CAMPAGNES DÉSOLÉES
comme le temps, qui déjà hier soir semblait présager
très certainement de la pluie, les nuages, très noirs, mar-
chant rapidement du septentrion au midi. Nous nous sommes mis en marche à cinq heures et il m'a fallu recourir à mon gilet de laine, que j'ai été bientôt obligé d'abandonner, tant la chaleur est redevenue ardente. Je ne crois pas que la Sibérie, pour l'horreur et l'aspect du pays ; ni que l'Egypte, pout le sable, la chaleur et les déserts, soient plus détestables que les régions sauvages, également odieuses à la nature et aux hommes, dans lesquelles nous voyageons. On n’y rencontre aucun étre vivant; pas un oiseau dans les forêts, pas un arbre fruitier dans la campagne; sans quelques misérables champs de seigle et de sarrasin, où les épis courent l’un après l’autre, mais qui du moins altestent que la main de l’homme ya travaillé, on se croirait dans de véritables déserts; je suis sûr que dans l'étendue de vingt-cinq lieues nous n’avons pas trouvé une population de deux cents âmes. Nous avons fait
jusqu à quatre lieues sans désemoarer dans le même bois
etil y faisait encore plus chaud que dans la plaine, la chaleur y étant étouffée; tout est pin dans ces forêts, On ne voit autour des habitations et de loin en loin dans la campagne que des saules, dont quelques-uns sont ‘énormes ; le frêne et l'arbre dit verne deviennent aussi monstrucux.
À onze heures, après être allés au tour de roue, à cause du sable, nous sommes arrivés à Kausabuta, village où est la poste; là, nous avons fait rafraichir les chevaux; les domestiques ont trouvé de la bière et nous des cerises
. aigres, dont on nous a permis de nous rafraichir dans un
grand jardin, où il y a une longue allée formée de ceri-
» sicrs couverts de fruits ; ces cerisiers n’ont pas élé greflés ; | , . tent d’ cependant, quoique sauvageons, ils rapportent d’assez
grosses cerises, mais qui sont très aigres et même àpres. Le maître de la maison nous a forcés de nous mettre à
table pour diner; nous y avons vu une superbe famille de neuf enfants, dont trois grands garçons, deux belles jeunes filles avant de la grâce, musiciennes et bien mises ; la maman est encore fort bien; le père est un très bel homme; ils sont Prussiens. Je n’ai mangé que de Ja soupe. À trois heures, nous sommes remontés en voiture et, après avoir péniblement traversé le plus affreux de tous les pays, n’en pouvant péus de chaleur, maudissant le sable, dans lequel nous avons à peine pu aller au petit pas, el nr les infortunés condamnés à végéter sur celte terre ingrate, nous avons aperçu la pointe des pelits clochers de Konilz, où nous sommes enfin entrés à huit heures et demie, fatigués, harassés, haletants de chaleur et de soif.
La petite ville de Konitz est assez gentille. Nous sommes logés sur la place, dans une belle maison toujours réservée pour les généraux; une des deux filles, âgée de quinze ans seulement, est si grasse qu’elle pèse au moins autant que moi; elle a plus de gorge que quatre nourrices ensemble, ce qui ne l'empêche pas d’être leste et jolie à sa manière. J'ai rencontré en arrivant mon caisson chargé de tous mes effets de Riesenbourg. Il y a un petit hôpital à Konitz : ce sont MM. Bonjour et Karsten qui en ont sain ; je »’y ai trouvé que vingt-cinq malades.
12. — Le petit hôpital est dans la caserne, qui jadis fut un couvent de jésuites ; il contient aujourd'hui vingtquatre malades, qui seraient bien, s’ils avaient du vin; mais le commandant Saint-Mars ne veut pas qu’on leur en donne, prétendant qu’il ne leur vaut rien et qu’il serait
plus utile de leur donner du schnapps le matin et, le soir, de
l’eau de tamarins. Cet homme est une espèce d’original plein de prétentions et ayant eu la bêtise de m'envoyer un maréchal des logis de gendarmerie pour me faire aller chez lui: j'ai envoyé promener l’un et l’autre et j'aurais
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été enchanté que mon refus à une si sotte démarche püt - échaufler la tête au sieur commandant pour la lui rafrai- - chir bien vite. Un jour l'Empereur, en parlant de ses … ennemis, disait plaisamment : « J’en ai tant que bientôt je ; ne les connaïtrai plus ; d’abord les commandants de place … des derrières, les commissaires des guerres, les qardes- … magasins el employés; ensuite les Cosaques, les Kalmoucks, les Baskirs, les Russes, etc. » Il avait bien raison, et ce mélange d’ennemis exprime parfaitement ce que - sont les gens dont chacun à l’armée a à se plaindre. Konitz | est catholique, à quelques maisons près. Les églises y sont |
pauvres à faire pitié ; les augustins y meurent de faim; il n’y a plus qu’un jésuite ou deux ; le couvent tombe en ruines. - La dysenterie ravage Riesenbourg et les environs : une - charmante petite fille de l'apothicaire de cette ville, chez » qui je demeurais, en est morte; les médecins allemands ne savent pas traiter cette maladie.
À Konitz on fabrique beaucoup de drap.
| | 1 15. — J'ai dormi cinq bonnes heures : il en était près 1 de quatre lorsque je me suis éveillé. Nous sommes partis + à six; il a fait la même chaleur que tous ces jours précé- . dents. Le chemin de Konitz à Friedland est sablonneux, mais assez beau : on traverse une assez triste campagne = où l’on fauche tout, seige, orge et avoine; cela fait pitié À et en France on dédaignerait de recueillir de si misé- » rables moissons. Nous avons passé sur l’ancien champ de bataille des Teutons et des Suédois, qui se battirent à (toute outrance, il y a deux cents ans; les Teutons furent î vainqueurs; leur grand-maitre habitait un château fort, à Schlochau, à trois petites lieues de Konitz, où l’on en … voit encore de très beaux restes, entre autres une tour - bien conservée qui domine toute la plaine, qui est consi- dérable.
1 * Friedland a été autrefois fortifié; à peine vaut-il celui ee.
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devenu si fameux par la bataille du 14 juin. J’y suis bien logé et nourri aussi bien que possible dans un si petit endroit. Nous en partirons demain à trois heures du matin, car la chaleur tue nos chevaux, que le fourrage nouveau et le manque d'avoine font d’ailleurs tousser et maigrir.
14. — Nous avons été logés à merveille et aussi bien que je l’aie jamais été. J'ai downi. Nous sommes partis à quatre heures et arrivés à onze à Jastrow, à sept lieues de Friedland, par quatre lièues de bon chemin et trois de sable à peine praticable. Cette ville de quatre mille habitants est au pied d’une côte aride et en avant d’une plaine brûlée dont Paspect fait peur ; on y fabrique d'assez beaux draps. La chaleur continue; les chevaux souffrent beaucoup. Nous nous sommes roulés sur l’herbe fraiche et je n'ai pu ni lire, ni écrire. x
15. — La nuit a été un peu moins chaude que les précédentes : j'ai dormi depuis neuf heures jusqu’à deux heures et demie. Nous somines partis à près de quatre heures et nous avons pris le chemin de Schneidemühl, au lieu de celui de Deutsch-Krone, ce qui nous fait gagner quatre lieues. Schneidemühl est une petite ville consistant en une vaste place carrée garnie de sorbiers, dont plusieurs ont élé fort endo nmagés par le passage des troupes ; elle n’est guère peuplée que de juits. Le commandant, capitaine du 55° d’infanterie de ligne, convalescent d’une fracture du bras droit par un biscaïen, à Eylau, ma donné un bon dîner, beaucoup d'avoine et une voiture pour demain. À deux lieues d'ici, sur la Netze, est une bourgade appelée Usch, où il y a un hospice et un chirurgien pour le passage des évacuations sur bateaux. C'est une pitié de voir les malades passer sur cette rivière qui se jette dans la Warta; ceux qui peuvent marcher courent les campagnes et se nourrissent; les pauvres malheureux
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qui ne peuvent quitter le bateau y meurent de misère. Ils viennent presque tous de Nackel; pas un commis, ni employé, ni infirmier; on donne la feuille d'évacuation à un sous-officier évacué lui-même; on distribue des vivres en partant et il faut que le convoi fasse vingt-cinq lieues avant d'en recevoir d’autres. Au reste tout va de même : la rivière est encombrée de bateaux chargés de farines et d'avoine qui s’y avarien{; 6h manque partout de ces denrées; n'importe, les bateaux ne bougent pas et tout y périt.
16. — Il a fait cette nuit une agréable fraîcheur; je croyais bien qu’il pleuvrait. J'ai bien dormi et me suis levé en fort bon état. À six heures nous sommes partis : il faisait frais, au point que, n'ayant pas de gilet sur la peau (il y a trois semaines que je l'ai quitté), je me suis vu forcé de mettre sur mes épaules ma couverture de laine. J'ai remarqué plusieurs personnes, femmes et enfants, qui avaient les orteils conglulinés ensemble et tellement défgurés qu'à peine on pouvait les reconnaître. Le chemin de Schneidemühl à Schœnlanke est de six lieues par des sables épouvantables; nous nous sommes trompés en sortant de Ja ville et avons fait une grande lieue inutilement ; il est impossible d’aller autrement qu’au petit pas, tant le sable est tirant. Le pays appartient à Son Alltesse le prince de Neufchâtel, au nom de qui il a été planté partout des poteaux annonçant la prise de possession et demandant respect aux propriétaires. Les bois sont beaux; il y a à gauche une prairie immense ; mais, en général, le
sol est aride et stérile.
La ville de Schænlanke est habitée par des cardeurs et fileurs de laine ; on y fabrique des draps. Les petits garcons courent après les Français pour leur offrir des femimes : c’est partout de même en Prusse; Îles mœurs y sont perdues et la dissolution y est à son comble. Nous
irons demain à Filehne, à six lieues d'ici, autre petite villace bien pauvre et déjà ruinée. Je suis logé chez l’apothicaire, passablement traité.
17. — Ilm’en a coûté beaucoup ce matin pour me lever à trois heures : je dormais si bien! Nous sommes partis par un temps frais et agréable. Il n’y a que six lieues de Schœnlanke à Filehne; niais le sable est profond et la route excessivement tirante pour les chevaux. Pauvre campagne, excepté autour de deux villages assez misérables où nous avons passé. La chaleur a été supportable. En arrivant à Filehne, on nous a conduits et logés chez M. le comte de Blankenstein, dont le château, hors de la ville et près la Netze, est fort beau ; on nous ÿ a bien reçus, mais je n’ai pu profiter de la bonne chère, étant indisposé ; ce sont les mauvaises nuits et la grande chaleur qui me rendent malade. J'ai vu lPhospice de Filehne; cela fait pitié. Les évacuations sur la Netze se font horriblement : point de commis, ni de vivres, ni d’ordres ; ce sont des tombeaux ambulants que ces bateaux chargés de malades. Nous avons rencontré deux voitures de ballots de pharmacie sans guide ni pharmacien; c’est encore ici qu'il y a de criants abus.
Avant-hier, j'avais mis par inadverlance dans mes sacoches trois taies d'oreiller ; je les ai renvoyées à notre hôtesse de Schneidemüh}, à qui elles appartiennent.
18. —— Peu de sommeil. Matinée assez fraiche. Chemin de sable. Sur les dix heures, chaleur insupportable; tou- » jours la même sécheresse. Pour arriver à Driesen, on fait \ sept petites lieues, ayant à sa droite une longue prairie M couverte de meules de foin ; la Netze est aussi à droite; la gauche est sable, montagnes de sable et désert. Nous # sommes arrivés à Driesen à dix heures. Bon logement. Le « commandant Favreau nous a régalés de limonade au vin
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