‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 181 sur 293 · PAUVRE PAPA PERCY · texte numérisé non relu

PAUVRE PAPA PERCY

moi; mais ce sera pour demain et je suis persuadé que j'en serai bien recu.

Nos empereurs et roi sont allés voir à cheval une revue de la cavalerie. À leur retour au pas, contre leur usage, je me suis {trouvé sur leur passage: l’empereur de Russie

. m'a fait l'honneur de me saluer avec une grâce tout à fait

- aimable et en disant au nôtre : « Ah! voilà M. Percy. »

- Notre Empereur a eu la bonté de me saluer à son tour, en souriant à son ordinaire, et peut-être ont-ils daigné s’entreltenir un instant de leur petit serviteur. Pauvre papa Percy ! Si tu vivais et que tu visses ton Pierre-Fravçois traité avec tant de distinction par les premiers potentals du monde, que dirais-tu?

et in tenui re Majores pennas nido extendisse loqueris.

Horar,, Epist. ad Librum.

Je suis loin d’être accessible à l’orqueil. Je suis bien plus susceptible d’étonnement, et comment ne serais-je pas surpris el presque honteux de la réputation que j'ai acquise, de la bienveillance universelle qu'on m'accorde, du rang auquel je me trouve élevé, de la fortune que jai

- faite, enfin de ce que je suis et de ce qu'on me croit ? Le “ciel à béni mes travaux ; j'ai rempli en honnête homme et en citoyen zélé mes devoirs et ma tâche; sans intrigue, - sans moyens indignes de l’homme délicat, je suis parvenu. Loin d’avoir les talents de feu J.-L. Petit, j'ai eu sa sim- “plicité et son amour pour notre art, et, tout en cherchant les petits, les grands m'ont recherché.

“ est temps de plier bagage ; la dysenterie nous gagne; elle n’enlève que peu de malades, mais elle les met en danger ct les laisse dans un état de faiblesse et de maigreur qui les tiendra longtemps hors d’état de rentrer en France. | + Nous évacuons demain sur quatre bateaux les quatre

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cent cinquante malades que nous avons à l’hôpital; les chirurgiens d'évacuation sont commandés ; on relâchera à Labiau et à Tapiau, où nous avons des gîtes pour recevoir pendant une nuit les malades.

4. — Ut sis nocte levis, sit tibi cœna brevis. J'ai plus qu'observé ce précepte hier au soir ; aussi ai-je dormi à merveille et me suis-je levé ce matin gaillard et dispos. Il fait de plus en plus chaud ; les nuits sont d’une heure et demie plus courtes et les jours dans la même proportion | plus longs qu’en France; le soleil était déjà levé et très fort à cinq heures du matin.

J'ai écrit et fait quelques expéditions. Trois ou quatre personnes de marque sont venues m’enlever chacune une demi-heure.

Je suis allé chez le grand-duc Constantin pour avoir des nouvelles de M. Willier, que l’on w’a dit aller mieux depuis l’amputation de son doigt gangrené. Je ne conçois pas comment on a pu se décider à ampuler, au bout de quelques jours, un doigt atteint de morlification, car enfin, ou la gangrène était bornée, et alors on pouvait attendre, ou elle ne létait pas, et dans ce cas il fallait attendre; mais il est possible que les renseignements qu'on m'a donnés chez Son Allesse Impériale ne soient pas très exacts. Le grand-duc déjeunait et je puis assurer qu'il déjeune fort, très bien et longtemps. MM. les Russes ont … bon appétit.

De là, je me suis rendu chez notre Empereur. Il était onze heures; chacun, excepté lui, déjeunuit et j'ai causé » longtemps avec l’huissier du cabinet, oncle d’un de nos. chirurgiens, avant de pouvoir être annoncé. Enfin un -colonel de service est arrivé. Sa Majesté m’a fait répondre qu'elle me recevrait à son déjeuner. J'ai attendu en cau-* sant avec M. le maréchal Duroc, M. le général Bertrand et autres généraux qu’on a priés de sortir aussitôt que lan

table a été servie. Ce service consistait en une soupe assez

ordinaire, en côteleltes, en une assiette de riz el, je crois, un autre plat. L'Empereur, averti, est entré, m’a dit : « Bonjour, monsieur Percy ! Comment ça va-t-il ? » Il s’est mis à table en disant: « Quel bonheur que celui de manger! — Oui, Sire, ai-je répendu, c’en est un bien grand, quand on à appélit. — Moi, je dévore, a-t:il repris ; j'ai depuis quelque temps une faim canine et, en général, nous mangeons lous bien à l’armée. — On y travaille de même, Sire, Mme suis-je permis d'ajouter, et Votre Majesté à fait bien de l’ouvrage depuis quelque temps. — Comment trouvez-vous cela? — Sire, c’est bien ici le cas de dire que notre langue est pauvre; elle ne me fournit pas une seule expression capable de peindre ce que nous sentons

tous. Souffrez que je vous parle latin: Tu solus altissi-

mus.» Sa Majesté a ri. Elle s’est plainte de la mauvaise qualité de eau de ce pays-ci : en effet, elle est mauvaise, elle sent la vase et donne des nausées. « Monsieur Percy, quelle est la meilleure eau ? — C’est celle de Paris, Sire. — Oh! c’est vrai, a dit M. le major général, rien n’est bon comme l’eau de la Seine. » Je voulais dire plus que cela et Sa Majesté m'a bien compris. « Je bois de l’eau de Seltz; mais je la trouve bien forte, bien aigre..…. — Sire, il faut l’adoucir en faisant déboucher deux heures d'avance les bouteilles pour laisser échapper une partie du gaz

acide carbonique. » Il a dit à son maître d'hôtel de ser-

vice : « Vous entendez ! »

« Comment vont les blessés ? — Sire, nous avons évacué sur Elbing, Marienbourg, Marienwerder, etc., lous ceux à qui le transport ne devait pas lrop nuire, et il à élé ouvert à Heilsberg, dans le grand château, un hôpital de douze cents lits pour les hommes ampulés ou ayant des fractures compliquées. Il reste quatorze cents Russes à Friedland, six cents à Heilsberg, etc. — Autant que cela ?

7 Oui, Sire, et je crois que l’armée russe nous en a laissé

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le double au moins. — Avez-vous bien eu autant de blessés qu’à Preuss-Eylau ? — Oui, Sire, mais en tout, depuis le.5 jusqu'au 14. — Je le crois et ai toujours

calculé ainsi. Vous avez parcouru le champ de bataille de Friedland; convenez que c’est un terrible spectacle. — Si on n’y trouvait que des morts, la vue d’un champ de bataille ne serait pas aussi affreuse, maïs ce sont ces malheureux blessés qu’on ne peut ni secourir, ni enlever tous à la fois, ce sont ces mourants dont on ne doit pas abréger les tourments, qui brisent un cœur sensible. — Cela est vrai. Vous-êtes un enfant de troupe ? — À peu près, Sire, mon père élait chirurgien militaire. — De quel régiment ? — Du régiment de Taliard-Infanterie. — Je n’ai jamais connu ce régiment. — Sire, il y a plus de cinquante ans qu’il n'existe plus ; je crois qu’il a été incorporé dans celui de Beauvoisis. — Et vous avez préféré l’état de feu votre père? — Sire, j'ai été gendarme du Roi un moment, ensuite chirurgien dans le même corps, puis chirurgienmajor de cavalerie; mais je ne suis réellement quelque chose que depuis que Votre Majesté a daigné m’honorer de sa confiance et me combler de ses bontés. — Il ya ici une espèce de chirurgien prussien qui fait le capable et qui prétend que les chirurgiens français ne sont pas forts sur l'article des bandages. — Sire, cet homme, que je ne connais point, ne peul être qu’un médiocre chirurgien, puisqu'il ne juge l’art que par des accessoires et des moyens mécaniques qui n’en sont pas le fond. Il est vrai que les Allemands s’atlachent beaucoup à ces petits détails qui n’exigent ni génie, ni efforts de conception ; ils papillotent l’art, comme leurs habits, comme leurs meubles, comme tout ce qu’ils font ; ils ont des magasins et des marchands. de bandes, de bandages tout faits, de compresses, de jambes de bois; on fabrique chez eux de larges rubans de fil qu'ils appellent des bandes, mais qui, ayant deux bords ou lisières, s'appliquent mal, compriment, serrent, gènent

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