‹ Journal de VoyageChapitre 25 sur 294 · ANALYSE DU JOURNAL · texte numérisé non relu

ANALYSE DU JOURNAL

Montaigne, en partant de Beaumont, s l'Allemagne ou sur Plombières, dans le di tout à loisir les « villes épandues autour de La petite troupe dont il était le chef comptait cavaliers, dont cinq maitres. Ils faisaient . traites au pas; ce qui permettait à cinq ou * les suivre à pied ou de les devancer, avec le 1 les coffres !.

Son premier gite est Meaux, où on lui mot ture d’Ogier le Danois. Il cherche dans l'égli. celle du maréchal Strozzi, et il y rencontre un gnol, Maldonat, malade comme lui de la pierr. roge longuement sur les eaux de Spa. A Chälo: en vaisselle d'argent. Il apprend, à Vitry-le-Fi histoires mémorables : celle d'une fille qui av guisée en homme, et celle d’une autre fille qu un saut avait changé de sexe. De là il voulait part Saint-Dizier et Joinville, de l'autre T: Nancy, mais un accès de colique l'arrête d:

village et l'oblige à « gaigner les beings de P diligence ». Il voit en passant à Domrémy la où est née « cette fameuse pucelle d'Orlean:

Mirecourt, il visite le couvent des religieuse Poussay, où « il n'y a nulle obligation de vir:

leur refuse l’entrée dans Epinal parce qu'ils avaient passé par Neufchâteau, « où la peste avoit été il n’y a pas long temps ». Arrivé à Plombières le 16 septembre dans l’aprèsdiner, il y séjourne onze jours pleins, boit tous les matins une grande quantité d’eau, se baigne cinq fois, et ne rend que deux petites pierres. Il fait copier tout au long les ordonnances du bailli de Vosges pour la police des bains. « Selon l’humeur de la nation » et selon la sienne aussi, il fait peindre pour son hôtesse « un escusson de ses armes en bois », qu’elle attache « à la muraille par le dehors ».

Partant de là, il visite la doyenne de l'abbaye de Remi- ‘remont, qui lui avait envoyé à Plombières « des artichaus, perdris, et un barril de vin »; moyennant quoi « la compagnie de ces dames lui dona procuration de leurs affaires à Rome ». Plus loin, afin de voir les mines d'argent de Bussang, il s'enfonce « bien deux mille pas dans le creus d'une montaigne ». Il quitte, bientôt après, le pays « du langage françois ».

A Mulhouse, « belle petite ville du quanton de Basle », « il print un plesir infini à voir la liberté et bonne police de cette nation ». Il ne s’arrète qu’un jour et demi à Bale. Suivant la coutume des villes allemandes d’honorer tous les étrangers de qualité, « la seigneurie » leur envoya « de leur vin, avec une longue harangue qu'on leur fit estant à table, à laquelle M. de Montaigne respondit fort longtemps ». Il visita plusieurs savants, entre autres le médecin Félix Plater et le jurisconsulte François Hotman, et il « jugea qu'ils estoint mal d'accord de leur religion ». Il vit opérer d’une hernie un petit enfant. Sa curiosité s’éveillait de plus en plus devant ces mœurs étrangères. Lui qui dans son ménage ignorait « dequoy le levain servoit à faire du pain », il examine en chemin et note les plus petites choses : les poëles, les vitres, les lits de plume, la préparation de la choucroûte, les diverses façons de tirer l'eau d’un puits ou de faire tourner la broche, etc.

Il séjourne aux bains de Bade du dimanche soir 2 octobre au vendredi matin, boit un bon nombre de verres d’eau et ne prend qu'un bain. Le confortable des bains particuliers l’étonne, ainsi que le luxe de son logis, où « il s'est veu pour un jour trois cens bouches à nourrir ». Il remarque là

nt sÇavant du pais » que, hormis quelq habitants ne sont «+ guierre altectionnes à ni

Passant de Suisse en Allemagne, Monta. Constance. Un de leurs valets sv quercile av truchement qu'ils avaient pris à Bale; l'afi devant le prévòt du lieu. Désormais Montaigr parler sa langue maternelle, le latin : aussi ville recherchera-t-il d'abord soit les Jésuite: nistres ou docteurs protestants, ailleurs un m pour apprendre d’eux les choses rares et n:

manque pas de leur parler théologie, et rie comme de constater une différence d'opinions tateurs de Zwingle ou de Calvin et ceux de Lu

Il traverse le lac de Constance, allant à R.

mais il est « convié par le beau jour » de fair sur Lindau. Comme il se laisse partout servit du pays, la cuisine allemande lui parait « goust », qu'il regrette de n'avoir pas amené « pour l'instruire de leurs façons ». Il regret n'avoir pas un valet allemand ou « la compaignie Gentilhomme du paiîs », et d'avoir négligé de m coffres un Munster, le Baedecker du temps. I se couvrir au lit d’une couette allemande « ei legiere ». « Il preferoit les commodités de ce | compareson aux Franceses, et s’y conforma jus le vin sans eau. »

Il part de Lindau « pour voir certaines t d'Allemaigne ». Arrivé à Wangen, il change d: tourne « tout-court vers Trante ». Il visite Isn ten, deux petites villes impérialee +n%+-- °°

m£ mue - li

Il y entre le samedi soir 15 octobre, et repart le mercredi, après avoir vu plusieurs églises catholiques ou luthériennes (et dans une de celles-ci un baptême), de belles maisons des banquiers Fugger et un bal qu'ils donnaient, et des bâtiments publics remarquables. Montaigne, « pour aucunes raisons, avoit voulu qu’on s'y contrefit, et qu’on ne dict pas leurs conditions ». « Le corps de la ville » leur envoya présenter « quatorze grands vesseaus pleins de leur vin... par sept serjans vestus de livrées », honneur qu'ils rendaient aux « barons et chevaliers ». Là il arriva un ennui à notre philosophe. Il s'était promené seul par la ville tout le dimanche, et, dans une église, « ayant un froit extreme... il avoit, sans y panser, le mouchoer au nés ». On lui rapporta « que les jans de l'Église, avoint trouvé cete contenance estrange. Einsin il encourut le vice qu'il fuioit le plus, de se rendre remercable par quelque façon ennemie du goust de ceus qui le voioient. » À son logis il laissa de nouveau un écusson de ses armes.

De là, renonçant à voir Ulm et le Danube parce que l'hiver s’avançait, il prend par Munich le grand chemin de l'Italie et s'engouffre « dans le vantre des Alpes ». La vallée de l’Inn lui présente « le plus agreable païsage qu'il eust jamais veu ». Il s’arrête à Innsbruck, où il ne peut « baiser les meins » à l’archiduc d'Autriche : le prince, qui « ne voioit pas volontiers les François », s’étant fait celer deux fois dans la journée. « Cete fredur... offenca un peu » notre philosophe ; il dut se contenter de voir souper les deux fils de ce prince. Il fit le lendemain une traite de dix heures malgré un accès de cotique d’où sortit « une pierre de moienne grosseur ». Néanmoins ce passage du col du Brenner lui fut très agréable, Il s'émerveillait de la bêtise des voyageurs qui l’avaient averti « que l’entredeus des Alpes... étoit plein de difficultés, les meurs des homes estranges, chemins inaccessibles, logis sauvages, l'air insuportable ». Et sur le point d'entrer « au langage italien », il écrivit à François Hotman qu'il abandonnait l'Allemagne « à grand regret ». On y souffrait « come ailleurs de l’exaction des hostes ». « Tout le demourant lui sambloit plein de commodité et de courtoisie, et surtout de justice et de sureté. » |

Luis vuuëlles. À ses Compagnons, qui

Rome et se plaignaient de ses détours,

n'avait « nul project que de se promer inconnus... ll disoit aussi qu'il lui sambloi ceus qui lisent quelque fort plesant con prent creinte qu'il vieigne bientost à finìir. « lui de mesme prenoit si grand plesir à voi soit le voisinage du lieu où il se deust r cette page est charmante d'allégresse.

Après une excursion au lac de Garde,ile il arrive à Vérone le matin de la Toussail était « le plus beau bastimant qu'il eust ver fait ensuite, par Vicence et Padoue, un dét qu'il trouve « autre qu'il ne l'avoit imagi moins admirable ». Il n'y séjourne qu'une il comptait bien « la revoir à loisir, et n’est visite ».

En repassant à Padoue, M. de Caselis « pansion » sans doute comme écolier. Aux « esc du bal, de monter à cheval... il y avoit plus tilshomes François », affluence fâcheuse, car les acoustume aus mœurs et langage de leur oste le moien d'acquerir des connoissances De là, en explorant sur sa route plusieurs goûte les eaux, Montaigne se rend à Fer « baiser les meins au Duc »; son Journal ne tion du Tasse, qu'il trouve à l'hôpital Saint: piteux estat » ; il va ensuite à Bologne, où | bons comédiens. Il voulait gagner directe

puis Rome. « Mais un Alemant ini Aï-+ 7" Ann RL-- *

INTRODUCTION st

neuve du Grand-duc, ses jardins et ses foniaines. L assiste à Florence « au disner du grand Duc : : © admire des « statues excellentes, de j'ouvrage de Miche: Azze : l'église Saint-Laurent, le clocher du Dime. les cardine de Castello ; du reste il part, le suriendemais de sor ammirze. en se demandant « pourquoy cete ville soi sumz:mmee belle par priviliege r. Il visite pieusemest Sienze st Muztalcin, où « on meintient la memoire des Frargois ez si grande affection, qu'on ne leur en fact guiere scuvenie que les larmes ne leur en visnnent aus vezx, a ge mesmes leur samblant plus douce, avec quelzue firme 2e liberté, que la paix qu'ils jouissent sous la tyrazzie à.

Enfin il entre à Rome le 39 novembre par la porte de) Popolo, et il loue bientôt un appartemezi Ga ll s'instal pour un long séjour. Il ne note pius presgue chaque = tout ce qu'il a vu ou entendu. maïs de temps ea terpi c qui l'a frappé davantage. La premiére impression 2e fot pas excellente : on lui prit à la douanes + pour les visitez : tous les livres qu'il avait dans ses coffres, et entre autres les deux tomes des Zsszis, quioz ze x rendit 23e le 20 mars, « chatiés selon l'opini>n des Doctars Mises a. censure dont il ne devait pas terir compte.

Il y avait à Rome trop de Français : «il ne rauvolt ez la rue quasi personne qui ne le saisoïit en sa :22Z 5e a; mas dans cette foule il était heureux de frisiester ciel ies savants hommes : l'ambassadeur d: roi, ML FAH-:n, cuilii était « fort amy de longue mein »; Paul de Foix, ie succssseur de ce dernier, avec qui Montaigne était Lé peurttre plus étroitement; le futur cardinal d'Ossat:;Muret.sonazcen précepteur domestique : le cardinal de Sens, ee Ces personnages, et d'autres encore, lui firent part de leur expérience et lui donnérent toutes facilités pour observer Grégoire XIII, le Sacré Collége, la cour papais. et ses fêtes : la messe de Noël, les stations du carime. la semaine sainte, « l’aumosne des puceiles » etc.. toutes cérémonies « plus magnifiques que devotieuses à. Il baise les pieds au pape le 29 décembre. Il voit une exécution à mort. une circoncision juive, « le Quaresme-prenant » avec des course: de « vieillards tout nuds », un « combat de la barriere... le jour du Jeudy-Gras », un exorcisme qu'il raconte en détail

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pu ucIper à leurs subtilités ». Il regretta n'avoir pas réussi, Quoi quil y cùt « cm souin ». A entrer di ins la familiarità de q

hommes romains et de leurs femmes.

Son principal amusement était « d'étu Rome antique, Il se faisait lire le soir « di livres... et le jour alloit sur les lieus tique son apprantissage ». Mais « on ne Rome que le ciel sous lequel elle avoit esté monde, ennemi de sa longue domination...

veli la ruine mesme. » « ... Les bastimans bastarde, qu'on aloit asteure atachant à antiques... lui faisoint resouvenir propreman les moineaus et les corneilles vont suspand:

aus voutes et parois des eglises que les Hugu d'y demolir. »

Quand il eut obtenu,à sa grande joie, « le ti Romein », il quitta Rome, le 19 avril 1581, a pèlerinage à Lorette. Ce premier séjour avait quatre mois et demi. « Les douceurs de la di ville s’estoint de plus de moitié augmentées en

Suivant une belle route élargie et réparée ] traversa la vallée de Spolète, « qui est la pl entre les montaignes qu'il est possible de voi montés sur des chevaux de louage ; le « vi d'après le marché, nourrissait aussi les voy: leurs journées et les faisait traiter si mesqu notre philosophe, perdant patience, lui donn: flet, « qui est un grand excés selon J'usas Montaigne fit ses pâaure Ane- 1

Après avoir accompli son vœu et dépensé « prés de so bons escus » en cire, images, patenòtres ou agnus Dei, Montaigne se demanda s'il partirait pour Naples, car il désirait faire ce voyage. Mais à cause d'un fort accès de colique qu'il avait subi en chemin, il résolut d'aller tout droit aux bains de Lucques. Ainsi, ne se détournant guère que pour reconnaître quelques vestiges de l'antiquité, il passa par Ancòne, Urbin, dont il visita le château, Florence, Prato, Pistoïa, s'arrêta trois jours à Lucques, ville libre, et arriva le 7 mai au bain de la Villa, qui en est à quelques lieues.

La première saison qu'il fit à ces bains dura un mois et demi, jusqu'au 21 juin. Son logis était commode, le paysage agréable; Montaigne admirait beaucoup la façon de cultiver les montagnes en gradins jusqu’à la cime; il y faisait quelques promenades quand ses reins le lui permettaient. Malheureusement il trouvait là peu de distractions, peu de choses nouvelles et de gens à observer. Le journal, qu'il écrivit bientôt en italien, nous parle longuement de sa santé. Il y était plus attentif dans cette solitude, et il se repentait de n'avoir pas noté plus en détail, pour se mieux soigner à l'avenir, les observations qu'il avait faites aux autres bains. Il rapporte donc chaque jour et sans rien omettre le nombre de verres d’eau qu'il boit, les bains et douches qu'il prend, et tous les effets qu'il en éprouve. Il nous rappelle souvent ce « Gentilhomme, qui ne communiquoit sa vie, que par les operations de son ventre... C’estoit son estude, ses discours. Tout autre propos luy puoit!. » Nous aurions mauvaise grâce à nous en plaindre, ce Journal n'étant pas écrit pour nous. Bien entendu, Montaigne se soignait à sa guise, « contre les regles de cete contrée », au grand scandale des médecins. Et ces pauvres gens se virent obligés une fois de l'appeler à leur consultation et de le prier « d'entendre leurs opinions et controverses », parce que leur malade, un jeune seigneur italien, neveu d'un cardinal, « était résolu de s'en tenir du tout

1. Essais (1588), liv. III, chap. 1x. — Il raconte par exemple d'une façon épique la prise d’un clystère. -

' Leg era vas td EL ALI UIL Toscane. Il séjourne dix jours à Florence, 0 la Saint- Jean, des processions, des mascai course de chars qui, lui rappelant les course: plait davantage que tout autre spectacle. I plusieurs palais, et il confesse à la fin que c nommer Florence la belle. A Pise, qu'il ne co il s'arrête vingt-quatre jours, admirant beauc le campanile, le baptistère et surtout le Can hante familièrement une troupe de comédien:

à la loterie des hardes de l'un d'eux et envoi aux dames. Ensuite il se promène dans Lu environs pendant dix-huit jours, mais sans p« son gré de la compagnie des habitants, car jusqu'aux enfants, occupés sans cesse à leurs Sa deuxième saison aux bains de la Vil agréable et plus courte que la première; 14 août au 11 septembre. On l'accueille :

caresses qu'il lui semble rentrer en son chât ressent une très douloureuse attaque de gra inspire des réflexions sur la mort, et un mald tête non moins cruel. Aussi désirait-il finir s tomne à d'autres bains, soit sur le chemin dc sur le chemin de Venise. Ce qui le retenait 4 1 qu'il y attendait des lettres de sa famille, dc pas de nouvelles depuis quatre mois.

Le 7 septembre, on lui remet une lettre d datée du 2 août, qui lui apprend que, la veill il a été nommé maire à l'unanimité par le Cc

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Peut-être, avec cette nouvelle inattendue, revoit-il d'autres lettres des siens. Avant de quitter les bains de la Villa. il fait clouer dans sa chambre ses armes peintes sur toile, pour introduire en Italie cette coutume allemande. Il se dirige vers Rome sans trop se hàter, s'arrête une semaine à Lucques, passe par Sienne et Viterbe, visitant des chàteaux de cardinaux, et plusieurs bains où il avait quelque envie de se soigner, et il arrive à Rome le 1° octobre.

Il y trouve une lettre des Jurats de Bordeaux « qui le priaient fort de les aller trouver v. « Messieurs de Bordeaux, disait-il plus tard. m'esleurent Maire de leur ville, estant esloigné de France ; et encore plus esloigné d'un tel pensement. Je m'en excusay. Mais on m'apprint que j'avois tort; le commandement du Roy s'v interposant aussi !. » C'est sans doute Paul de Foix. l'ambassadeur de France, qui l’avertit dès lors que l'intention du roi était qu'il acceptàt cette charge. En effet Henri III, ayant appris que notre philosophe s’en était excusé, et le crovant toujours en Italie, lui fit écrire la lettre suivante, datée du 25 novembre?: a Monsieur de Montaigne, pour ce que jay en estime grande vostre fidellité et zellée devotion à mon service ce m'a esté plaisir d'entendre que vous ayez esté esleu maior de ma ville de Bourdeaulx, ayant eu tres agreable et confirmé ladicte eslection et d'autant plus vollontiez qu'elle a esté sans brigue et en vostre lointaine absence. À l'occasion de quoy mon intention est, et vous ordonne et enjoincts bien expressement que sans delay ne excuse reveniez au plus tost que la presente vous sera rendue, faire le deu et service de la charge où vous avez esté si legitimement appellé. Et vous ferez chose qui me sera tres agreable, et le contraire me desplairoit grandement, priant Dieu, monsieur de Montaigne, qu'il vous ayt en sa saincte garde. »

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