‹ Journal de VoyageChapitre 146 sur 294 · Edit. orig. : changé · texte numérisé non relu

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des ruines, et tenoit pour certin qu'en plusieurs endroits nous marchions sur le feste des maisons toutes antieres. Il est aisé à juger, par l'arc de Severe, que nous somes à plus de deus picques au dessus de l’antien planchier; et de vrai, quasi partout, on marche sur la teste des vieus murs que la pluye et les coches decouvrent.

Il combattoit ceus qui lui comparoint la liberté de Rome à celle de Venise, principalement par ces argumens : que les maisons mesmes y estoint si peu sures, que ceus qui y apportoint des moiens un peu largemant, estoint ordineremant conseillés de donner leur bourse en garde aus Banquiers de la Ville, pour ne trouver leur coffre crocheté, ce qui estoit avenu à plusieurs : Zfem, que l'aller de nuit n’estoit guiere bien assuré : Z{em, que ce premier mois, de decembre, le general des Cordeliers fut demis soudenemant de sa charge et enfermé, pour en son sermon, où estoit le Pape et les Cardinaus, avoir accusé l’oisiveté et pompes des Prelats de l'Eglise, sans en particulariser autre chose, et se servir sulemant, avec quelque aspreté de voix, des lieus communs et vulgaires sur ce propos : Item, que ses coffres avoint esté visités à l'entrée de la ville pour la doane, ct fouillés jusques aus plus petites pieces de ses hardes, là où en la pluspart des autres villes d'Italie, ces officiers se contentoint qu'on [les] leur eut simplemant presanté : Qu'outre cela, on lui avoit pris tous les livres qu'on y avoit trouvé pour les visiter, à quoy il y avoit tant de longur, qu'un home qui auroit autre chose à faire les pouvait bien tenir pour perdus'; joing que les regles y estoint si extraordineres que les heures de Nostre-Dame, parce

1. Parmi ses livres se trouvait un exemplaire des Essais, qui ne lui fut rendu que le 20 mars, avec censure, après un examen qui dura trois mois et vingt jours.

qu'elles estoint de Paris, non de Rome, leurs estoint suspectes, et les livres d'aucuns docteurs d'Allemaigne contre les Heretiques. parce qu'en les combatans ils faisoint mantion de leurs erreurs. A ce propos il louoit fort sa fortune, de quoy n’estant aucunemant adverty que cela luy deut arriver, et estant passé au travers de

l'Allemaigne, veu sa curieusité, il ne s'y trouva nul

livre defandu. Toutefois aucuns Seigneurs de là luy disoint, quand il s’en fut trouvé, qu'il en fut esté quitte pour la perte des livres.

Douze ou quinze jours apres nostre arrivée, il se trouva mal; et pour une inusitée défluxion de ses reins qui le menassoit de quelque ulcere, il se depucela, par l'ordonnance d'un medecin françois du Cardinal Rambouillet ‘, aydé de la dexterité de son Appoticaire, à prendre un jour de la casse à gros morceaus, au bout d’un cousteau trampé premieremant un peu

dans l'eau, qu'il avala fort ayséemant, et en fit deus ou trois selles. Landemein il print de la terebentine de Venise, qui vient, disent-ils, des montaignes de Tirol, deus gros morceaus enveloppés dans un’oblie, sur un culier d'argent, arrosé d'une ou deus goutes de certin sirop de bon goust; il n’en sentit autre effaict que l'odur de l’urine à la violette de mars. Apres cela, il print à trois fois, mais non tout de suite, certene sorte de breuvage qui avoit justemant le goust et couleur de l'amandé : aussi lui disoit son medecin, que ce n'estoit autre chose; toutefois il panse qu'il y avoit des quatre semances froides *. Il n'y avoit rien en cete

1. Charles d'Angennes, ambassadeur de France, puis cardinal 1570), mort en 1587, gouverneur de Corneto.

2. Amandé, boisson faite de lait et d'amandes broyces. Les quatre «cimences froides majeures étaient le concombre, le melon. la citrouille et la contgu: les mineures, la laitue, l'endive, la chicorée et le pourpier.

derniere prise de malaysé et extraordinere, que l'heure du matin : tout cela, trois heures avant le repas. Il ne santit non plus à quoi lui servit cet almandé; car la mesme disposition lui dura encor apres; et eut depuis une forte colicque, le vint et troisieme [decembre]; de quoi il se mit au lict environ midy, et'y fut jusques au soir qu'il randit force sable, et apres une grosse pierre, dure, longue et unie, qui arresta cinq ou six heures au passage de la verge. Tout ce temps, depuis ses beings, il avoit un grand benefice de ventre, par le moyen duquel il pansoit estre defandu de plusieurs pires accidans. Il déroboit lors plusieurs repas, tantost à disner, tantost a souper.

Le jour du Noel, nous fumes.ouir la messe du pape à S. Pierre, où il eut place commode pour voir toutes les cerimonies à son ayse!. Il ya plusieurs formes particulieres : l'evangile et l’espitre s’y disent premicremant en latin et secondemant en grec, comme il se faict encore le jour de Pasques et le jour de S. Pierre. Le pape donna à communier à plusieurs autres; et officioint avec lui à ce service les cardinaus Farnese,

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1. Ugo Buoncompagno, né à Bologne en 1502, fut élu pape en 1573 et prit le nom de Grégoire XIII; il mourut en 1585. Il réforma le calendrier, et ordonna que le lendemain du 4 octobre 1582 s'appellerait 15 octobre: en France le lundi 20 décembre succéda au dimanche 9. « ... L'eclipsement nouveau des dix jours du Pape, m'ont prins si bas, que je ne men puis bonnement accoustrer. Je suis des années, ausquelles nous comtions autrement. Un si ancien et long usage, me vendique et rappelle à soy. Je suis contraint d'estre un peu heretique par là. Incapable de nouvelleté, mesme corrective. » Essais (1595), liv. III, chap. x. « On dit, que ce reglement se pouvoit conduire d'un façon moins incommode : soustraiant à l'exemple d'Auguste, pour quelques années, le jour du bissexte : qui ainsi comme ainsin, est un jour d'empeschement et de trouble : jusques à ce qu'on fust arrivé à satisfaire exactement ce debte. » Essais (1588), liv. III, chap. xt.

Medicis!, Caraffa et Gonzaga. ll y a un certin instrumant à boire le calisse, pour prouvoir la surté du poison *. Il lui sambla nouveau, et en cete messe et autres, que le pape et cardinaus et autres prelats y sont assis, et, quasi tout le long de la messe, couverts, devisans, et parlans ensamble. Ces ceremonies samblent estre plus magnifiques que devotieuses.

Au demourant il lui sambloit qu'il n’y avoit nulle particularité en la beauté des fames, digne de cete préexcellance que la reputation donne à cete ville sur toutes les autres du monde; ct au demurant que, come à Paris, la beauté plus singuliere se trouvoit centre les meins de celles qui la mettent en vante.

Le 29 de decembre M. d’Abein, qui estoit lors Ambassadur, jantil home studieus et fort amy de longue mein de M. de Montaigne, fut d'advis qu'il baisat les pieds au pape‘. M. d'’Estissac et lui se mirent

1. Ferdinand de Médicis, que Montaigne venait de voir au diner du grand-duc son frère à Florence, devint grand-duc en 1587 et dévewilla Ja pourpre en 1588 pour épuaser Christine de Lorraine.

2. Ctait un cou-in de ce cardinal Caraffa, dégradé et étranglé cons le pape Pic iV, dont Montaigne entretint un jour complai. satinnont le niaitre d'hôtel, a II m'a fait un discours de cette science de gnoiio, Avec une gravité ct contenanze magistrale, comme s'il Licei pete de quelque grand poinet de theologie. » Æssars (1580). tv. I, chap. ut

3. La ssfola (064 cualumeau) formée de trois petits tuyaux d'or.

i Louis Chasteigner, seigneur d'Abain ct de la Ruche-Pusay, né tes fviier 135 chatvan de la Roche-Poxav sur l'Indre, apprit Leo. us et les anses sous Joseph Scaliger, fut ambassadeur

Rome de 1353 à 121, pli tard gouverneur de la haute et basse LT che. ci monrut à Moulins le 29 septembre 1595. Il avait signalé sou Course dans un grind nombre de combats, depuis celui de Santos jusqu celui de Fontaine-Française. (Moreri.) C'était en. Avant anda -adeur ami de Scaliger, qui currespandait avec Vettori (piulologue de Florence) ei prenait à Rome des leçons de oretta de Noihas. 74 Bibi ne de Fulvio Orsini, citè par Au sr eng Rond -ompe à les épitaphes de denx de scs

dans le coche dudict Ambassadur. Quand il fut en son audiense, il les fit appeller par le camerier du pape. Ils trouvarent le pape, et avecque lui l'ambassadur tout sul, qui est la façon; il a pres de lui une clochette qu'il sonne, quand il veut que quelcun viengne! à lui. L'ambassadur assis à sa mein gauche descouvert; car le pape ne tire jamais le bonnet à qui que ce soit, ny nul ambassadur n'est pres de lui la teste couverte. M. d'Estissac entra le premier, et apres lui M. de Montaigne, et puis M. de Mattecoulon, et M. du-Hautoi. Apres un pas ou deus dans la chambre, au couin de laquelle ledict pape est assis, ceus qui antrent, qui qu'ils soyent, mettent un genouil à terre, et atendent que le Pape leur donne la benediction, ce qu'il faict; apres cela ils se relevent et s'acheminent jusques environ la mi-chambre. Il est vray que la pluspart ne vont pas à luy de droit fil, tranchant le travers de la chambre, eins gauchissant un peu le long du mur, pour donner, apres le tour, tout droit à lui. Etantà ce mi chemin, ils se remettent encor un coup sur un genouil, et reçoivent la seconde benediction. Cela faict, ils vont vers luy jusques à un tapis velu, estandu à ses pieds, sept ou huict pieds plus avant. Au bord de ce tapis ils se mettent à deus genous. Là l’Ambassadur qui les presantoit se mit sur un genouil à terre, et retroussa la robe du pape sur son pied droit, où il y a une pantouffle rouge, à tout une croix blanche audessus. Ceus qui sont à genous se tirent‘ en cete assiete jusques à son pied, et se panchent à terre, pour le baiser. M. de Montaigne disoit, qu'il avoit haussé

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frères, Roch et Antoine. Montaigne nous apprend, à la date du 6 mars, que Louis d'Abain partait de Rome. Son successeur, Paul de Foix, ne reçut sa nomination que le 11 mai.

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