‹ Journal des campagnes du Baron PercyChapitre 257 sur 293 · J'ai pensé mourir cette nuit. Hier. te fumai un · texte numérisé non relu

J'ai pensé mourir cette nuit. Hier. te fumai un

cigare et bus un verre de vin blanc, qui me paraissait bon

et piquant. M'étant couché à neuf heures, je dormis profondément jusqu’à onze. Alors des nausées pressantes m'éveillèrent en sursaut ; je sortis de mon lit; j’eus beaucoup de peine à éveiller MM. d’Albavie et Richard, couchés dans la même chambre, et me promenai en long et en large, sans oser rien prendre de ce que ces messieurs et mon Pètre, qui était accouru au bruit que j'avais fait, m’avaient préparé. Pendant près de deux heures, des angoisses, des maux de cœur insupportables ne me donnèrent aucun relàche; cependant je ne soulfrais ni de estomac, ni du ventre, et je n'éprouvais pas cette pesanteur, ces douleurs aigues

au creux de l’estomac, qui ON EPST V indigestion. Je pris le parti de me tecoucher et j’ai dormi jusqu’à six heures du matin d’un assez bon sommeil. Je ne conserve de cette indisposition qu'un peu de faiblesse et de l'inappétence ; je viens de prendre du thé et à instant je monterai en voiture sans prendre autre chose. La plupart de ceux qui ont bu du même vin en ont été plus ou moins incommodés.

Je suis arrivé à Ségovie à une heure et demie. Il y a sept lieues de France de notre gîte de Santa Maria à cette ville fameuse et ancienne ; la route est assez bonne ; à peine a-t-on fait une lieue qu'on aperçoit les tours de la cité, ce qui fait trouver le reste du chemin fort long, et il l’est en effet. Nos soldats d’ambulance nous ont suivis, mais d’un peu loin. Comme ils allaient entrer dans la ville, deux paysans leur demandent, en voyant passer le général Lariboisière, si c’est N'apoleone ; on leur répond en plaisantant que oui, et les soldats continuent leur chemin, excepté un qui reste à trente pas derrière. L’un de ces paysans ramasse un gros caillou, le cache sous son manteau et vient en frapper entre les épaules le soldat, qui tombe du coup, mais qui, s'étant aussitôt relevé, court sur l’assassin et lui casse son fusil sur la tête; il crie; le général Lariboisière voit nos soldats poursuivant ce forcené et envoie à ses trousses six canonniers à cheval, qui l’atteignent au moment où il allait se jeter dans la rivière. Il s’était débarrassé de son manteau pour mieux courir. Nos gens l’ont amené en ville; j'ignore ce qu’on lui fera.

Ségovie, célèbre par ses laines et riche par son commerce et ses manufactures, est bâtie sur un rocher à pic. On montre en bas un couvent de dominicains qui, dit-on, fut autrefois la demeure d’Hercule, parce qu’en creusant on a trouvé en cette place la moitié de la statue de ce demidieu. Il faut faire le tour de la ville pour y entrer, tant le chemin est rapide. Elle est entourée de murailles fort anciennes avec des créneaux antiques et des tours et tou-

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MONUMENTS DE SÉGOVIE n87 5)

relles sans nombre; il a été permis à quelques habitants de bâtir sur ces fortifications, et j'ai eu la douleur de reconnaître dans l’épaisseur de ces nouveaux murs des monuments romains, des inscriptions, des fragments de tombeaux d’une grande beauté.

L'aqueduc de Ségovie est peut-être le monument le plus étonnant de la grandeur du peuple romain; il fut bâti sous Trajan, qui était Espagnol; au moins c’est la commune croyance. Je n'ai pas compté de combien d’arches il est composé, mais sa construclion est adimirable et il sert

- encore à conduire les eaux de la même source pour laquelle

il fut fait dans l’intérieur de la ville. Près de celle-ci, il est très élevé et formé de deux rangs d’arches l'un sur l'autre; à mesure qu’il s'approche de la source, il devient plus bas, n’a plus qu'un rang d’arches et finit par n’être qu’un simple mur, au haut duquel est un canal de dix pouces de large, profond de huit, fait, comme tout le reste du monument, de granit, dans lequel, par une pente assez douce, Peau s'écoule d’une extrémité de l’aqueduc à l’autre. Les pierres de cet édifice magnifique sont placées à joints secs; le temps en a émoussé les angles, mais il est debout et majestueux comme il l'était sous les Romains. La cathédrale de Ségovie, bâtie par les Goths, est tres belle ; elle est revêtue en dedans de marbre blanc et ornée de tableaux. Le château, qui est ancien, est remarquable par ses plafonds dorés à la moresque; c’est une caserne aujourd'hui; les Espagnols y avaient leur école d'artillerie. Le site de la ville est extrêmement intéressant et il devait être autrefois difficile de s’en emparer. Saint-IIdefonse n’est qu’à une poste d'ici.

Nous avons trois cents malades à l’hôpital de Ségovie, qui est desservi par six chirurgiens français, MM. Campet, chirurgien-major ; Mailhes, aide-major; Decottard, Cornu, Labbé et Thereau.

Il y a aujourd’hui trois mois que je suis parti de Paris.

488 JOURNAL DU BARON PERCY e Puissé-je y retourner dans autant de {emps, ce qui est pos-

sible ! *

19. — J'ai vu la cathédrale de Ségovie dans tous ses détails. C’est un beau morceau; il est peu d’églises aussi propres et aussi élégantes; celles de France n’ont jamais valu cela. Il y a beaucoup de tableaux, mais peu sont de maîtres connus. Les deux buffets d'orgue sont superbes ; il y a des vitraux d’une grande beauté, et on a raison de vanter les grilles du chœur et de la plupart des chapelles.

De là, nous sommes allés voir le château, qui est du même temps, du quinzième siècle, et qui, comme l’église, se ressent du style gothique. On y a placé plusieurs pièces et on travaille à le mettre en état de défense. Nous avons vu les appartements des anciens rois ; leurs plafonds sont dans le style oriental; beaucoup d’or, de bleu d’azur et de rouge brique. Le salon est grand et d’une belle forme; tout autour, en haut, est un enduit blanc représentant ces figures et dessins grossiers que les sauvages et les nègres font sur leurs louis et autres ustensiles; c’est du moresque tout pur, mais, pour les plafonds, c’est ce qu’on peut voir de plus beau et on ne voit rien de pareil en France. Le général Tilly, qui commande la ville, va tous les soirs coucher au château : c’est un acte de prudence digne de lui.

L’hôpital est établi au couvent des trinitaires, qui est évacué depuis longtemps; ce sont les Espagnols qui l’ont formé et il faut convenir qu’ils nous valent bien ; cependant les fournitures ne sont pas très bonnes.

On a compté les arches du pont; je crois qu'il yen a cent irente, dont quinze sont cachées. Ce pont commence par un mur avec une arcade de loin en loin et, à mesure qu’il s'éloigne de la source, qui est à un quart de lieue de la ville, en un lieu élevé, les arches paraissent, petites d’abord et progressivement plus hautes.

On tond annuellement à Ségovie cinq cent mille méri-

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