‹ Journal des campagnes du chevalier de Lévis en Canada de 1756 à 1760 [microforme]Chapitre 29 sur 46 · AVRIL · texte numérisé non relu

AVRIL

Lesdites troupes destinées à aller à la Présentation et dans les pays d'En-haut sont parties du 2 pour se rendre aux Cèdres, et l’on compte que tout s’embarquera aujourd’hui ou demain, le lac Saint-François ayant dépris de meilleure heure que dans les années ordinaires.

Le sieur Pouchot, arrivé à la Présentation avec son détachement, reconnut les environs, marqua un nouveau retranchement, accéléra l'armement des barques et se mit en marche pour Niagara, d’où il envoya des découvreurs vers Choagen.

Arrivé à Niagara, il remit au sieur Vassan les ordres

qu’il avoit pour le relever et envoya des paroles aux sauvages des environs et des colliers aux Cinq Nations ; il instruisit M. de Ligneris et les autres commandants des instructions et ordres qu'il avoit pour commander dans cette partie; car, par son instruction, il étoit libre, s’il jugeoït avoir besoin d’un secours considérable pour soutenir son fort, de replier les postes du fort Machault, la Rivière-au-Bœuf, la presqu'île et toutes les forces qu’on y attendoit des pays d’En-haut et des Illinois, du Détroit, des Miamis, “e Saint-Joseph et de la Baïe, ce qu’on supposoit pouvoir produire avec ce qu’il amenoit environ 3000 hommes, dont il devoit faire usage sur la Rivière de Choagen, supposé que les ennemis marchassent du côté de la colonie; et, s’il voyoit qu’il n’y eût rien à craindre pour la partie du lac Ontario, de renforcer M. de Ligneris de tout ce dont il pouvoit se passer pour le mettre en état de se défendre ou de faire l’offensive sur la Belle-Rivière.

Peu après son arrivée, les partis qu’il avoit envoyés ne lui donnant aucune nouvelle des ennemis et les Cinq Nations l'ayant assuré qu’elles l’avertiroient à l'avance des mouvements des ennemis, il résolut d’envoyer à l’avance toutes ses forces à M. de Ligneris, excepté trois à quatre cents hommes qu'il garda pour son fort.

Les sauvages des Cinq Nations vinrent en ambassade vers ia fin de l'hiver à Montréal pour nous informer, disoient-ils, des grands préparatifs que faisoient les Anglois (et vraisemblablement aussi pour reconnoître

DU CHEVALIER DE LÉVIS 175 les nôtres), disant que Johnson leur avoit annoncé en plein conseil en les invitant à prendre la hache contre nous, ou du moins d'être neutres ; qu’il n’avoit pas besoin d’eux pour envahir le Canada ; qu’il y avoit une flotte considérable qui attaqueroit Québec dans le temps qu'ils arriveroient sur Montréal par les rapides et par Carillon avec deux grandes armées ; qu’ils commençoient déjà à s’assembler au haut de la Rivière de Corlac ; que l'artillerie y étoit rendue et qu’ils alloient descendre avec les glaces.

On fit faire à Saint-Jean pendant l’hiver des espèces de chébecs pour la défense du lac Champlain.

A peine avions-nous de quoi faire subsister un mois nos armées, s’il avoit fallu les mettre en campagne ; nous avions environ quatre-vingt milliers de poudre, 4000 hommes de troupes, dix à douze mille habitants, en comprenant tout ce qui étoit en état de porter les armes, les magasins dépourvus de tout.

On craignoit pour les Rapides, mais principalement pour Carillon. On avoit totalement négligé la partie de Québec comptant sur les secours de France pour le soutien de cette partie ; on se flattoit même que les Anglois n’entreprendroient point de ce côté, vu la difficulté de la navigation. Il étoit probablement sûr que les ennemis me pourroient paroître devant Carillon tout au plutôt qu’à la fin de juin. Cependant on mit en mouvement à la fin d'avril et au commencement de mai partie des milices et toutes les troupes qui étoient dans le gouvernement de Québec faute de pou-

voir y subsister. Et d’ailleurs il étoit nécessaire de faire travailler au fort et aux retranchements de Carillon qui n’étoient pas encore finis. M. de Bourlamaque fut envoyé pour y commander.

LE 9 Mar

On eut des nouvelles d'Europe par l’arrivée de M. de Bougainville qui nous annonçoit que nous allions être attaqués dans toutes les parties du Canada par de très grandes forces tant de la Vieille-Angleterre que de la Nouvelle, et nous dit qu’il n’arrivoit que peu de secours pour nous. Il fut question de prendre un parti Québec fut regardé avec raison comme la partie qui méritoit le plus d’attention. En conséquence, il fut convenu qu’on mettroit tout en usage pour s’y soutenir. Pour le faire avec succès, il falloit y porter toutes les forces de la colonie et rapprocher du centre les autres frontières, qu’on travailleroit avec diligence à fortifier l’Ile-aux-Noix à quatre lieues au-dessus de Saint-Jean et que, lorsque les ennemis s’approcheroient de Carillon, l’armée qui ne devroit consister qu’en ce qui a été dit ci-dessus, montant à environ deux mille cinq à six cents hommes se retireroit derrière la rivière à la Barbue ou à la presqu'île, tandis que le fort feroit mine de se défendre, mais qu'avant d’être totalement investi on le feroit sauter et que la garnison rejoindroit l’armée qui, en se retirant à la dite île, en feroit de même de celui de Saint-Frédéric.

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Du côté des Rapides il fut convenu qu’on y enverroit un corps de 1200 hommes aux ordres de M. le chevalier de la Corne, lequel devoit se porter vers Choagen pour harceler les ennemis dans leur marche ou communication. Nos barques devoient croiser sur le lac Ontario et observer l’embouchure de ladite rivière, ce qu’elles ne firent point ; et, en cas qu'il ne pût arrêter la marche des ennemis dans ladite partie, il avoit ordre d’aller prendre un poste à la tête des Rapides pour les arrêter.

On manda au sieur Pouchot à Niagara d’être sur.ses gardes ; mais, s’il croyoit n'être pas attaqué, de faire en sorte de soutenir et même de faire la guerre offensivement vers la Belle-Rivière.

Mar

MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm et M. le chevalier de Lévis devoient se porter à Quéhec. M. le marquis de Montcalm s’y porta le premier le 23 mai ; M. de Vaudreuil le 28, et M. le chevalier de Lévis à la fin du même mois, avec ioutes les troupes et milices du gouvernement de Montréal qu’il mit en mouvement. Sur la nouvelle que les ennemis avoient paru dans le fleuve Saint-Laurent, M. le marquis de Montcalm avoit commencé de faire travailler ; M. le chevalier de Lévis reconnut avec beaucoup de soins tous les environs, forma des projets de défense ; et, de concert avec MM. les marquis de Vaudreuil et de

Montcalm, il fut réglé qu’on fermeroit la ville le mieux qu’il seroit possible et qu’on y mettroit en état l’artillerie ; qu’on feroit faire des brûlots et cajeux ; qu’on feroit construire une batterie flottante portant de dix à douze pièces de 24 ou 18; des chaloupes portant une pièce de 6 à 8 et qu’on employeroit les marins aux batteries et à cette petite flotte.

Quant à l'extérieur, il fut convenu qu'il falloit défendre le débarquement de la plaine et les hauteurs de Beauport jusqu’à la Rivière du Saut de Montmorency,eten conséquence qu'il falloit faire des redoutes de distance à distance avec des batteries ;

Qu'en attendant qu’on eût des nouvelles de l’approche de la flotte ennemie, on camperoit l’armée sur la rive droite de la Rivière Saint-Charles à un quart de lieue de la ville, où on l’occuperoit à en fortifier les bords qui devoient servir de seconde ligne au cas que l'ennemi eût débarqué à Beauport. Les grenadiers furent envoyés dans la plaine de Beauport aux ordres de M. de Bougainville pour commencer la première ligne.

On formoit et on assembloit la milice à mesure qu’elle arrivoit ; les troupes de terre. consistant en la Sarre, Royal-Roussillon, Languedoc, Guyenne et Béarn, ne formoient qu’une brigade qui devoit occuper le centre de l’armée. Le gouvernement de Québec devoit former un corps et avoir la droite avec celui des Trois-Rivières, qui en formoit un autre, et celui de Montréal devoit être à la gauche avec un bataillon

qu’on avoit formé des milices de la ville de Montréal ou des environs choisies dans lesdits gouvernements, auquel étoient amenés tous les officiers et soldats de la marine qui étoient de ces départements.

Les secours qu’on avoit reçus de France consistoient en deux frégates que la cour avoit expédiées pour le secours de cette colonie. Le munitionnaire fit de plus grands efforts ; il fit acheter en France des frégates et nombre de gros bâtiments de transport pour faire passer un secours considérable en vivres ; mais il fut gêné par le peu de moyens que le Ministre lui fournit, regardant d’ailleurs comme inutile tout ce qu’on envoyoit dans ce pays. Quelques négociants particuliers se joignirent à cette escadre dont le total monta à vingt-trois voiles, le tout portant environ six cents hommes de recrues, deux cents milliers de poudre, peu de vivres et de marchandises sèches, le surplus en boisson. Elle portoit deux mille matelots. On fut longtemps indécis sur l’usage qu’on en feroit. On sonda la traverse voulant y couler bas des bâtiments ; toutes ces dér “ches et bien d’autres dans la suite ne servirent pas peu à prouver l’ignorance et l'incapacité de nos pilotes et officiers de port. On proposa plusieurs choses ; mais on ne trouve rien de plus sûr pour conserver les navires que de les envoyer sur les derrières en les faisant remonter la rivière, On mit les plus mauvais en brûlots. On en retira quatorze cents hommes pour le service des batteries ou de la petite flotte des chaloupes et bateaux portant du canon.

L’étendue de la ligne de la ville au Saut de Montmorency est d’une lieue et demie. On n'avoit commencé les fortifications que jusqu’au ruisseau de Beauport.

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