‹ Journal de Simon Le Marchand, bourgeois de Caen, 1610-1693Chapitre 11 sur 14 · RECUEIL DES CHOSES PLUS MÉMORABLES ADVENUES EN NORMENDYE · texte numérisé non relu

RECUEIL DES CHOSES PLUS MÉMORABLES ADVENUES EN NORMENDYE

nvec Icii/'s iu'licles nccordcs pni- lu clcincncc du lioy h J/'" Prudent, licul^ nu (J/uislciiu de (^nen ( I).

Les praticqiies de Mons'de L()ni»iieville,c()iuliiicles juscjues a une puissante l'acl ion dans la ville de Houen, et par loute la Normendye, ne ponxoienl eslre plus loni;lemps sans esclater à la dcsolaliou de la pi'ovince, lorsque le Roy fut sollicité par son Parlement de Rouen d'y faire un voyage pour dissiper, par sa présence, l'orage qui convoi t et eni])esclier Topression dont ses serviteurs estoient menasses.

Le Roy, sensible en ce qui touche le repos de ses peuples pour le maintien de l'autliorilé de son scei)tre, partit de Paris le Mardy, septiesme jour de Juillet et se rendit à Pontoise, où arriAcrent les députez de Gaen, pour supplier sa Majestey de pourvoir promtement à la sécuritey de leur ville, sur ce (ju'ilz luy représentèrent que celluy qui commandoit dans ce chasteau pour son service, estoit en mauvais ménage avec eux et les menassoit de leur ruyne.

A l'instant le marquis de Mosny(2) fut par sa Majes-

{l\ Conf. Puiseux : Siège du cliâloau de Caen par Louis XIU. Mémoires des Antiquaires de Normandie, t. XXH. p. 'Il e1 suiv. L'auteur no fait aucune mention de notre nianuscrittiu'il n'aproltahlenuMit pasconnu. Du reste il in(ii(pie les Relations de l'époque où Simon Le Marchand a lar^^ement iiuisé, bien iju'il fût témoin oculaire.

(2) Louis de Lamarck, marquis de Mauny iRe^. de l'ilôlel île Ville, 47. 1» 200, v"). — Il n'avait pas toujours été dans lesranj^'s de l'année royale. La ReineMère, dont il avait d'abord suivi la fortune, lui ayant refusé ietiouvernenu'ul d'Angers, il était allé anssitùl otl'rir ses services au iliic de Luynes et était devenu un des

tey despéché pour assurer les habitants de la ville de Caen que, dans six jours, Mons'" le Maresehal de Praslin (1), avec deux mille liarquebuziers et cinq cents Suisses, se rendroil j^rèsde leur ville pour s'opposer à la A'iollence de ceux du chasleau.

Le niesnie soir partit de Pontoise Mons'" le Colonel d'Ornano, pour aller à Rouen, d'où Mons'" de Longueville s'estoit retiré le mesme jour, apprès avoir faict un long discours au Parlement pour l'esmouvoir à ses intentions (2).

Ledit sieur colonel lut reçeu dans Rouen avec contentement et son soin premier, apprès avoir veu Messieui's du Parlement et eschevins, fut de donner paroUe au gouverneur du Vieil Palais que le Roy le tenoit pour son serviteur, comme n'ayant eu nulle sorte (rinlelligence avec le Président de Rourgtheroude et le lieutenant général, qui estoient retirés de la ville et n'avoient pas obéi au commandement que Sa Majestey leui' avoit faict de la venir trouver. Ledit gouverneur donna sa foy de servir le Roy, et, le lendemain, sans estre pressé ni A'iollentey, il se retira et ne parust plus, ny dans le Vieil Palais, ni dans la ville ; ({ui fut cause que ledit sieur colonel appréhendoit en Tadvis de Mous'" le Prince, lors déjà arrivey pour s'asseurer de ladite place du Vieil Palais d'où

plus chauds défenseurs du jeune Roi. — C'était un ami de Malherbe, qu'il voyait souvent pendant les séjours de celui-ci à Caen. Dans ses lettres, Malherbe parle souvent de lui.

Ul Charles de Ghoiseul, manjuis de Praslin, maréchal de France le 24 octobre 1619; il fut gouverneur de Saintonge et d'Aunis et mourut le 1" février 162(1

|2) Reg. secrets du Parlement, t. XIX, f" 152.

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sortirent une ciiuinaiilainc (riiomnies, outre la i^ariiison ordinaire.

Le Vendredy, dixiesme jour (le Juillet (1), le Roy lit son enlreye en ladite ville de Rouen, sans solennité/., mais pourtant glorieuse poui' la joye (|ui en esclattoit partout et pour la clanieui' universelle du peuple qui ne se pouAoit lasser de bényr son arrivée.

L'heureux cliangement arrivé dans la Normandye est une chose dont on ne sauroit assez bénir le ciel. Il n'y avoit homme de qualité, ny soldat qui n'eust esté tenté et la plus grande part gaignés, tant les artifices que l'on employoit avoient esté puissants. Le dessain du factieux estoit de s'asseurer de la ville par le moyen d'une puissante intelligence avec quelques habitants qui eussent esté favorizés de douze centz soldats prest à entrer et d'un grand nombre de noblesse qui faisoitgros déplus de trois centz gentilshommes. Et la faction populaire s'esvanouit par l'esloignement des auteurs qui se retirèrent et laissèrent aux compaignies souveraines et aux corps de la ville la gloire de servir au reste de la France d'exemple de fidellité.

Durant le peu de jovu*s que le Roy fut à Rouen qui ne fut que de Vendredy jusqu'au Dimenche, Sa Majestey fut pressée par plusieurs advis de se haster d'aller à Caen : mais elle le fut principalement lorsque Elle apprit que Monsieur Le (irand Prieur s'estoit j)résentev pour entrer dans la ville et (pie les ])()rtes

(1) Reg. secrets du Parlement, t. XIX, f» 159 et suiv.

luy avoient estes refusées. C'est ce qui contreignit Sa Majestey de partir de Rouen le Dimenche après disner, pour ne laisser la ville de Caen et la campagne voysine en proie aux soldats entrés an Chasteau.

Les troupes, à Theure, eurent commandement de marcher droict à Caen et Sa Majestey,pour s'y rendre, se mist sur Teau, fut coucher à La Bouille et, de la, au Ponteaudemer. Encore que alors il ne fut assis tey que de la compaignie de gendarmes et de celle de ses Chevaux Légers, de deux compagnies du régiment des Gardes Francoyses, et d'une des Suisses, son courage, pourtant, ne put estre touché de la moindre appréhension des liazards du chemin ; bien qu'il eust advis de divers endroicts, qu'il y avoit en campagne des gens de guerre contre son service. Continuant son voyage par Ilonfleur, ou il fnl reçu avec tout le zèle et l'afTection (jue les subjectz peuvent tesmoigner à leur souverain, il n'y demeura qu'autant de temps qu'il y fut obligé pour attendre la marée. Puis, passa Dives qui n'est qu'a cinq lieues de Caen, sa royalle générosité l'ayant porté à faire ce jour la douze grandes lieues de pays. Le baron de Mailloc vint au devant de luy avec cent chevanx : et la mesme, le vieil marquis de Beuvron, gouAcrneur de Fallaize, le vint asseurer de sa fidellité et de celle de ses enfantz. Le filz du sieur de Montgommery, gouverneiu' de Pontorson, vint donner les mesmes assurances ponr son frère et pour soy, avec plusieurs autres c[nc la présence de sa Majestey attiroit au service qn'il luy doibvent.

Tandis ({ne le Chasteau de Caen, investy par le

siciir Maresclial de Praslin cl de Créqiiy (1), maislre tic camp du ré^^imenl des gardes et maresclial de camp en l'armée, csloil iiivesly de sy près et par dedans cl par dclioi's la \\\\c ([u'il estoit impossible (pic ])crs{)nne y pull ciili'ci-. Les li'anchécs d'approche a^()icnl esté fort advancées par le sieur marquis de Mosny, auxquelles y cull quel([ues personnes blessées. Klsurlcponl de la porlc au berger, y eust un jeune gentilliommc, soldai des gardes, qui y fust tuey d'un coup de mousquet ; un cappi laine qui eult les deux jambes coup])ccs d'un coup de mousquet et deux ou trois autres blessés. Kl neanlmoins, Prudent (2), commandant dans la place pour Mons'" Le Grand Prieur, entretenoyt les soldatz dans l'opiniâtre opinion de le défendre cl vendre bien chèrement leur vye. Monsieur Le Chevallier de Vendosme, grand Prieur, avoit laissé commandement a ce dit Mons'* Prudent cl luy avoit défendu d'y donner entrée à personne, qu'en premier il n'en fut adverty. Sy bien que le Mercredy, cpiinziesme jour de Juillet 1()20, le Roy fist son entreye en cesle ville de Caen, par le faubourg- de Sainct-Gilles ; et, estant dans ledit fau-

(liCharles.sieurdoCIréqui et «le Caiinples, prince de Poix. comtedeSaulx. héritier de son oncle, le cardinal de Créqui, dont il prit le nom et les armes: mestre de camp du régiment des gardes; niari'clial de France en i(U9. En 1622, il devint duc de Lcsdiguières. par la mori du connétalde de Lt^sdij,'uières dont il êi)Ousa successivement les deux lilles. Il mourut le 17 mars KîfiH.

ri) Il est (pieslion de ce capitaine dans le Reg. 47 ( KUS-lHlUi des délibérations du (Jons(!il de la ville. 11 est .|iialilié de « lieutenant -(énéral de Mgr le tirand l'rieur de France, au commandenu'ul de la \ill<' et cliasleau ». — Son père était maçon: Prudent taisait partir' de la maison du iliaiid i'rieiir dont il avait été le précepteur. Pari/ot, sou lieulenaul particulier, cmumaiidait les compagnies de la ville.

bourg, il voulut aller voir la tranchée que nous faisoit pour battre ledit chasteau, premier que d'entrer dans ladite ville ; et n'estoit alors assistey que de son cousin le Prince de Condey, Monsieur de Luysnes et deux ou trois Chevalliers de l'Ordre. Estant dans la tranchée, il fut tyré plusieurs coups d'artillerie et de mousquet du Chasteau vers sa Majestey, mais Dieu mercy ! il n'y eult personne de blessey. Ayant revisiteyles tranchaes, il entrit dans la A^lle par un pont de batteaux, (|ui, poui' cet elTaict, fut préparey au droict de la porte d'un des quais de ladite ville, duquel ceux du Chasteau ne pouvoient endommager aucunement sa Majestey et s'appele à présent le Quai Royal.

Et le Roy estant arrivé en ladite ville sur le soir et fort honorablement reçu de tous les habitants qui furent au devant de Sa Majestey, deux lieues, marchant en belle ordonnance et le conduisirent à son Hostel Royal qui estoit en la maison de Mous'" du Quesnay(l), conseiller en la Court de Parlement de Rouen. Et Monsieur Le frère du Roy print])our logis la maison de Madame Novince (2) ; Monsieur Le Prince de Condey, celle de Monsieur de Rrucourt du

(1) Jean Le Biais, sieur du Ouesnay et de la (Jlhapclle, conseiller du Roi, et Irésorier de France, avait son IkMcI dans la rue Saint-Jean, non loin de l'église de ce nom. Le Roi s'y trouvait à l'abri de i"artillorie du château et auprès de ses lieutenants.

(2) Une note manuscrite de M. du Feugray nous ajiprend que l'hôtel de Novince, connu, de nos jours, sous le nom d'hôtel d'Auliigny. était sis, rue Saint-Jean, n« 10(), en face de la rue de l'Eugannerie. Sa façade; a été modernisée, en sorte que l'ancienne n'existe plus: ilans la cour qui a été divisée, on peut encore remarquer quelques belles traces d'architecture de la Renaissance. Gatheiine de Navarre, sœur de Henri IV. logea dans cet hôtel, lorsqu'elle vint à (Ja<'u en 1593.

Tort (1) et Monsieur de [.iiysnes, celle de Monsieur de Guérilot. Et depuis le lo^is de Mons"" le frère du Roy, jusqu'à celluy de Mons'' Le Prince, d'un costey et d'autre, la rue estoit toute remplie des gardes tant des Suisses que des Francoys.

Le peu])le, a TarriA-ey de Sa Majestey, fut tout en voix de louanges, bénissant la venue de celluy de qui la présence estoit leur salut. Tout le corps de la ville, en le saluant, parmy leurs actions de grâce, meslerent mille très hund)les et ardentes prières pour le conjurer de conserver plus soigneusement sa personne de qui despendoit leurs biens et leurs vies et de l'exposer pas si librement au sort des armes qui n'espargnent personne. Sa générosité loua leur zèle et ne dédaigna pas moins le péril.

Encore que les assiégez eussent desjà auparavant estes sommés par le sieur Mareschal de Praslin, ilz le furent une autre fois par un trompette, depuis l'entrée du Roy dans la ville. Mais bien que sa personne ait esté recogneue par un de leurs soldatz, ilz dissimulent cette cognoissance et ilz veullent ignorer que Sa Majestey soit présente au siège. Leur résolution, disent ilz, est de conserver la place à Mons'' Le Grand Prieur.

Pour la (roisicsme fois sommés j^ar Cailleteau, l'un des premiers valetz de chambre, f(^rt bon soldat, ensemble le Roy commanda à son Irompette de l'accompagner jusques audil Cbasleau et de sommer le sieur

il) Jacques C4orberando Morel, siour do Hnicourt du Tort.avait aussi son liAtel dans la riip Saint-.It'an. — Il ni Tdait dp môirit' pniir celui de 'M. dfHur'ritul.

PrudeiiL, lieutenant soiibz Mons' le Grand Prieur, de sortir du Cliasteau et aporter les ciels au Roy qui estoit dedans la ville. Lequel sieur Prudent répondit : Monsieur Le Grand Prieur m'a laissé la place en garde, je n'en sortyrai poinct que premièrement je ne voye son mandemenl. Le sieur GailleLeau luy demanda s'il estoit pas servileur du Koy el s'il vouloil pas obéir à ses commandemenLs. Il list réponse qu'il estoit pour le Roy, soubz Mous' le Grand Prieur, duquel il n auroit silot reçeu le seing, qu'il livreroit la place à Sa Majestey. Le sieur Cailleteau luy parla d'alîection, luy disant : \ ous ne devez pas la reluser au Roy, à qui elle appartient et qui niesme vous en a pourveu. Vous savez bien que si vous ne la rendez de gré, vous serez conLrainct de la rendre par force. Prudent respondit d'une voix plus hautaine : Je suis serviteur du Roy : le Roy m'a mis icy. Si l'on m'attaque, je suys résolu de me dellendre courageusement et ne rendray jamais la place que je ne voye deux lignes de la main de Monsieur Le Grand Prieur. Prudent, en tous ses discours, se manifesta bien imprudent et le s'" Cailleteau, l'entendant parler sy imprudement, ne se pult empesclier qu'il nedict aux solda tz: Je m'asseure que vous n'imiterez pas la témérité de vostre capitaine. Vous seriez bien folz de vous perdre pour ^'ostre ploizir. C'est pourquoy, si vous vouliez jecter Prudent par dessus les murs dans les fossés et rendre la place au Roy, je vous feray donner dix mille escus de Sa Majesley. Ces paroUes encouragèrent tellement les soldatz, que s'ilz eussent estimé estre les plus forts, ilz eussent \()l()ntiers mis à exécution le conseil que

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leiii' (lounoil lesiciirCailIcleaii, ([iii s'en retourna vers le [\o\ el (lisl à sa Majesté} son enti'elien et devis a\ee Pi'udent el Topiniastre j'ésolulion d'icellny. Ce qu'ayant entendu, le Hoy, juslenienl courroueé, eomnianda cjua l'inslanl el sans aueun délai, on travaillasl aux traneliées el ([u'on lirai proniptement contre le Chasteau, de sorte que dès eesle heure, jusqu'au \'endredy dix heures, que le Roy comparust luy niesnie aux Iranehées (Ij, il y eult grande quantité de coups tirez de part et d'autre. C'est à scavoir : du Chasteau, coups de canon et mousc[uetades en abondance ; et de la ville, seulement coups de mousquels, pourceque le Roy n'avoit poinct encore son artillerye. Or est il que les pièces du Chasteau ne furent poinct tyrées en ^'ain. Car Monsieur Rellemont, lieutenant aux gardes, eult une jand^e emportée et Monsieurde Créquy, qui n'est pas des derniers a mieux raii'e,eult son chapeau percé d'une halle de mousquet. En outre, en cesle batterye, il } eust dix ou douze soldatz du régimenl des gardes tués et quelques autres blessez.

Voilla comment le sort tombe toujours malheureusement sur quelqu'un : et encore je m'estonne qu'il

(1) l'jii allant auxti-ancliées, le lloi s'arrêta au t'aiii)inu-^' Saint-.lalit'ii, à l'IuMolilu Cluîval-Blanc. Une iiisrription (!oiiiiiu''iiiorativo, accDiupagiiéo d'une statue do l.uuis XIII, de petite diiiu-usiDU, avait consacré, en Hi'iS, le souvenir de cet é})isode. Cet hôtel, devenu auberge, a été démoli au cours ilu siédo dernier: deux de ses lucarnes portaient la date de 158-3. Pendant la démolition, on trouva, au 1»" étage, entre deux solives, un trésor composé de monnaies d'or de Louis XIII el de Jacques I«^ roi d'Angleterre, d'une valeur de W)0 francs environ.

Kne toile historique, qui se trouvait autrefois au château d'Escoville el qui esl aujourd'hui placée dans le musée des Antiquaires de Normandie, représente les maire el échevins de Caen, appoilant au Roi les clefs de la ville.

n'en arriva un pins funeste desari'oy, comme vérilablement la chose fust venue à son poincl sy Dieu n'y eust mis la main ; car un soldat du Ghasteau desja presl pour lyrer avec quelques uns de ses compagnons, apercevant les royaux, s'escria: Ne tirons plus, ne tirons pas, car le Roy est là! Lors Prudent s'approcha de luy connue en collère cl luy commanda de tirer, ce qu'il refusa hardiment : disant qu'il n'en feroit rien et qu'il ne tirerait jamais contre son Roy, cjuand on le devroit passer par les armes. Dix huicl ou vingt autres soldatz, animez parla louable résolution de leur camarade, cessèrent de tirer, voyant le Roy qui se promenoil dans les tranchées, allant d'un costey et d'autre. Puis ceulx la furent suivys d'un nombre presque égal. Enlin, il s'en trouva plus de cent d'une mesme opinion qui jurèrent entre eulx de ne tirer plus, tellement que Prudent et le reste des assiégez firent une grande émeute dans le Ghasteau, par l'espace de quatre ou cinq heures et eussent vollontiers maltraité ces soldatz s'ilz n 'eussent poinct esté en si grand nombre. La présence d'un Roy est d'un grand espouvantement à ceulx qui ont irrité sa clémence et d'un grand amovu' et d'une chère conservation, a ceulx qui praticquent la parolle de Dieu. La contravention qui se must dans le Ghasteau estonna grandement Prudent et rapellant la pi'udence à luy, bien informey de la douceur du Roy, il délibéra d'envoyer Tui tambour pour parlementaire clonl il enl permission et licence de dire ce qu'il voudroil.

Premièrement, Prudent demande deux choses, lesquelles, sy on les luy accordail,il rendroit la place.

hJ20 ^ 9t) —

La première esl ([u'il siij)[)li()il Sa Majesley (|ue les dix mille esciis promis aux soldalz poiu' le jecler par dessus les murailles, lui l'ussenl donnez. Seuondemenl, que, eu cas que la paix se lisl. Sa Majesley rendroiL a Mons' Le Gi-and Prieur sa \ ille el cliasLeau de Caen : pacLions qui ne luyestoienl point désavantageuses sy elles luy eussent estées concédées : mais elles luy furent loul a lait refusées.

Ledit sieur Prudent, se voyant à l'extrémité, n'espérant plus de secours ny du dedans, ny du dehors, ne scavoit a quyen rescrire eteust vouUu n'avoir esté jamais en la place. Mais s'y voyant réduicl, il lascha d'en sortir à son honneur, et, voyant que le Roy l'avoit refusé de ses demandes il luy en présenta quatre autres. C'est à savoir :

Premièrement : qu'il estoit toujours au service de Mons''le Grand Prieur et qu'il ne pouvoitpoinct autrement manifester sa lidellité qu'en faisant comme il avoit faict : qu'il plusl au Roy oublier sa responce. Et en premier article, demanda qu'il plust a Sa Majestey, qu'avant rendre la place, il pusl le faire scavoir à M' Le -Grand Prieur. Segondement : qu'il plust luy accorder de sortir avec toute sa compagnie, le tambour battant et l'enseigne desployée ;

Tiercement : cpi'il plust a sa Majestey lui accorder lettres d'absolution et entière remission de sa faulte ;

Finallement, pour le remboursement de trois mille escus qu'il advoit advancés pour les munitions du dit Chasteau, outre ce qu'il luy coustoit auparavant, qu'il plust au Roy l'en récompenser.

Sa Majestey, ilandjeau de justice, tableau de clé-

mence, abondant en pardons el jugeant ses demandes un peu plus raisonnables, luy accorda lettres d'absolution et remboursement des deniers parle sieur Prudent advancés et luy refusa les deux autres demandes. Xeantmoins, la bonté du Roy lui octroya sortir l'espée au costé et à ses solda tz. Et Sa Majestey le récent avec autant de caresses que s'il n'eust pas franchy les fins de son debvoir. Et, oublyant le crime de lèze Majestey commis en sa présence, luy ouvrit le sein de sa bénignité et luy donna accès auprès de sa couronne. Apprès le pardon, trois compagnies de gens de pied, deux de Francoyses et une de Suisses, entrèrent dans la place et en prindrent possession pour le Roy, soubz le commandement du sieur deCréquy.

Le lendemain Samedy, dix huicf^^^ joi^ir ^^^ juillet 1620 ( 1 ), le Roy fistson entrée dans le Chasteau assistey de Monsieur son Frère, de Mons'" le Prince de Gondey, de Mons'" de Luysnes, de Mons'" le Marquis de Mosny, Messieurs de Praslin et de Gréquy, tous Chevalliers de l'Ordre du Roy et seigneurs de son Conseil et de ses gardes qui marchoient en fort bel ordre devant et derrière Sa Majestey. Et, estant dans le Chasteau, il fut préparey un disner pour Sa Majestey et tous ceulx de son Conseil : et, le disner estant finy, Sa Majestey et son Conseil furent visiter les forces du Chasteau ; lesquelz, apprès Visitation faicte, disoient que c'estoit une forte place et qu'il estoit besoin d'y mettre un gouverneur de Sa Majestey. A

(1) Reg. du bureau des finances de l'année 1620. Arrêts du Conseil d'État, datés à Gaen du 18 juillet, portant défense « de payer aucune chose à ceux qui se sont élevés contre Sa Majesté ».

rinslanl, y a pourveu poui' son liciilcnaiiL audit CliasLeau, Mous' le Marcjuis de Mosiiy (Ij, Glievallier de l'ordre du Hoy, assisley de deux eeiiLz soldais, tant Suisses que Fraiiçoys.

Le Koy, voyant (|iie loul esloil asseurey et ([ue toutes les elel's des villes du pays bas luy avoient esté apportées et que nul ne luy estoil rebelle, se délibéra de s'en retourner et partir de Caen. Alessieurs les (louverneurs, eschevins et eappi laines de ceste ville, saeliant la vollonté de Sa ^lajestey, la sont allés trouver à son hostel royal, luy faisant tous la révérence; lesquelz, en général, luy ont dict et desclarey qu'ilz ont esté, sont et seront a jamais ses serviteurs; et que, lidellement ilz garderont et le ro ut garder la dite ville au nom de Sa Majestey, ou cprilz mourront plustôt que faire autrement. Kl, protestant une lidellité inviolable à son serviee, supplièrent qu'apprès les avoir, par son airivée, garantis du péril ou ilz alloient infailliblement tomber, il luy plust ne s'esloigner poinct de la province sans y avoir asseuré la tranquillilé.

Le Mardy, sur les unze heures du matin, vingt et uniesme jour de Juillel audit an, Sa Majestey partit de ceste ville de Caen, assisley de son Conseil et de toutes ses gardes, qui marchoient en fort bon ordre devant et derrière Sa Majestey. El fnl conduicl par les Eschevins, gouverneurs, capi)itaines et grand nombre des habilanls d'icelle, juscpies au faubourg

(1) Los lettres patentes, portant la noniinatÏDn du niar([uis île ISlauny, sont dalées, à (jaen, du iiO juillet Ki^id.

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