J'ai soupé hier avec un excellent potage au riz
et à la purée que notre bon Mayot nous avait fait. Assez |
bonne nuit : six heures de bon sommeil. Quelques nausées en me levant, mais du reste assez bien, Je me suis rasé : je me trouve bien jaune et excessivement vieilli. J’ai fait hier un élat de proposition pour les récompenses à donner aux chirurgiens d’Eylau. Sa Majesté est très disposée à les dédomimager de leurs peines : j’ai demandé la décoration pour huit, de Pavancement pour dix et une pratificalion pécuniaire pour tout le reste; mon état a été fini hier un peu tard.
À linstant je recois l’ordre de me rendre en poste à.
Thorn avec M. l’ordonnateur Lombard. Il s’agit, avant de partir, de présenter ou faire présenter mon état ; M. Lombard, qui a vu ce matin l'Empereur, en a aussi un à lui remeltre; je le décide à retourner chez Sa Majesté et nous nous y rendons enseinble. Nous avons été introduits d’emblée par M. le général Bertrand : l'Empereur, qui avait
dans son appartement le major général, le grand-duc de
Berg et le maréchal Bessières, nous a parfaitement accueillis;
il m'a fait beaucoup de questions sur nos blessés, sur nos convois, sur nos chirurgiens, dont il m’a parlé avec intérêt.
Je l’ai remercié des suffrages dont il a bien voulu nous “
En.
honorer, el lui ai remis mon état, qu'il a parcouru en disant : « Cela est juste », ce qui est pour mon succès d’un très bon présage. Il m'a demandé si nous perdions beaucoup de blessés. Je lui ai répondu que dans de mauvais hôpitaux nous en perdions davantage; qu’il en périra encore moins, malgré loutes les difficultés et les misères de l’évacuation lointaine à laquelle nous étions forcés, que si nous les eussions laissés à Eylau, Landsberg et partout où les Russes ont dù nous remplacer. Je lui ai dit que le grand air, que le froid, que la neige même étaient moins dangereux que l'air empesté qu’ils auraient respiré partout ailleurs, et que, malheur pour malheur, souffrances pour souffrances, il valait infiniment mieux les avoir enlevés, comme nous avions fait, que de les avoir abandonnés à ennemi, « Le tétanos fait-il des ravages parmi vos blessés?» in a-l-il encore demandé. Je lui ai répondu que nous n’en avions qu’un seul exemple, celui du jeune Darmagnac, en qui unc sensibilité trop exaltée el une excessive irritabilité avaient plus contribué à le déterminer que le froid et les douleurs qu’il avait éprouvés. J'ai ajouté que le contraste dun grand froid et d’une grande chaleur enfantait le plus souvènt ce terrible accident et que nos blessés n'étaient pas exposés à un contraste de celte nature : « Le jeûne, Pabstinence forcée, la débilité, l’état d’exténuation contribuent
aussi à prévenir ce fléau redoutable. Je ne donnerai tou-
tefois jamais un pareil secret pour se préserver du tétanos ; mais il est bon que l’art fasse son profit d'une pareille observation ». Sa Majesté, contente de nous autant que nous l'avons été d’elle, nous a salués et remerciés.
De retour à mon logement, j'ai fait mes petits paquels et au bout d’une demi-heure j'étais en voiture avec M. Lombard. Nos gens se mettront demain en route.
Je termine par cette réflexion, c’est qu'il y a beaucoup de malades à l’armée, et qu’il n°y a point de maladies; il serait difficile d’y rencontrer une seule fièvre adynamique,
une seule péripneumonie ; la diarrhée a prévenu en partie le développement de ces maladies; le jeûne a fait le reste. Personne n’est d’ailleurs encore entré dans un hôpital : c’est là que les fièvres de mauvais caractère naissent, se mulliplient, se propagent. Faut-il avouer qu’un malade exposé à l’intempérie de la saison la plus rigoureuse est plus en süreté que s’il était jeté avec cinq cents autres : dans une grande maison dile hôpital ?
Plus de deux mille hommes sont hors d’état de nn pour des engelures aux doigts de pieds ou aux talons. Il en est beaucoup qui ont les pieds déchirés par les glaçons. On voit des fluxions aux mâchoires, des ophtalmies, mais elles sont rares. À peine rencontre-t-on quelques tousseurs, si ce n'est dans deux ou {rois régiments, où chacun tousse depuis le colonel jusqu’au tambour. Mais aspect de nos troupes est affreux : elles sont déguenillées, couvertes de boue, et d’une maigreur qui fait peine ; nombre de soldats ont les pieds emmaillotés de vieux linges et marchent ainsi; « il en est qui emmènent les chevaux des paysans, et on ne « voit sur les routes que de ces gens-là, perchés sur un … pelit cognt qu’ils ont bridé avec des ficelles et qu’ils battent « à la manière du pays pour le faire aller. Les Polonais « appellent cogni un cheval : leur fouet pour le faire mar: cher est ordinairement un gros bâton dont ils le frappent …
à tour de bras. |
Les convois de blessés marchent lentement. Il n’y a de vivres nulle part, ni pour les blessés, ni pour les charre-« tiers. À Lôbau, la marmite n’a pas encore pu être placée. « Un jeune homme faisant fonctions d’économe fait donner « des rations de viande aux habitants chez qui l’on descend « ou descendent d'eux-mêmes quelques blessés ; on leur fait la soupe ; ceux qui peuvent se soutenir fionlent un peu de bouillon à leurs camarades restés dans les caissons ou sur. les chariots, et il faudra demain, faute de pain, leur distribuer à tous des pommes de terre: Les caissons sont infectés. :