‹ Journal de VoyageChapitre 27 sur 294 · Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis

quel souci scrupuleux de se plier à tous les usages des pays étrangers, de ne choquer personne, quel désir de tout comprendre, de parler à chacun son langage et « de ramener tousjours ceux, avec qui ?/ confere, aux propos des choses qu'ils sçavent le mieux ! » ! A l’entendre rapporter tout ce qu'il a vu ou entendu, on sent qu'il s'est « defendu d’oser alterer jusques aux plus legeres et inutiles circonstances? ». Ses descriptions sont d’une netteté merveilleuse. Les cérémonies, les costumes, les grottes et les fontaines, toutes les ingénieuses machines, il en a remarqué le moindre détail. S'il ne fait pas de belles phrases à propos d’un tableau ou d’une statue, ce n'est pas qu'il en goûte médiocrement la beauté. Il paraït avoir reconnu le génie de Michel-Ange, le seul sculpteur que l’on puisse opposer aux Grecs. Mais les considérations esthétiques . étaient loin d’être à la mode, et les artistes beaucoup moins illustres que les princes et cardinaux qui les faisaient travailler. Et puis ces œuvres d'art récentes, statues, fresques ou monuments, n'avaient pas encore le charme des siècles lointains, d'une civilisation abolie. Quand il parle des débris de l'antiquité, des ruines de Rome, c'est alors que les souvenirs, les pensées, les images abondent dans sa bouche, et que l’on peut dire que « c’est la gaillardise de l’imagination, qui esleve et enfle les parolles * ». On le voit aussi toujours sensible à la beauté de la campagne, même durant ses accès de colique. Les paysages qu'il dessine au courant de la plume, et dont il exprime fortement, sans couleur st sans effusions lyriques, le caractère essentiel, sont fort agréables : ainsi la vallée de l'Inn, ou la traversée des Apennins après Foligno.

Mais c'est principalement les hommes, leurs croyances, leurs coutumes et leurs « polices » qu’il se plaît à observer : voilà son véritable sujet, « merveilleusement vain, divers, et ondovant* ». Et entre tous les hommes, celui qu'il con-

. Essais (1580), liv. I, chap. xvi.

. Essais (1595), liv. I. chap. xx.

. Essats (1588), liv. III, chap. v.

. Essais (1580), liv. I, chap. 1.

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naissait le plus à fond, Michel de Montaigne en personne. En tête de ce journal intime on pourrait écrire cette phrase : a Je me presente debout ; et couché ; le devant et le derriere ; à droite et à gauche; et en touts mes naturels plis !.» Ou encore cette autre : « S'il advenoit que mes humeurs pleussent, et accordassent à quelque honneste homme... tout ce qu’une longue cognoissance et familiarité, luy pourroit avoir acquis en plusieurs années, il l'a veu en trois jours dans ce registre, et plus scurement et exactement À.» Et quel honnête homme ne prendrait plaisir à voyager par des pays si divers, si beaux ou si curieux, dans un siècle si passionné, si raffiné et si barbare, en compagnie de ce grand et charmant écrivain, de celui que Sainte-Beuve appelle « le Francais le plus sage qui ait jamais existé » ?

Louis LAUTREY.

Cousance (Jura), le 17 février 1900.

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1. Essais (1588). liv. III. chap. vin. à 2. Essais (1588), liv. III, chap. rx.

... Monsieur de Montaigne depescha Monsieur de Mattecoulon en poste avec ledit escuyer, pour visiter ledit Conte, et trouva que ses playes n'estoint pas mortelles'. Audit BEAUMONT ?, M. d’Estissac se mesla à la trope pour faire mesme voyage, accompaigné d’un jantil'home, d'un valet de chambre, d’un mullet, et à pied d'un muletier et deux lacquais, qui revenoit à nostre equipage pour faire à moitié la despense.

Le lundy cinquiesme de Septembre 1580, nous partimes dudit Beaumont apres disner et vinsmes tout d'une trete souper à

Meaux, qui est une petite ville, belle, assise sur la riviere de Marne. Elle est de trois pieces. La ville et le fauxbourg sont en deça de la riviere, vers Paris.

Audelà les pons, il y a un autre grand lieu qu'on nomme le Marché, entourné de la riviere et d'un tres beau fossé tout autour, où il y a grande multitude d’habitans et de maisons. Ce lieu étoit autrefois tres bien fortifié de grandes et fortes murailles et tours; mais en nos seconds troubles Huguenots, parce que la pluspart des habitans de ce lieu estoit de ce party,

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