L'ARMÉE SE REPLIE
laume, de 1" classe, s’est aperçu que le boulet qui lui avait déchiré et dilacéré toute la main, avait aussi emporté les téguments et les muscles du bas-ventre, de telle sorte que les intestins poussaient le péritoine resté seul pour les retenir : je n'ai pas voulu faire une opération qu'une complication si terrible eût rendue infructueuse. J’allais de même désarticuler un pied qui était absolument dilacéré par un biscaïen; mais le calcaneum et le tendon d’Achille étaient emportés à l’autre, et Le sujet ne semblait pas pouvoir soutenir les deux opérations. Une balle ouvrait l'artère fémorale à sa partie moyenne; la jambe était glacée: le sang ne coulait plus : j'ai différé toute opération.
Pendant que nous étions le plus occupés de nos pansements, il m'est venu quatre officiers autrichiens, dont un parlant bien latin, et tous quatre blessés. Ayant été pansés, celui qui parlait latin m'a prié si instamment de lui procurer une voilure que je me suis rendu à sa prière; il m’a comblé de bénédictions. Ils avaient avec eux un chirurgien d’escadron du régiment de Waëtché-hussards, fait prisonnier en même temps qu'eux ; je l’ai gardé avec moi pour le faire renvoyer à son corps.
À quatre heures, les blessés ont cessé de venir. Le nombre de ceux qui ont passé par les mains des chirurgiens porte bien à douze cents. On dit que la journée nous a coûté trois mille hommes, tant morts que blessés et hors de combat.
Les soldats se sont retirés un peu en désordre, mais à la fin du bois chacun a reconnu son corps et peu à peu on s’est reformé. La réserve de cavalerie a occupé de suite les hauteurs en sortant de Pfullendorfet l'artillerie s’est placée
en avant; il y a eu une canonnade vive, qui a duré jusqu’à quatre heures; l'ennemi n’a pu nous débusquer de nos hauteurs, où l'avant-garde, la 2° division et la réserve bivouaquent cette nuit, qui sera froide. L’ennemi a le bois, qui nous le dérobe et où il se tient à couvert. Son artillerie
est bien servie. Un boulet de canon est venu tuer à vingt pas de moi et du citoyen Lagasline le cheval chéri de cet officier du génie; l'ennemi tirait sur un groupe de chapeaux bordés, au centre duquel était le général en chef.
Nous avons eu près de trois cents blessés à la maison abbatiale, trois cent soixante-quinze à la halle et autant à l'hôpital civil. Le linge n’a pas moins manqué; la ville en a beaucoup fourni, mais pas un brancard, pas un infirmier ; il y en avait à l’avant-garde. On a perdu trois brancards et les infirmiers, par leur poltronnerie, y ont fait toutes sortes de sotlises; ils ont voulu plusieurs fois couper les traits des chevaux pour se sauver plus vite et trois fois ils ont emmené les caissons fort loin.
À sept heures du soir, il y avait encore cent vingt-cinq blessés, tant autrichiens que français, dans les trois locaux. À huit, ayant été avertis que pendant la nuit on s’en irait, nous en avons encore évacué environ cent, et, comme nous avions bien traité notre chirurgien prisonnier, nous l’avons chargé en partant du soin de ces reliquataires, dont la presque totalité était réellement intransportable ; je lui ai écrit en latin une invitation qui lui a été traduite en allemand, dans laquelle je le chargeais de mes civilités pour MM. de Mederer, Joackim et Eckhard; je pense qu’il aura bien soin de nos blessés reliquataires.
À onze heures du soir, je suis parti pour Stokach, à cinq lieues et demie de Pfullendorf; il faisait la plus belle nuit du monde; je suis arrivé à près de deux heures du matin. C'était le 2 germinal. Déjà tous les blessés de la veille avaient été évacués, partie sur Schaffhouse, partie sur Geisingen; ceux qui arrivèrent depuis moi et qui avaient été évacués les derniers de Pfullendorf, le furent sur Schaffhouse, où l’on avait établi à la hâte un hospice pour les recevoir; les citoyens Deguerre, Fischer et Bientz y furent envoyés.
L’AUBERGE DE L’« ÉTOILE » ro vae
Après m'être jeté une heure sur un lit, je continuai ma route sur Aach, où devait se rendre le quartier général militaire. Jy arrivai le premier. En avant d’Aach était la 2° division, dont l’ambulance s’était placée non loin d'elle.
Le lendemain 3, nous nous rendimes à Engen, d’où le quartier général des administrations s’était retiré le même matin pour se porter à Geisingen. Le général Jourdan fit de grandes dispositions autour d’Engen pour arrêter toute entreprise de la part de l'ennemi, qui marchait sur nos talons ; nous crûmes qu’il essaierait de prendre notre quartier général même, ce qui eût demandé beaucoup d’audace. On n’a pas dormi tranquillement cette nuit du 3 au 4; cependant on n’a rien entendu; elle a été assez froide et malheureusement nos troupes, très fatiquées, n'avaient, sur les hauteurs où elles bivouaquaient, ni assez de bois, ni assez de vivres ; ceux-ci ont manqué plutôt que l’autre.
Ce matin, à sept heures, les tirailleurs ennemis ont fait feu sur la route d’Aach. L'affaire s’est engagée sur ce point à un quart d'heure d'Engen, où nous déjeunions tranquillement; la générale à battu; chacun est sorti de la ville. Arrivé à la dernière maison du faubourg, route de Geïsingen, et ayant entendu le canon et la mousqueterie de ous côtés, j'ai pris le parti de rester et de faire faire halte aux chirurgiens que j'avais avec moi; il nous est venu un … blessé du côté d’Aach, qui nous a rapporté qu’il n’était pas … le seul; cet avis nous a déterminé à m’emparer de la grande ‘auberge de l'Etoile pour en faire une ambulance. Nous 1 … avions déjà quelques blessés, mais tout nous y manquait. Le wurst des chirurgiens de la sous-division d’ambulance de la 2° division était à une grande lieue d'Engen : je l’ai - fait revenir, et avec lui cinq chirurgiens; mais vivres, eaude-vie, vin, tout nous manquait. Du balcon de la maison « nous avons vu un charretier passant avec six chevaux, un
on JOURNAL DU BARON PERCY
chariot de quimbarde sur lequel se trouvaient quelques sacs de sel, une caisse de poires sèches mêlées de chataignes sèches découpées au fond de laquelle était une meule de fromage, plus deux petits tonneaux. Nous avions deux chariots vides, mais pas de chevaux : je fis arrêter ceux du charretier, qui avait déchargé à Schaffhouse probablement et qui retournait je ne sais où. Je n’en voulais qu'à ses chevaux et, en effet, je les fis aussitôt atteler à nos deux chariots, sur lesquels montèrent les citoyens Hostein et Verner pour aller relever et ramener les blessés qui étaient sur les hauteurs; mais en examinant la caisse jy trouvai ce que je viens de dire et en flairant les tonneaux je reconnus que lun était d’eau-de-vie et l'autre de vin; je memparai donc du tout, et jamais ces objets ne vinrent plus à propos; nous pümes rafraichir nos blessés et rendre service à beaucoup de Français, généraux et autres, qui mouraient de faim et de soifau milieu des champs. Quelqu'un s’avisa de dire que ce charretier était attendu par les Impériaux, que ce chargement était pour eux et que c’était par erreur qu’il se trouvait à Engen : ce prétexte fut celui de la capture et notre homme, accusé de toutes parts, se crut encore heureux d’en être quitte pour la perte de son vin et de ses autres denrées.
À midi, nous n'avions que vingt blessés, malgré le feu
épouvantable qui a eu lieu toute la matinée. Un d'eux,
Autrichien, a été apporté par cinq de ses camarades prisonniers, ayant un coup de feu à travers le ventre d’arrière en avant; il sortait une portion d’épiploon et d’intestin; les envies continuelles d’aller à la selle et le hoquet, en présageant une perte certaine, ont déterminé à isoler ce malheureux. Un autre du même corps à eu la jambe gauche fracturée avec comminution des os; plus de vingt
“esquilles ont été retirées, et à cetle occasion j’ai fait sentir M
la nécessité des grandes incisions et de la communication
largement établie entre l'entrée et la sortie à y passer libre- »
CPS CREVER