JE ME SUIS COUCHÉ EN ÉCRIVANT... Z
faisant, nous avons vu trois cadavres, dont un ayant encore une redingote du train d'artillerie; celui-ci est frais ; l’homme n’est mort que depuis peu de Jours ; ses entrailles ont été dévorées par les chiens et le ventre est absolument vide. Ce soldat, selon toute apparence, n’a pas été assassiné : deux de mes compagnons, qui ont fait cette roule, il y a trois jours, Pont reconnu pour l'avoir vu dans le même bois, ivre et furieux, menaçant tout le monde et les ayant mis en joue, de sorte qu’on peut croire qu’il se sera endormi sur la terre froide et humide et que pendant la nuit il aura péri Les deux autres cadavres appartiennent à de pareilles gens et on calomnie souvent les habitants, quoiqu’il ne soit que trop vrai que plusieurs ont commis des meurtres sur nos soldats. Mais comment des hommes dont on pille les maisons, dont on brüle les villages et auxquels on fait tous les maux imaginables, ne se porteraient-ils pas aux dernières extrémités, quand ils peuvent atteindre quelques-uns des auteurs de leur misère ?
Nous nous sommes logés comme nous avons pu, depuis le général jusqu'à nos soldats d’ambulance qui escortent ma voiture. J'ai pris la première maison que j'ai trouvée ; j'en ai fait enlever les immondices qui l’obstruaient ; on y a fait un bon feu dans la cuisine avec le bois que nous sommes allés chercher ; les chevaux ont été bien placés ; nous avons récuré deux poêles et nettoyé quelques cruches ; on est allé au vin; j'ai mis dans un pol égqueulé la moitié d'un gigot de mouton et un morceau de lard avec des gousses d'ail, plus des tranches du même gigot avec le même condiment et une cuillerée de bonne graisse dans une poêle, et de tout cela, combiné avec des haricots, il est résulté au bout de deux heures un assez bon souper ; le vin ne nous à pas manqué et il était bon. Sur une planche, près le feu, j’ai arrangé une espèce de matelas bien sale el des couvertures de laine. Je me suis couché en écrivant,
les yeux presque fermés, les lignes ci-dessus.
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16. — Beau temps, bonne nuit, bon déjeuner avec une panade et du vin blanc, et nous sommes partis à sept heures et demie. Le chemin est détestable. Les paysans d’un village à moitié chemin nous ont apporté pain, orge et vin; chacun en a eu, et cependant ces misérables soldats du train ont pillé : quelle canuille! Nous sommes arrivés de bonne heure à Olinedo, pelite ville assez iriste, où nous avons été bien logés ef fait assez bonne chère. Une demoiselle de la maison parle français : jamais je n'ai vu de nez comme le sien et celui de sa sœur; c’est pis que le nez de Charles IV. Au surplus, toute la famille est bonne et nous a bien traités; on a tué pour nous quatre gallinas. Le petit garçon, nommé Joseph, est le plus bel enfant que j'aie jamais rencontré ; il a des yeux charmants, une figure céleste et beaucoup d’espièglerie ; il ressemble au petit Auguste Berger, de Versailles ; je Pai beaucoup caressé.
17. — Je suis parli à sept heures. La journée a été superbe. Ce matin le ciel était tout rouge et la terre toute blanche de gelée ; il a fait froid cette nuit et il y avait de la glace de plusicurs lignes d'épaisseur.
M. Denon, directeur général du Musée de Paris, s'est mis en route en même temps que nous. Hier, je le vis chez le général Lariboisière; il me parla d’une petite infirmité qui lui est survenue à la suite des efforts qu'il a faits à Somo-Sierra pour relever sa voiture qui avait versé; son œil gauche s’est tout à coup altéré au point qu'il n'en voit guère et qu'il lui peint les objets tout rouges lorsqu'il ferme l’autre. M. Deszenettes lui a fait appliquer un vésicaloire qui n’a rien proluil. Je lui ai expliqué qu'il était probable que dans les efforts, dont il venait de me parler, quelques pelits vaisseaux s'étaient rompus au fond de l'œil et y avaient causé une ecchymose qui avait changé en rouge la couleur noire du fond de l'organe ou de la
chambre obscure. Je lui ai cité ce qui arrive souvent en
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foussant ou vomissant avec force : la conjonclivé se couvre tout à coup de sang et cette tache rouge de la largeur de l'ongle se rétrécit peu à peu et finit par s’effacer au bout de quelques semaines ; or, ce qui arrive à l'extérieur de l'œil peut aussi arriver en dedans et la guérison de ce dernier accident est aussi possible que celle du premier. Je lui ai conseillé les lotions ou collyres avec l’eau de Cologne dans de l’eau ordinaire, le Passage d’un flacon d’ammoniaque devant et sous l'œil malade et l'application de la main courbée en coquille, dans laquelle il aurait versé et frotté quelques gouttes, soit d’eau d’alun, soit d'alcali volatil.
À moitié chemin, c’est-à-dire à cinq lieues de France, nous avons vu le magnifique château de Coca. Il n'ya peut-être rien de plus beau en fait d'anciennes fortificalions; il est bâti en briques et si bien conservé qu'on peut lhabiter et que le général Lariboisière serait d'avis qu'on y mit une garnison de lrois cents hommes avec six pièces de canon, ce qui contiendrait tout le pays et serait capable d'arrêter une armée ennemie de vingt-quatre millehommes. Une rivière coule au fond du vallon et au bas du plateau sur lequel est sis ce châieau, dont l'aspect est imposant et rappelle les temps de la chevalerie. Il fut bâti en 1530, après l'expulsion des Maures, mais par des architectes et ouvriers de celte nation, car le style est lout à fait moresque et les décoralions, peintures et colonnes sont dans le goût orienlal. Il est flanqué de plusieurs tours portant des tourelles à créneaux, comme on en voit à Saint-Jeand’Acre; tout y est prévu pour la défense; il y a de quoi y placer et mauœuvrer cent pièces de canon; partout il y a des machicoulis, des meurtrières, des coulisses pour écraser les assiégeants et couler sur eux de l’eau ou de la poix bouillante. La cour est carrée, avec une colonnade de marbre venu de Milan, à ce qu’on nous a expliqué; les colonnes d’une seule pièce ont douze pieds de haut, y
compris le chapiteau, qui est assez bien fait; les vastes corridors que forme cette colonnade sont enduits d'une espèce de ciment blanc moulé ou sculpté très élégamment ; le bleu d’azur et le rouge d'Afrique et d’Asie, combinés avee goût, brillent de toutes parts et forment un coup d'œil agréable. Les croisées sont d'une forme charmante et partagées en deux par un pilastre de marbre blanc. Tout est blanc en dedans et peint de diverses manières ; les portes sont entourées de briques émaillées avec des dessins curieux et arabesques; les pavés sont en certains endroits tout entiers faits avec ces briques, qui représentent des tapis de Turquie, des mosaïques, des parterres de fleurs. Le mur qui est vis-à-vis la porte d’entrée est revêtu du haut en bas de briques semblables, lesquelles par leurs dessin etarrangement composent un tableau vraiment curieux ; la frise qui règne le long de ce beau tableau est charmante ; on y voit des palmettes rouges et bleues, des arabesques de même couleur, enfin des dessins vraiment beaux et élégants; au-dessus sont représentés des espèces de vitraux, toujours composés de briques colorées, lesquels imitent de véritables vitraux et font un bel elfet. L’escalier qui conduit aux appartements est large et commode; il a une belle balustrade et il est décoré avec élégance. En bas, il y a une grande salle, qui était autrelois pleine d'armes et d’armures dont les débris se voient dans une salle voisine. Là, j'ai trouvé des boucliers de bois de quatre pieds de haut, peints diversement et portant tous cinq étoiles rouges : c’étaient, je crois, les armoiries de Gonzalve, évêque et guerrier, qui le premier oceupa le chàteau; on trouve partout cinq étoiles. Dans la dite salle est une cheminée devant laquelle trente personnes pouvaient se placer; elle est belle et bien soignée. A l'entrée du chateau gisent à terre trois vieux canons de bronze à facettes, bien longs et fort bien faits ; ils doivent peser trois ou quatre mille; ils portent le millésime de 1531. À côté est une moitié de canon de fer, composé