‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 239 sur 293 · AE · texte numérisé non relu

AE

SENORITAS, CHICHS, CHICAS 443

lieues de Tordesillas un village encore habité et qui par celle raison n’a pas été pillé. Pendant que nous passions, deux officiers châtiaient à coups de plat de sabre un soldat qui venait de piller l’église; les paysans l'avaient poursuivi et livré à ces officiers. La-pluie m’a forcé de quitter mon vitchoura, que j'ai enfermé dans une espèce de paquet derrière mon cheval, en place d’une couverture à larges raies rouges et bleues dont,je me suis servi comme d’un manteau, ce qui me donnait un air tout drôle. Le vent à été glacé et impétueux. Le mauvais chemin à travers des campagnes nues el un grand bois de petits chênes verts

nous a fort fatigués. Vers les deux heures nous sommes

descendus dans un village bâti comme ils le sont tous dans ce pays, d'ailleurs bon et heureux ; bâti, dis-jé, de boue et de crachats. Notre intention était de faire reposer nos chevaux et d’aller plus loin, mais non pas jusqu’à Rio-Seco, puisqu'on nous a trompés en nous disant qu’il n’y avait que sept lieucs, lorsqu'il y en a neuf, c’est-à-dire treize de France. À tout hasard nous sommes entrés dans une maison qui s'est trouvée habitée ; on nous y à offert du pain blanc, de la fricassée et du vin rouge ; nous nous sommes régalés devant un bon feu. La cuisine était pleine d'hommes et de femmes eflrayés ou ayant élé pillés : ces bonnes gens nous ont traités avec cordialité; quand il a fallu partir, ils sont devenus tristes et nous ont témoigné que nous leur ferions grand plaisir de passer la nuit chez eux. Nos chevaux étaient bridés. Le patron de la casa a tué un coq, l’a plumé avec de l’eau bouillante et nous l’a fait accepter. Des dragons ayant menacé la maison, nous avons pris le parti d'y rester, ce qui a comblé de joie toute la famille; les senoritas, chicos et chicas nous ont baisé les mains; nous avons fait la soupe avec une épaule de mouton que nous avions et avec le coq; on nous a mis des châtaignes au feu et notre souper a été très bon. J'ai observé les mœurs et habitudes de ces bonnes gens, en

qui l’on trouve beaucoup de bon sens. Que nous importe, nous ont-ils souvent répété, que ce soit un Bourbon ou un Napoléon qui nous gouverne, pourvu qu’il nous gouverne avec sagesse, justice et piété ? Les femmes sont laides et sales comme des Hottentotes; la padrona de la casa, quoique àgée de quarante-trois ans, à un bel enfant de neuf mois qu’elle allaite; une autre encore plus vieille et plus laide en allaite aussi un. Laecuisine et les meubles sont propres. J'ai vu des paysans avoir des demi-culottes de peau de mouton, le poil en dehors. Assez près du village sont les restes encore imposants d’une grande forteresse bâtie par les Maures. Demain nous passerons de bonne heure à Villa-Garcia. J'ai un cama bien sale et un drap qui fait peur; je vais mettre celui que je porte derrière mon cheval. Je ne puis assez me louer de nos bons paysans ; je leur ai trouvé de la franchise et du sentiment; nous pouvons dire que le sort nous à bien favorisés. Nous leur avons de notre côté été bien utiles aussi en écartant les dragons maraudeurs et autres soldats qui sur le soir sont venus pour gaspiller.

30. — Il à plu toute la nuit, mais nous avons dormi et été bien tranquilles. Nos chevaux n’ont manqué de rien. Notre padrona a fait la fricassée dès les six heures et nous avons déjeuné avec les restes de la volaille et du mouton d'hier et beaucoup d'oignons; le vin (et ce petit vin rouge est excellent) nous a été versé coup sur coup. Nous avons donné quelques cuartos aux chicos et senoritas, qui nous ont baisé la main en nous appelant bonos Franceses. Les enfants ont moins peur de nous queles grandes personnes, mais ils sont déjà habitués à nous haïr; j'ai entendu une petite fille de dix-huit mois disant: No mucho quero los Franceses, los malos hombres. Nous faisons tout ce qu’il faut pour être abhorrés, et cependant le peuple est bon, doux, hospitalier, même timide.

Page 1