres Le Marchand, dont parle Cahaignes dans ses Eloges (2). D'ailleurs, s'il l'eût concerné, Simon n'eût pas manqué de nous en faire part dans les nombreuses notes où il consigne soigneusement les événements qui intéressent les siens. Comme nous le disons en note, ce nom de Le Marchand se rencontre assez fréquemment dans les registres de l'Hôtel de Ville et les actes publics de cette époque.

(1) Reg. de l'Hôtel de Ville, 29, f» 35.

(2) I^e nom de Le Marcliand a été, de tout temps, assez commun à Caen. En 1275, un Thomas Le Marcliand fait une donation aux religieux du Mont-Carmel, à Caen. En 1360 et 1363, nous trouvons un autre Th. Le Marchand sur la liste des échevins. La chapelle Saint-Nicolas, au Sépulcre, fut fondée par un Jehan Le Marchand, en 1499. Le 15 février 1563, nous voyons également un Jehan Le Marchand dans la liste des personnes « priées et senoncées pour faire élection de gouverneur ».

Gahaignes, dans ses Éloges, nous a conservé les noms de trois Le Marchand. L'un d'eux, Jean, négociant en drap de soie, était de la paroisse Saint-Manvieu. Il mourut en 1558. SontilsRohcrt, sieur de Saint-Manvieu, secrétaire du Roi, mourut en 1580. Ses deux fils, Pierre, sieurdu Rozel. qui nous paraît être celui auquel nous faisons allusion dans le paragraphe qui motive ce renvoi, et (laspard, sieur d'Outrelaize, moururent en 1608 et 1621, sans enfants : Pierre avait fondé, l'année de sa mort, un prix de 100 jetons d'argent pour soutenir l'institution du Palinod. Nous trouvons aussi, en 1655 et 1664, un André et un Jean Le Marchand, recteurs de l'Université.

Il existe, à la bihliotliéque de Caen et à la collection Mancel, deux autres journaux manuscrits écrits par des Le Marchand. Le premier, Abraham, appartenait à la religion réfoi*mée; il exerçait la profession de cliaussetier-drapier : ses notes vont de 1693 à 1768. Le second, Jacques, conseiller du Roi, garde-scel au bailliage et siège présidial, était d'une famille qui louchait à la noblesse de robe: ses Remarques vont de U)89 à 1738. Elles ont été copiées en partie par l'auteur anonyme du Journal d'un bourgeois de Caen, édité, en 1848, par G. Mancel. Nous nous proposons de publier ces Journaux intéressants à divers points de vue pour l'histoire locale.

Nous n'avons, pour connaître sa famille et sa position sociale, que les renseignements qu'il nous donne dans son Journal, et ces renseignements sont trop souvent brefs ou incomplets. Peu familiarisé avec les belles-lettres et n'ayant reçu qu'une instruction assez sommaire, Simon Le Marchand se borna à noter les événements sans grands commentaires; non qu'il ne se rendît un compte assez exact de l'intérêt que pourrait présenter, par la suite, la constatation sincère et fidèle des faits qui touchaient à l'histoire de sa ville natale, mais parce que, sans ambition littéraire, il lui suffisait, pour son « plaisir et contentement », de recueillir et de conserver les nouvelles du jour. Son registre était aussi un registre de famille, où il espérait que ses enfants et petits-enfants continueraient d'écrire en suivant l'exemple donné par l'aïeul. Et il ajoute modestement : « Pour ce, très bénévole lecteur, je vous prie de prendre a grey ce que treuverez escripl en ce présent papier, auquel je vous assures n'y avoir rien escript qui ne soit véritable et qui ne soit arrivé de mon temps ; et qu'il vous plaise excuser si le langage vous semble un peu rude et mal poly, attendu que je ne suis ny poète, ny docteur » (1).

Gela se voit ; car, si son écriture est correcte et du meilleur type de l'écriture du XVP siècle, il ne faut pas, par exemple, lui demander une notion précise de l'orthographe qu'il plie à sa fantaisie, défaut qu'il partage avec beaucoup de ses contemporains, même des plus instruits.

Nous savons, par son Journal, qu'il naquit à Caen, au mois de mars 1589 et fut baptisé en l'église de Saint-Étiennele-Vieux. Son père, Pierre Le Marchand, était bourgeois de

(1) Poëte, il ne IV'tait jfurre : car .si, c(î que l'on peut eonjiicturer, la pièce de vers qui termine son manuscrit est de lui, il a tout aussi bien fait d'écrire en prose. Malherbe était pourtant « venu », mais sans profit pour notre auteur.

cette paroisse. Faisail-il quelque commerce ou exerçait-il une de ces industries dont le quartier Saint-Ktienne était un des plus anciens et des principaux centres ? C'est probable : dans tous les cas, il est certain qu'il appartenait à cette classe intermédiaire entre la noblesse et les artisans dont sortit le tiers état, classe sensée et laborieuse, attachée au sol qui l'avait vu naître et dont les membres étaient, comme nous le dit le bon M. de Bras, qui vivait à cette époque, <( fort civils, de bon jugement, bien advisez, fort propres en leurs habits, communiquant et fréquentant souvent ensemble à boire et à manger : les aucuns vivant honorablement de leurs biens et revenus, les autres de leurs états et offices, trafics et marchandises ». — Quand, plus tard, Iluet, en nous parlant de M. de Bras, se plaît à nous le représenter avec <( une morale droite, des maximes saines, de bonnes intentions pour la Religion, pour son Prince, pour l'Etat, pour sa Patrie », nous pouvons, sans crainte, reporter ces éloges aux bourgeois contemporains de notre chroniqueur, qui vécurent dans une époque troublée, où les passions surrexcitées exigeaient plus que jamais une volonté ferme et une conscience honnête.

Alors que la Normandie était divisée et que les haines de religion étaient à leur apogée, alors que Rouen se laissait entraîner et prenait parti pour la Ligue, il est à remarquer que toujours Caen resta fidèle à son Roi, justifiant ainsi le jugement que Louis XI portait sur la cité, dans ses lettres patentes de novembre 4470, qui instituaient deux foires franches, « pour le bien et augmentation des habitants d'icelle et en faveur des bons et loyaux services qu'il/ ont tousiours faicts à 110/ progéniteurs, à nous et à la couronne de France ». — Quand, longtenqjs après, les luttes, assoupies sous le règne d'Henry IV parles sages mesures de ce roi populaire, se ranimèrent de nouveau et menacèrenl 1 uuilé

française, Caen ne renia pas son passé. Nous en trouvons l'écho sincère et loyal dans le Journal de Simon Le Marchand. Il était, sans en penser davantage, un royaliste fervent et un chrétien convaincu ; sourd aux doctrines nouvelles qui, en ces temps comme en d'autres plus voisins, agitaient les foules et séduisaient trop souvent les esprits inquiets, il ne vit jamais comme but de ses actions que le bien de l'État, représenté par son Uoi et sa foi religieuse. Elevé dans de tels principes, Simon Le Marchand conserva toute sa vie l'empreinte profonde qu'ils avaient gravés dans son esprit. Il assista, pendant sa jeunesse, aux luttes et aux agitations qui troublèrent les premières années du règne d'Henry IV. Dans ces temps précaires, les impressions étaient vives et le soin de la sécurité occupait toutes les pensées. Ce qu'il vit le frappa profondément, et grâce à une tournure d'esprit moins rare qu'on n'est tenté de le croire à cette époque, témoins les nombreux Mémoires qu'elle nous a laissés, il prit fort jeune la résolution d'écrire au jour le jour les événements et les faits locaux auxquels il assisterait ou qui viendraient à sa connaissance. Il n'était pas sans comprendre l'intérêt que pourraient présenter pour l'avenir la constatation de cette vie municipale dont les souvenirs s'effacent et se perdent dans la vie plus large et plus historique du pays tout entier, alors que tel fait, conservé par un humble chroniqueur, peut éclairer et expliquer les causes d'une tragédie jouée sur un plus grand théâtre. Il souhaitait même que son « papier » trouvât des continuateurs ; il nous le dit dans son avis au lecteur : <( Amy lecteur, qui succéderez de mon papier, apprès mon décez, je vous prye, si je vous le laisse imparfaict, de le parfaire et de le continuer de mesme de mieux en mieux jusqu'à la fin de vos jours », pour que les générations suivantes « puissent prendre quelque plaisir et contentement en lisant ce

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présent, voyant une partye de ce qui s'est passé de nostre temps » (1).

Il est à remarquer que notre premier chroniqueur, M. de Bras, vivait à cette époque, et que ce fut au commencement de l'année 1589, année de la naissance de Simon Le Marchand, que, le 28 janvier (2), il fil hommage de son livre des Antifjidtrs aux élus des corps de la ville. Cet exemple a-t-il inllué sur sa décision ? Il est permis de le croire ; dans tous les cas, cette évocation d'un passé qui ne fut pas sans gloire et cette manière simple et attachante de

(1) La Bibliotlièque de Ca'en possède deux manuscrits écrits par Simon Le Marcliand : son Journal (n»78), et un autre registre, dont la couverture et le papier sont identiques (n» 117), dans lequel Simon a copié de nombreux noëls et cantiques. Ce dernier manuscrit est intéressant à un autre peint de vue.

Il a appartenu à un bourgeois de Gaen, Etienne Desloges, qui a écrit, lui aussi, un Journal, allant de 1741 à 1777, sur les pages laissées on blanc par Simon Le Marchand. Ce manuscrit était donc en sa possession en 1741. É. Desloges a établi, à la fin de son registre, les généalogies de sa famille et de ses parents paternels et maternels. Nous y voyons quil avait épousé une d"« Le Nepveu, et une dernière mention, de l'écriture de son fils, nous apprend qu'en 1794, un sieur Godefroid, médecin militaire à l'arméeidu Nord, avait épousé sa petite-fille.

Or, nous constatons, par la dernière mention du petit-fils de Simon, qu'en 1698, il y avait des rapports étroits de famille entre les Le Marchand et les Le Nepveu. Le 31 janvier 1693, un arriére-petit- fils de Simon fut tenu sur les fonts par une dame Marie Le Nepveu, et nous savons par le Journal d'É. Desloges, qui avait épousé une d"« Le Nepveu, que la femme de son oncle, André Le Nepveu, était une d"!^ Marie Le Marchand, qui mourut subitement, sans enfants, le 8 janvier 1750. lis étaient donc parents.

Le fils d'Etienne Desluges, auteur du Journal, eut lui-même six enfants; une de ses filles, Suzanne, née en 1767, épousa, en mars 1794, à Caen, le citoyen Godefroid, médecin militaire, et partit avec lui pour l'armée du Nord le 25 avril suivant. On peut donc ainsi suivre ces manuscrits à travers deux siècles et établir (la'en 1794. ils étaient encore entre les mains de la faïuille Desloges ou de la famille Godefroid.

(2) Reg. de l'Hôtel de Ville, 28, f" 159, v». — Voici la mention inscrite sur le registre : « 28 janvier 1589 — M. de Bras a fait présenter, par l'un de ses gens, un exemplaire du livre par lui publié, (jui sont Les Antiquités de ceste ville de Caen et province de Normandie, leiiuel sera mis et conservé aux coffres de la ville, « pour mémoire à la postérité ».

raconter l'histoire de sa ville natale, ne furent pas sans influence surles esprits curieux et patriotes denos bons aïeux. En 1610, Simon Le Marchand avait 21 ans. Le 13 mai, la nouvelle d'un événement gros de conséquences, l'assassinat d'Henry IV, venait de parvenir à Caen. Le lendemain, une lettre, adressée au nom du jeune Roi aux échevins et habitants, retraçait sommairement la catastrophe, et les adjurait de faire leur devoir de fidèles et loyaux sujets en s'unissant à lui pour maintenir la concorde et l'obéissance de tous aux Edits de pacification (1). Il y eut, à cette occasion, une assemblée générale, présidée par M. de Bellefonds, lieutenant du gouverneur, le chevalier de Vendosme, dans laquelle on vota les mesures nécessaires pour assurer le bon ordre et la tranquillité dans la ville (2). Ce jour-là, Simon Le Marchand commença son Journal (3). Mais nous devons dire que s'il l'eût continué de la même façon, nous n'aurions rien trouvé de bien nouveau sur les feuillets de son « papier » . Il copia, en effet, pendant plus de 40 pages, de longs extraits de documents imprimés et répandus dans les provinces, récits du crime, du procès et du supplice de Ravaillac ; description des cérémonies funèbres à Paris et à Saint-Denis ; pièces de vers, soupirs de la France, de l'Eglise, de la noblesse, du tiers état, épitaphes, et enfin un « sommaire de la vie, actes et faicts de très heureuse mémoire Henry quatriesme, Roy de France et de Navarre ».

(1) Reg. de l'Hôtel de Ville, 43, f 54.

(2) Reg. de l'Hôtel de ViUe, 43, f» 51, 55, 59.

(3) Ce Journal avait été signalé, par M. de Beaurepaire, dans Caen illustré, chap. I" : Les Historiens de la ville de Caen; et par M. G. Dupont, dans son Histoire du Cotentin, t. III et IV. G. -S. Trébutien l'avait aussi consulté pour son volume : Caen, son Histoire, ses Monuments, son Commerce et ses environs. Quelques mots, en marge du manuscrit, sont même de sa main. M. Hippeau l'a également cité dans sa Monographie de l'Abbaye de S^-Étienne, ainsi que M. Beaujour, dans son Essai sur l'Histoire de l'Église Réformée de Caen.

S'il eiil persévéré dans celte manière originale de comprendre riiisloire locale, il aurait pu foire concurrence aux historiens de l'époque, sans grand danger pour eux d'ailleurs, mais nous n'y trouverions pas notre compte. Cependant, il continue sans vergogne en nous remémorant un (* miracle faict par le bienheureux père Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, en la ville de liourbong, diocèse de Saint Orner, le quinziesme de Juillet de ceste année mil six cent dix, authentiqué par le Révérendissime dudit lieu ». — Rien n'y manque; ni l'adresse de la boutique, ni le nom du libraire. En voilà encore pour six pages. Et ce n'est pas lini, car de Saint-Omer et du Père Ignace, nous passons au Grand Turc, à propos de lettres patentes que Sa Hautesse envoie à N. S. Père le Pape et à Rodolphe, roi de Hongrie. Encore sept pages et, cette fois, nous pourrons rentrer à Gaen et nous y reposer un peu.

Nous trouverons toutefois, par ci, par là, de belles « hystoires de quatre pères capucins, tyrannisés par le Grand Rascha de Damas » ; des « Resjouissauces de la France pour la réconciliation de MM. les Princes » ; des copies de toute nature et d'intérêt fort différent, sur la mort du Maréchal d'Ancre, le siège de La Rochelle, la condamnation du duc de Montmorency, l'alfaire d'Urbain Grandier, etc., mais qui ne sont d'aucune importance, aussi bien pour l'histoire locale que pour l'histoire générale. Aussi les avonsnous laissées de côté et passées sous silence (I).

Nous nous sommes attachés à la reproduction exacte du

(1) Nous avons fait une exceplion pour le siège du château de Caen, par Louis XIII, en 1620, qu'il nous retrace longuement, d'après des Relations imprimées à cette époque et devenues rares : il y met peu du sien et se contente d'amalgamer ces récits, sans nous donner l)eaucoup de détails épisodiques ou inédits. — Ces Relations ont été réimprimées dans les puidicalions de la Société des Bibliophiles normands.

Journal véritable de Simon Le Marchand, c'est-à-dire de tout ce qu'il a consigné de son propre fonds. La moisson est assez intéressante et assez variée pour que nous n'ayons pas à nous plaindre. En effet, les. événements de famille et les faits concernant sa ville natale tiennent, dans sa rédaction, la plus large place et la mieux suivie. Avec une exactitude scrupuleuse, il note soigneusement tout ce qui, à un degré plus ou moins direct, intéresse sa famille et ses concitoyens.

L'année 1610 ne nous apporte pas grands détails sur ce qui se passe à Caen ou dans la province et c'est seulement vers la fin que commence véritablement le Journal. Son père changea à cette époque de quartier et abandonna la paroisse Saint-Etienne pour venir habiter dans le faubourg de Vaucelles. Il avait acquis, d'un sieur Jean Meheult, une maison qui n'était « qu'une façon de grange », qu'il fit réparer et considérablement augmenter. A cette époque, le bourg de Vaucelles formait une agglomération complètement distincte de Caen : la porte Millet et l'île formée par la prairie de l'Hôtel-Dieu, comprise entre les fossés de la ville et le cours de l'Orne, sur lequel se trouvait le pont Frileux, la séparaient de la cité. C'était une paroisse à part, qui conservait ses usages et avait une vie propre.

Ce fut le 28 décembre 1610 qu'il y vint demeurer avec ses enfants. Précédemment, le 13 juin, Simon s'était fiancé avec la fille d'un bourgeois du quartier Saint-Jean, Catherine Bidard. Il entrait dans une famille de commerçants honorables; il nous apprend, en effet, que son beau-père, Olivier Bidard, fut, en 1613, reçu maître dans la corporation des drapiers, l'une des plus riches et des plus importantes de la ville.

Ainsi que nous l'avons dit, il est assez difficile de préciser quelle était la profession que lui-même exerçait, et, qu'avant

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lui, avait exercée son père. Il ne nous en parle pas et se montre très discret au sujet de sa fortune et de ses moyens d'existence. Nous savons cependant, par certains détails épars dans le manuscrit, que les Le Marchand jouissaient d'une large aisance. On les voit figurer parmi les premiers dans toutes les affaires qui concernent la paroisse de Saint- Michel de Vaucelles : plusieurs fois Simon nous parle de sommes dont il poursuit le remboursement et de taxes qui montaient assez haut pour l'époque. Nous voyons aussi qu'ils traitaient fort bien leurs amis, témoin ce mariage d'un cousin, Pierre Le Marchand, où la mariée « fut amenée à son mesnage, assistée de plusieurs de ses amis et de cinquante filles qui avoient toutes des livrées, qui la convoyèrent à son mesnage : et y avoit à souper environ soixante personnes assis ».

Le père de Simon faisait, tout nous porte à le croire, le commerce des toiles, et, dans tous les cas, il est certain qu'il appartenait à la corporation des tisseurs (1). Quand sa seconde femme mourut, dans le courant de l'année 1616,

(1) Les corporations darts et métiers remontaient en Normandie à la plus haute antiquité. Il paraîtrait que, pour la ville de Gaen, la plus anciennement établie serait celle des serruriers et ouvriers du fer, constituée dans le principe sous le vocable de Notre-Dame-de-Mars, vers 1180. Charles V donna des sta tuts aux tisserands de Gaen ; Louis XI et Charles VIII renouvelèrent ceux de toutes les corporations. Elles étaient, suivant M. de Bras, au nombre de 23; elles avaient chacune leurs chefs, syndics et gardes, leurs saints patrons, leurs bannières et leurs armoiries. Plus tard, au XVIII' siècle, nous trouvons 39 corporations, comprenant 59 professions ; enfin, en 1783, leur nombre s'était élevé

Tout candidat devait fournir la preuve qu'il savait son métier, en confectionnant le chef-d'œuvre; payer ensuite le prix de la maîtrise, qui varia souvent, et jurer par serment de se soumettre aux règlements. « Ces règlements, nous dit l'abbé de la Rue, avaient été dictés par la sagesse. Ils empêchaient qu'on ne trompât le public, en lui vendant des marchandises vicieuses. Ils subordonnaient rai)preiiti et l'ouvrier au maître. Ils maintenaient l'harmonie et la bonne foi parmi les gens du même art. Ils .assuraient des secours à ceux que des accidents imprévus avaient ruinés ».

nous voyons que les lionneurs funéraires lui furent rendus par les membres de celle corporation. <( Anne de Ghristot, femme en secondes noces de mon père, écrit son fils, rendit son esprit le dimenche, dixiesme jour d'Apvril, à deux heures du matin, Tan mil six cent saize ». Elle fut enterrée, nous dit-il, en Téglise Saint-Michel, près de la clôture qui fermait la chapelle Saint-Raphaël. Nous voyons figurer à cet enterrement Pierre des Rues, curé de la paroisse, et tout le clergé de Vaucelles. L'assistance comprenait les confréries de charités (Ij de ^^aucelles et celles de Saint-Jean, des Carmes, des Jacobins, de Notre-Dame de Froiderûe, de Saint-Sauveur, des Cordeliers, de Saint-Etienne et de Saint- Ouen. Un grand nombre de parents et d'amis des deux familles assistaient aussi à la cérémonie. Après nous avoir donné ces détails, Simon Le Marchand ajoute, ce qui nous renseigne sur lélat exercé par son père : « Et fust portée par des maistres du mestier de tisserand et peigneur. Et les

(1) Gomme nous le faisons remarquer dans la note de la page 35, ces confréries de charité remontaient très haut à Gaen. On peut en trouver la trace, nous dit M. E. de Beaurepairc, dans les constitutions et ordonnances des tanneurs de Saint-Ouen de Vilers, au Bourg-l'Abbé, et dans les statuts des teinturiers de cette ville. La première, celle de Saint-Eustache, en l'église de Notre-Dame de Froiderûe, date du 20 mai 1445, et la dernière, celle de Saint-Julien, en l'église du même nom, fut érigée le 9 novembre 1617.

Les charités et confréries faisaient souvent décorer leurs chapelles et l'église dont elles faisaient partie. Il est intéressant de signaler qu'après la réunion en une seule des treize cliaritès de Saint-Micliel de Vaucelles, réunion qui eut lieu en 1M6, par les soins du curé .Jelian Allaire, on voulut conserver le culte du passé. Les travaux de restauration entrepris par M. l'abbé Rohée, en 1882, amenèrent en eft'et, la découverte, autour de la clef de voûte de la seconde travée du chœur, sous un épais badigeon, d'enroulements et d'ara])esques entourant huit médaillons, dans lesquels sont représentés les saints patrons des anciennes charités, réunis deux par deux dans cliaciue médaillon. Il est donc permis d'en attribuer l'exécution à la charité de Saint-Michel, qui était une des plus riches de Gaen. Ces peintures, par leur dessin et le caractère des figures, appartiennent au XVI« siècle ; restaurées en 188:5, elles commencent malheureusement à se ternir et à s'effacer.

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qiialre gardes iliulisl moslicr porloiiMiL les qualre coings du drap moiiiière. KL avoienL f'aicl apporter le luminère de la confrérie dudist meslier, qui a loujouis cslc allume près du corps, deppuis le décès jusqu'à renlerremenl ».

On voit que presque toutes les charités des paroisses de la ville étaient représentées el quel rôle prépondérant ytenait la corporation des tisserands et peigneurs. L'importance de la cérémonie et le nombre des parents et des amis, venus de toutes les parties de la cité, nous prouve également que la famille des Le Marchand appartenait à la classe la plus aisée et la plus honorable de la bourgeoisie.

Ses relations étaient bonnes et, autant qu'on est en droit de le supposer, assez étendues. Nous voyons, en etYet, figurer aux mariages, baptêmes ou deuils, les noms de plusieurs personnages occupant des charges ou des situations notables. Les noms de Jean Le Fauconnier, sieur de Feuo-ueroUes, trésorier de France à Caen, échevin et parent du poète Malherbe ; d'André Le Bourgeois, sieur de LaVarende, Heutenant du vicomte de Caen; de Roger Sarrazin, écuyer, conseiller du Roi, père du poète ; de Nicolas Goguet, sieur de Branville, conseiller du Roi; d'Antoine Gosselin, doyen, principal du collège du Bois et curé de Notre-Dame de Froiderûe ; de Pierre des Rues, curé de Vaucelles, plusieurs fois recteur de l'Université et ami de la famille, ainsi que bien d'autres, se rencontrent dans ces notes et nous prouvent que les Le Marchand avaient de bonnes connaissances ou étaient bien apparentés. Us fréquentaient aussi intimement les Brodon, architectes et entrepreneurs bien connus à Caen, où ils travaillèrent à presque tous les monuments religieux et civils de cette époque, notamment à Tabbaye de Saint-Étienne ; ce qui explique la pièce de vers qui termine le manuscrit, où il est parlé d'eux avec un intérêt tout particulier.

Pierre Le Marchand, père de Simon, était, comme son fils, un bon royaliste et un fervent catholique. En 1617, il fut élu trésorier de sa paroisse. Il offrait fréquemment le pain bénit, ainsi que son fils, qui ne manque pas de nous dire combien sa femme, qui faisait la quête et tenait le (( plateau », recueillait à l'offrande. Pierre s'était marié deux fois : sa seconde femme, Anne de Ghristot, qui mourut, ainsi que nous venons de le voir, en 1617, était elle-même, quand il l'avait épousée, veuve d'un sieur du Rozel et avait une fille mariée au sieur Nicolas Dumont, bourgeois de la paroisse de Froiderûe.

Nicolas Dumont, sieur de Sannerville, gendre par alliance de Pierre Le Marchand, était en relations d'intimité ou de parenté avec Roger Sarrazin. En 1612, celui-ci tint sur les fonts baptismaux un iîls de Nicolas qu'il nomma Charles. De plus, il lui avait emprunté de l'argent, ce qui motiva plus tard une sentence rendue le 11 décembre 1655, entre le poète et sa femme (1), Marguerite Boiiie, « civilement séparée de biens avec sou mari », sentence qui concernait le paiement de plusieurs créances comprises dans la succession du père, parmi lesquelles une somme de 2.926 livres était due au sieur Nicolas Dumont.

En ces temps un peu rudes, oîi la famille n'était point considérée comme une charge et les enfants comme un embarras fâcheux, le veuvage était peu pratiqué. Les soucis, les dégoûts et les craintes que devait plus tard engendrer une civilisation trop raffinée, ne troublaient pas l'honnête bourgeois, qui passait son temps, exact à ses devoirs, rebelle

(1) Note sur lo poète Sarra/iii, par le D"' Pépin, Bulletin de la Société des Antiquaires, t. XI, 1883, p. 71. La famille Sarrazin était originaire d'ITermanville-sur-Mer où le père du poète; était né. Les démêlés de celui-ci avec sa femme qu'il avait épousée en 1644, sont connus et aboutirent à la séparation qui se trouve mentionnée dans la sentence dont il est question ici.

aux innovalions el t'cniieineiil allaclié à st's vieilles coutumes el au sol qui Tavail vu naîU'e. Les familles élaieul uouibreuses : le père, doul Faulorité n'étail jamais discutée, conservail aux yeux des sieus ce caractère de chef respecté que les générations actuelles oui par trop méconnu. L'absence des goûts de luxe, la frugalité de Talimentation, une vie réglée et une économie sage et prudente, vertu particulièrement chère à la bourgeoisie, contribuaient à faire vivre et prospérer la communauté. Cependant les temps étaient durs et les mouvements politiques précaires et subits. L'esprit profondément religieux de Simon lui aide à traverser, dans un calme relatif, cette période troublée ; on voit cet esprit apparaître à chacun des actes de sa vie de famille, et sa paroisse est pour lui un centre où il retrouve les souvenirs et les traditions que lui ont transmis ses aïeux.

Pierre Le Marchand avait eu trois lils : Simon était l'aîné. Il s'était lîancé, comme nous l'avons vu plus haut, le 13 juin 1610, avec Catherine Bidard, qu'il épousa le !"■ février 1611. Il n'avait pas 22 ans et se mettait de bonne heure en ménage. Il eut douze enfants, mais ils moururent tous en bas âge, sauf un fils, Nicolas, qui était né en 1622, et qui continua, d'une façon beaucoup moins suivie, le journal de son père. Sa femme mourut en couches le 11 août 1635, à l'âge de 44 ans, et fut enterrée le même jour à l'église Saint-Michel de Vaucelles, dans cette chapelle Saint-Uaphaël où plusieurs membres de la famille avaient déjà été inhumés(l).

(1) r^a clKiiicUc Sainl-I'.aiiliar'l, doiil Ir lumi i-cvicnt si souvent dans notre Journal, était siturc dans le collatéral noid de IVglise do Vaucelles, complètement remaniée di'puis cette époque. Ce détail nous indique d'une façon certaine que les Le Marchand faisaient partie île la confrérie Saint-Michel. Le péiv, du reste, mourut trésorier de la paroisse, comme nous l'avons vu plus haut. (J'étail

Dix ans après, le 1"' janvier 1645, Simon perdait son père, et, le 5 novembre de la même année, son fils, Nicolas, alors âgé de 23 ans, se mariait à son tonr avec Marie Fontaine, fille d'un bourgeois de Saint-Michel de Vaucelles. Ce mariage fut presque aussi fécond que celui de son père, mais presque aussi malheureux, car, sur sept enfants, trois seulement survécurent. Les conditions d'hygiène et d'habitation, les soins mal compris oîi la routine le disputait à l'ignorance, ne font pas de ces tristes constatations un cas spécial ou isolé. Il en était trop souvent ainsi et la mortalité des enfants en bas âge était une plaie contre laquelle personne n'essayait de réagir.

Simon Le Marchand mourui le 9 avril 1662, à l'âge de 73 ans. Pendant cinquante ans, il était resté fidèle à la tâche qu'il s'était imposée dans sa jeunesse. A partir de son veuvage, ses notes deviennent plus courtes et plus espacées : des lacunes assez longues se montrent dans la succession des années, l'écriture se modifie peu à peu, mais cependant reste toujours lisible et correcte. Sa dernière mention est du mois de mars 1660. Il s'y plaît à raconter les fêtes et les réjouissances qui eurent lieu à Caen à l'occasion de la paix des Pyrénées et du mariage de Louis XIV avec l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse. Son Journal se termine par le cri qui avait été pendant toute sa vie l'expression de sa foi politique : vive le Roy !

dans coite chaitL'Uc i[yu' se leiiaient les frères et que se trouvait la table à co/frets de la charité. Elle était, à raison de cette affectation, entretenue dans une très large mesure i)ar la cuiilrérie, (jui établit même, en l(5o8, sur le cheeur de l'église, un clochehjii eu IkjIs qui a ét('' suiiprinK' depuis, poui' loger les deux cloches lui a|)))arteiiaMl. Iii tiou. ([uc l'on aperçoit encore au milieu de la dernière travée de la vm'ite et qui srivait de jiassage à la corde de la cloche, est le dernier vestige de cet état de choses (E. de Beaurepaire : Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XII. p. H58).

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