CHEMINS DE SABLE
son dernier gîte, des ivrognes gorgés de bière se battaient dans et devant un cabaret en poussant des cris effroyables;
les femmes, ivres comme eux, car le dimanche chacun
senivre en Pologne, tâchaient de séparer les athlètes, et le cercueil. marchait toujours. Près de ce cabaret était assis un vieux soldat du grand Frédéric, lequel, faute de quelques plennigs, voyait boire et ne pouvait se donner ce plaisir ; je l'ai appelé et lui ai donné le gros, en lui disant : « Soldat de Frédéric, va boire à sa mémoire età ma santé ! » Ce brave foie ne savait comment me remercier.
Je ne dors plus et je crains bien que cette nuit ne ressemble aux dix précédentes.
10. — J'ai été agréablement trompé et ma nuit n’a pas été mauvaise. Le temps semblait s’être un peu rafraichi ce matin. Nous sommes partis à six heures. À neuf, le
soleil s’est remontré dans toute sa force; tout sèche, tout grille; les sables au milieu desquels on voyage sont brülants comme ceux d'Égypte; le pays est affreux, est misérable. Nous nous sommes arrêtés dans un “ii que nous avons cru être Alt-Kischau; les chevaux étaient sur les dents; ils se sont reposés pendant trois heures. Ce pays est polonais ; les hommes y ont tous la moustache et paraissent être de bonnes gens. J’ai fait la soupe avec une grande tablette de bouillon, de la grehuse et du biscuit; chemin faisant nous avions cueilli des pois; j'en ai fait cuire une grande casserolée avec du beurre, de Peau et du sel; nous avons bien diné. Nous avions commencé par nous régaler de limonade vineuse; nous avons fini par épuiser notre baril de vin rouge. Un de nos cognias, ne pouvant plus aller, a été vendu deux thalers et quatre bons gros. À quatre heures, on a réattelé et c’est pour le coup que nous avons trouvé des chemins de sable, des bois, des plaines arides, le spectacle enfin de la misère
habituelle augmentée par l’excessive sécheresse. Les pauvres popoliskos mourront de faim cette année. Nous connaissons quelques mots de leur langue : gleba, pain; voda, eau; zara, lout de suite; nierozoni, je n’entends pas; daubré, c’est bon.
Les chemins sont terribles pour les chevaux. On enfonce de plus de six pouces dans le sable et, pour peu qu'on soit chargé, on y reste. Les moissons font pitié. Les malheureux habitants brülent de$ portions de forêt pour y semer quelque chose, et rien n’y vient. Nous sommes arrivés à huit heures dans -un hameau, sur une petite rivière faisant tourner un moulin; on appelle Voitar ce triste lieu, à peine composé de douze huttes. Au delà de la rivière, sur la hauteur, est une espèce de maison bourgeoise, entourée de granges considérables, mais vides et désertes; nous nous y sommes arrêtés; les chevaux ont été bien hébergés ; on les a nourris avec de l’avoine verte. Pour nous, nous sommes restés dehors, la maison étant infecte, pleine de pauvres pelits enfants sales et nus, et une mère nouvelle accouchée ayant la fièvre puerpérale. Nous avions un gros morceau de bœuf et trois bons pains de munition; on a écumé la soupe et ensuite fait cuire le reste de nos pois dans le bouillon; nous nous sommes aussi procuré des écrevisses, de sorte que nous avons bien soupé, assis sur le seuil de notre chambre à coucher et buvant de l’eau apportée de très loin dans un baril. Nous n'avons pu attendre que la soupe fût prête; personne n’en a mangé ; lant mieux pour la pauvre famille (les popoliskos. Nous avions visité toutes les granges pour choisir une place pour nous coucher et la préférence avait élé donnée à uue étable à vaches, dans laquelle il n’y avait que peu d’ordures. De la paille de seigle battu dans le jour nous va servir de lit : chacun a été bien content de la découverte.