‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 128 sur 293 · FINKENSTEIN · texte numérisé non relu

FINKENSTEIN

sillon fort droit. Des troupeaux de vaches, de génisses et de moutons cherchaient tranquillement la première pointe de verdure. | |

Le château de l'inkenstein est beau pour le pays : on ne le découvre qu’en sortant d’un beau bois qui n’en est éloigné que d’un quart d’heure. Le village est superbe, mais tout y est rempli de logements ; généraux, officiers, soldats, tout y est entassé. Le prince royal de Bavière loge à l’école. Le château est bien occupé aussi: le major général y à un beau logement; MM. Boyer, Yvan et autres officiers de la maison y ont aussi le leur. Le premier venait de monter en voiture pour aller voir le général Savary, qui est bien malade devant Dantzig; M. Renoux, son chirurgien-major et son ami, est aussi malade que lui.

Il s’agissait de voir le Prince major général, Je l'ai vu sans dificulté et lui ai communiqué mon projet, qu'il a lu dan bout à l’autre : il aurait voulu que je fisse des cadres et que je les remplisse avant de rien proposer à Sa Majesté ; mais je lui ai fait sentir qu'avant tout il fallait savoir si

l'Empereur adopterait les bases que je désirais lui pré-

senter ; il m'a dit d’aller le voir, et que si je ne pouvais obtenir une audience, je repasserais auprès de lui. Étant monté chez Sa Majesté, M. le général Bertrand, que je n'ai connu qu'après en avoir été obligé avec beaucoup de grâce, a bien voulu lui dire que j'étais là et que c’était M. le major général qui m’y envoyait. L'Empereur n’était

pas encore dans son cabinet. Comme je me chauffais avec

le général, on à entr’ouvert une porte et j’ai vu Sa Majesté, qui d’un air affable m’a dit : « Ah! c’est vous. Qu’y a-t-il de nouveau? » Et nous voilà de jaser et de nous promener . côte à côte pendant vingt minutes. J'avais laissé mes papiers sur mon chapeau, loin du coin de la grande salle où nous nous promenions diagonalement : je suis allé les prendre et les ai présentés à l'Empereur, en lui en expli-

quant brièvement le sujet ; il y a jeté un seul coup d'œil et en disant : « Nous verrons cela », il les à mis dans sa poche et a continué de me faire des questions et de causer de choses et d’autres, mais toujours concernant mon service et mes fonctions, ou relatives aux grandes batailles et à leur résultat pour la chirurgie. Il m’a réitéré les témoignages de satisfaction qu’il nous a si souvent donnés et ua dit que les chirurgiens de la Grande Armée faisaient bien leur devoir et servaient parfaitement. Il m’a parlé de ce bon M. Coste, de sa nostalgie, de la faiblesse de son âme, de sa crainte de la mort, ete. Lui ayant demandé si ce collèque serait remplacé, il m’a répondu que oui, « car enfin, a-t-il ajouté, c’est l'usage d’avoir un médecin en chef dans une armée ». Je me suis attaché à lui peindre nos jeunes chirurgiens comme des adolescents bien nés, fils ou frères d'officiers, ayant pu aussi aller à Fontainebleau, mais ayant eu la vocation de la chirurgie des armées, et j'ai cu soin de faire valoir Pespoir qu'ils ont tous d'obtenir un rang dans la hiérarchie militaire; je suis revenu souvent à ce vœu, à ce besoin, à la nécessité de cet acle de politique et de justice, et, si je ne gagne pas ma cause, ce ne sera pas faute de l'avoir bien plaidée. Sa Majesté m’a accueilli et traité avec une bonté et une familiarité qui m'ont enhardi et rendu presque éloquent. Comme elle me parlait de Preuss-Eylau, je lui ai avoué que M. Goercke, mon collègue de l’armée prussienne, nvavait écrit et fait dire par M. Loiseau, un de nos aidesmajors faits prisonniers et emmenés à Kœnigsberg, que, dans les vingt-quatre heures qui avaient suivi la bataille il avait été conduit en cette place treize mille blessés russes; nous en avons eu au moins sept mille, tant à l’église du bourg que dans le voisinage. « Sire, lui ai-je dit, ainsi voilà déjà vingt mille blessés que l’ennemi ne

peut désavouer, et l'armée de Votre Majesté n’en a pas eu

au delà de six mille, dont les trois quarts quériront ou

sont déjà guéris, tandis que la presque lotalité des blessés russes Ont péri. — Combien croyez-vous, m’a dit l'Empereur, que nous ayons eu de blessés depuis notre rentrée en campagne ? » J'ai hésité, et il a répondu lui-même : « Dix mille, ou guère au delà. » J'ai dû être de cet avis, et cependant on pourrait en compter trois ou quatre mille de plus. Tout à coup Sa Majesté s’est échappée et m'a laissé seul dans la salle avec M. le général Bertrand, que j'ai bien remercié, qui m’a beaucoup parlé de mon neveu qu’il a connu en Égypte, et dont je n’ai su le nom qu’à mon retour chez M. Yvan, à qui j'avais donné communi- cation de mon projet et à qui je suis venu dire l’accueil que Sa Majesté avait daigné lui faire.

À quatre heures, je suis remonté en voiture, el, comme le cocher allait marcher, un courrier est venu m’offrir huit ducats du brelingot, qu’aussitôt j'ai promis de lui livrer le lendemain. Je ne puis plus nourrir tant de . chevaux ; je n’en veux que trois forts pour mon caisson et un de selle pour monter ; heureux encore s’ils ne crèvent - pas de faim, car on ne donne ni foin, ni avoine, ni paille. J'ai eu horriblement froid en revenant : le temps est à la neige et à la gelée.

J’ai trouvé l’ordonnateur en chef Lombard fort malade. Depuis trois jours il gardait le lit : je lui avais fait prendre deux onces de crème de tartre et le lendemain un grain de tartrite antimonié de potasse, ce qui avait produit de nombreuses selles. Aujourd’hui je lui trouve la langue épaisse, l’air distrait, les idées disparates ; il va essuyer une fièvre pernicieuse.

18. — Le temps est très froid; il a gelé; il pleut; il neige un peu.

. M. Lombard va mal; son pouls ést petit; le délire est complet, les paupières sont tuméfiées; je lui ai fait appliquer un vésicaloire et fait faire une potion de kina.

. 19. — Il à fait un temps terrible cette nuit; le vent souffle encore avec impétuosité; il est nord-ouest; il a neigé; tout est blanc à la ville et à la campagne et on a bien besoin de se chauffer. Les troupes qui arrivent sont morfondues. Nous voilà à quatre degrés de froid et avanthier nous avions quatre degrés de chaud. .

M. Lombard est de mal en pire; il ne sent plus le besoin de boire; il remplit sa bouche et ne songe pas toujours à l'avaler; le délire est sourd; la face est très altérée; il a eu ce soir une forte moiteur ; le pouls est embarrassé: Deuxième vésicatoire; infusion vineuse et aqueuse de polygala et de kina, avec un peu d’éther. Son fils est arrivé ce matin : le père ne l’a pas reconnu. Jai annoncé qu’il périrail et l'ai écrit à M. l’intendant; il n’a ni la langue, ni les dents, ni les lèvres noires ; c’est vraiment la fièvre ataxique.

20.— Temps d'hiver ; forte gelée; neige de la hauteur de quatre pouces. Heureusement pour ce pays que rien n'avait encore poussé. J’ai dormi à merveille et longtemps ; en tout je me porte bien; veuille la Providence mew conserver jusqu’au bout cette santé, car ce serait pour moi el pour la chirurgie de l’armée un malheur très grand, si une maladie venait à m’enlever ou à me forcer de suivre M. Coste. Plutôt périr d’un coup de mitraille« que de m’en aller comme s’en va ce respectable collèque, 5 dont l’état n'inspire qu'une humiliante pitié. U

Le pauvre M. Lombard est mort à quatre heures du“

matin, sans agonie et sans avoir recouvré un seul moment : connaissance.

Lx Cp

21. — Rte sen froid; gelée avec neige et” glace, comme au mois de janvier. Vent du nord-est gla-” cial; ceci va nous reculer encore de quelques semaines J’ai bien passé la nuit. |

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