‹ Journal de Simon Le Marchand, bourgeois de Caen, 1610-1693Chapitre 2 sur 14 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

L'exislence de Simon Le Marchaïul avait été, en somme, tranqnille el sédentaire. Il ne brigua jamais les honneurs de Tédilité, ni les grades dans les compagnies de la milice, sur les rôles de laquelle il figurait en qualité de notable. Il ne joua dans ses rangs qu'un rôle modeste et efVacé et s'il brûla de la poudre, ce ne fut pas contre Fennemi.

Le 19 novembre 1617, il eut cependant Fhonneur de se servir de ses armes, en se rendant au devant du gouverneur du cliâteau de Gaen, Alexandre de Vendôme (1), qui y faisait son entrée. En compagnie des gentilshommes, gouverneurs, échevins, infanterie et cavalerie, il alla « aux plaines de Cormelles » où on les fit ranger, <( les gens d'armes en haye et à chaque rang, cinq ; pour et aux fms de tyrer, lorsque ledit sieur de Vendôsme paraîtroit ». Ce dont tous s'acquittèrent « au grand contentement dudit sieur ». — Il ajoute qu'aux premières maisons du bourg de Vaucelles, on offrit au couverneur un petit cheval dont la selle était couverte de broderies d'or, cheval sur lequel il fit son entrée au bruit de l'artillerie. Les gentilshommes, les mousquetaires et la milice l'accompagnèrent jusqu'à son logis, « qu'il prit dans

(1) Alexandre, chevaliLT de VeiidùiiR', tils natinvl de Henry IV et de tiahriolle d'Estrées, né en 1597, fut nommé grand prieur et gouverneur du château de Caeu, dès sa naissance, en 1598. Dans ses notes sur les Origines de (^.aen, l'abbé de La Rue nous dit qu'il y fut nourri et élevé. 11 eut pour lieutenants: en 1598, Jacques de Montmorency, seigneur de CrèvecoMir; en KKi:!, le manjuis ('.igault de Bellel'onds ; en KiKi, le maréchal d'Ancre, suppléé lui-uu'Mue par le sieur du Thiers et le vicuinlc de llétlieiicourt : en ICd?, le maniuis de Uellefonds et eu 1()18. le capitaine Trudent, sou précepteur. Il fut destitué par i.ouis Xlll, en UViO, au moment de la prise du château (pi'il avait refusé de reiuettre aux mains du Roy. 11 mourut le S février ir>'29, prisdiiidei' au cliàleau de Vinceunes (.7o»r;((f/. p. ."k^i.

la maison de M'' Morant, sieur d'Eterville (1), lequel l'a reçu fort honorablement ». Le surlendemain, il y eut un dîner « à Fhostel commun de ceste ville de Caen », festin, nous dit Simon, a le plus superbe en viandes les plus exquises qu'il se pult trouver ; si bien, que ledit sieur de Vendosme et les seigneurs de son conseil estoient tous admirez, voyant la despence qui avoit esté faicte pour son subject ». Le gouverneur partit le jour suivant et fut accompagné par les gentilshommes et la milice jusqu'au bourg d'Argences. Quelques mois auparavant, le 27 juillet 1617, le duc de Vendôme, frère aîné du chevalier (2), était aussi passé par Caen, avec le maréchal de Vitry. Les gentilshommes et la milice étaient allés au-devant de lui, jusqu'au « pavey de Bretteville ». Il était descendu chez le président Vauquelin de la Fresnaye. César de Vendôme était accompagné d'une suite nombreuse et menait prisonnier à Paris le baron de

(1) Thomas de Morant 1"', baron de Mesnil-Garnier, d'Eterville, Rupierre et Biéville-en-Auge, né le 1'^'' mai 1543, trésorier de l'Épargne sous Henry III, conseiller d'État en 1618; il mourut en 1621. Il avait épousé, en 1598, Mariotte Morel de Putanges, qui mourut en 1614 et fut inhumée dans la chapelle Sainte- Barbe, à Saint-Jean de Caen.

Son fils, Thomas de Morant II^ né en 1584, baron du Mesnil-Garnier, d'Eterville, de Gourseulles et de Soulles, conseiller du grand conseil, grand trésorier et commandeur des ordres du Roi, fonda à perpétuité, par acte passé devant les notaires de Caen, en 1620, des prix qui étaient distribués tous les ans au collège du Mont. Il avait également fondé un couvent de Dominicains dans sa terre du Mesnil-Garnier, où il fut enterré en 1651. Il avait épousé, en premières noces, Jeanne Gauchon de Trélon, qui mourut en 1622, et, en secondes noces, le 17 septembre 1624, Françoise de Vieuxpont.

I/liôt(4 des de Morant était situé rue Saint-Jean (V. Jommal, p. 20, 42, 45, 59, 102, 118). Sur les de Morant, consulter une étude de M. Bruas : Les de Morant, barons et mcu'quis de Mesnil-Garnier : Recherches historiques sur cette famille normande. Angers, 1892, in-S".

(2) César, duc de Vendôme, appelé César Monsieur, frère aîné (hi précédent, né en 1594 au rliàtoau de Coucy, mourut en 1665, après une vie des plus agitées. Tour à tour conspirateur, exilé, chef du parti des Im.portants, il finit par faire sa paix avec Mazarin, ([ui lui donna le gouvernement de Bourgogne (V. Journal, p. 55).

Guimailles, gouveriunu' de l'ougèrcs, qui f'iil décapité au mois d'août suivant.

L'année précédente avait vu l'entrée solennelle du maréchal d'Ancre, qni devait, moins d'nn an après, tomber, comme l'on sait, sous les coups de ^ itry. A Caen, il avait cliassé du château, qu'il lit mettre en état de défense, le marquis de Bellefonds (1), pour le remplacer d'abord par le sieur du Thiers (2) et ensuite par le vicomte de Béthencourt. Simon Le Marchand, qui était allé à sa rencontre avec la milice, nous raconte ensuite les péripéties de la remise du château aux mains de l'exempt que le lloi avail d'urgence envoyé à Caen après la mort du maréchal, ainsi que les manifestations populaires qui suivirent cette nouvelle, reçue dans la ville avec « grande joye » et au très vif (( contentement de plusieurs, entre autres ceux de la religion prétendue réformée ».

Il y avait eu aussi, cette même année 1616, le 17 mars, (( une sortye de deux mille bourgeois armez et équipez », sous le commandement de M. de Bellefonds. Cette sortie avait eu lieu « pour aller faire desloger des soldatz qui estoient près de Gondey sur Noireau, lesquelz ont desrobé, emporté et bruslé tous les biens des pauvres païsans, et mesme ont bruslé leurs maisons ». Les détails que nous donne Simon indiquent qu'il devait faire partie de cette expédition, mais il n'en tire pas vanité. Il nous apprend

(1) Bernardin Gigault do Bellefonds, fils de Jean et de Charlotte de Voisines, gouverneur de Valognes et de la ville et du ehùteau de Caen (V. Jotir)tal. p. 26, 27, 82,39).

(21 Cornette des chcvau-lr^MM's de la rcinr Marie di" Médieis. Cliargé par le niaréclial d'Anc-n> de la d(''l'eiisi' du cliàlcau d'Aniiciis. il avail coiirageiisenu'nl résisté aux tentatives du duc de Longueville. ^ouverueur de la Picardie, pour surprendre cette place. Il fid blessé au couihat des l'uuls-de-Cé et remplaça plus tard le comte de Lausiéres à la Bastille, où il tut charité de la eank' du priiu'e de (jondé (V. Journal, y. W).

cependant qu'ils allèrent coucher la première nuit à Aunay, et la seconde, à Campandré. Arrivés là, ils furent remerciés par M. de Bellefonds, qui menait d'apprendre la dispersion et la fuite des bandes de pillards. Notre bourgeois termine son récit par cette phrase assez énigmatique, au point de vue de l'humeur guerrière de ses concitoyens : <( Apprès cela, un chacun s'est retiré, chacun en sa maison, au regret de quelques-uns qui désiroient monstrer la valeur de leur courage en servant le Roy ». Ce quelques-uns est-il une critique, ou voudrait-il dire que Simon était de l'avis du plus grand nombre ?

Il ne parle pas de son rôle pendant les événements qui précédèrent la prise du château de Caen par Louis XIII en 1620 : il est vrai que la milice bourgeoise, « en bon ordre », comme toujours, eut peu à faire en la circonstance. Sollicités d'un côté par le chevalier de Vendôme et ses agents, de l'autre, par leur devoir, les échevins furent, pendant quelques jours, assez perplexes et obligés à de grands ménagements (1). Ils pressaient par tous les moyens l'arrivée du Roi, qui, seule, pouvait les tirer d'embarras.

Simon Le Marchand nous raconte pourtant qu'après la prise du château, il endossa le « harnoys de soldat » pour se rendre à Falaise. Du reste sa mention est aussi brève que peu belliqueuse : <c Nous partismes de Vaucelles, écrit-il, le trentiesme jour d'Aoust, LS soldatz pour aller à la compagnie de Mons"' le Baron de Mesnibus, lilz de Mons»^ de

(1) Nous lisons dans les Mémoires de lliclH/lieu (juc les haJiitaids de Caen « n'avaient pas osé entrer en dissension ouverte avec le château, selon que le sieur de lîellfronds Taurait désin'", d"aiitaiil qu'ils jionvoienl estre foudroyés par le canun ipii i'sl;iil déjà pointé conirr eux, d ([u'il valait mieux dissimuler jus(ju'à ce (ju'ils ciisscid des o;en^ de guerre (jui les protéf^eassent des injures dudit château. (Cependant qu'ils avoient K^t^né cet avanlajJîe, que les clefs de la ville estoient en leur ))uissance. avec l*; gré tle Prudent et ([u'ils avoient eux-mêmes soin des portes ».

Beiivron », colonel d'un réti^imenl d'infanierie à Rennes. Il s'agissail tout simplenienl d'une <( montre » au camp de Ciuibray, près de Falaise, où se Irouvaienl déjà réunis deux régiments et deux compagnies de chevau-légers. L'expédition ne fut pas longue, et, la revue passée, ils furent congédiés par les commissaires du Uoi. Ce qui ne l'empêcha pas d'écrire, dans la Table qu'il tenait à la fm de son « papier », ces mots tant soit peu présomptueux : « le Jour que Je partijs pour aller à la guerre ». — On voit que ses exploits militaires ne l'exposèrent pas à de graves périls, et que, s'il prit les armes, il n'eut pas ou ne chercha pas l'occasion de s'en servir sérieusement.

Il s'était pourtant fait inscrire, le 4 mai 1614, sur les rôles de la compagnie des tireurs au papeguay (1) ; mais il ne nous dit pas si ses succès sur l'arc surpassèrent les autres. Il reste là-dessus dans une prudente réserve, et ne décrit même pas les exercices et les réunions auxquels cette institution donnait lieu, ni les privilèges qui y étaient attachés. Il nous indique seulement qu'il dut payer « quarante solz pour droict d'entrée », ce qui lui permit d'endosser l'uniforme écarlate à boutons d'argent et de se coiffer du chapeau bordé d'un galon argenté et orné d'une cocarde blanche.

Là se bornèrent ses rapports avec le baudrier et l'arquebuse. Il ne paraît pas en avoir eu de regrets. D'humeur sédentaire, il ne perdit jamais longtemps de vue le clocher de sa paroisse, et ses (( voyages » se limitèrent à deux pèlerinages au Mont-Saint-Michel, qu'il lit le 7 juin 1615 el le

(1) L'orij,'iiif (lu jxijk'ii/ki!/ ri'iiioiitc à raiiiiri' V.'^^. on Charles, (hic di- Normandie, i-'t doimis dliarh's V. cn-a pour la ville de Caeii une coniiia^'nie de 50 arbalétriers, qui devaient jouir des miimes priviiï'ges (fue ceux de llouen. el veiller « à la garde et deffense de nostre dite ville » (Note de l'abbé de la Hue). G. Lavalley : Les rompaqnies du papeffuaj/. Paris, Dentu.

2 août 1618, en compagnie de parents et d'amis. Ces voyages, du reste, ne furent pas longs : le premier dura cinq jours et le second, quatre seulement. Il est regrettable qu'il ne nous ait pas tenu au courant de ses impressions et qu'il ne nous ait pas décrit l'état de l'abbaye et du mont à cette époque. Mais, s'il est peu expansif, il a eu soin cependant de noter, sur le feuillet de garde de son manuscrit, le total exact, au jour le jour, des dépenses que lui occasionna son premier voyage. Gela nous donne, en même temps, la longueur des étapes et le nom des localités où l'on s'arrêtait. A ce titre, cette note est intéressante et mérite d'être conservée.

Le premier arrêt se trouvait à un endroit qu'il appelle La Blanche Maison (1), endroit situé à moitié chemin entre Gaen et le Pont-Farcy, où Ton faisait étape. Du Pont- Farcy au Mont-Saint-Michel, on s'arrêtait à Villedieu et à Avranches. Les deux premières sections de la route revenaient à 12 livres ; les deux secondes à 8 et la dernière à 3: en tout 23 livres ; ce qui donne comme dépense totale du voyage, aller et retour, 46 livres, somme assez forte pour l'époque.

Le pèlerinage du Mont (2) , que l'on trouve mentionné

(1) Le village de la Blancliemaison se trouvait sur la route qui allait de Gaen au Pont-Farcj', par Saint-Martin-des-Besaces, entre les villages de Gahagnes et de Goulvains. Il n'existe jdus de nos jours. Le Pont-Farcy se trouve aujourd'hui à la limite des départements du Galvados et de la Planche. Les trois dernières étapes étaient assez courtes, ce qui explique la différence des prix. Les deux premières étaient d'environ 80 kilomètres ; les autres de dix-huit à douze seulement.

Il est à remarquer que cet itinéraire, probablement très ancien, ne varia pas pendant loni^demps. Nous trouvons, en cfï'et, les mêmes noms et les mêmes étapes dans la Relation par l'abbé de Saint-Martin, d'un voyage fait au Mont-Saint- Michel, en lf>)'j, voyage réimprimé par M. Mancel à la suite de son Journal d'un bourgeois de Caen. 11 en était encore de même en 1715.

(2) Les pèlerinages au Mont-Saint-Michel étaient organisés comme de vraies expéditions, par compagnies, la plupart du temps à cheval, quelquefois à pied.

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