Journal des chasseurs
uand un acteur, ou plutôt quand le personnage qu'il représente entre en scène, il doit se préoccuper entièrement de son rôle et nullement du public. — Mais si, pour une raison quelconque, il se trouve — en dehors de toute comédie, drame ou vaudeville — avoir quelque chose à dire à ce môme public, il s'avance gravement vers la rampe, et parle après avoir fait trois saluts. — Le parterre, satisfait de sa politesse, l'écoute comme individu, sauf plus tard à le siffler comme artiste.
Or, dans ce moment, je m'avance, humble conteur et la plume à la main, vers la rampe de cette revue : je fais respectueusement les trois saluts d'usage au bon public qui veut bien me lire, et je lui demande pardon de parler d'abord de moi, chose que j'ai toujours évitée autant que je l'ai pu, chose qui ne m'est nullement agréable, mais que je regarde aujourd'hui comme indispensable pour donner à mon récit le cachet de vérité qui lui appartient.
Je me suis très long-temps Ogurc que j'aimais la chasse, et — conséquence naturelle de cette illusion — j'avais des chiens de toute nature et des fusils de tout calibre. Je me faisais scrupuleusement délivrer un port d'armes à l'approche du 1er septembre, et je consa-
(1) La reproduction de cet article est interdite.— Une indisposition de M. le marquis de Foudras, nous oblige de remettre à une autre livraison la An de sa nouvelle : un Tavolazzo en Piémont ; une chaise au coq de bruyère dans les Alpes.
(Note du Directeur.) TOME XII. 4
crais à l'exercice renouvelé deNerorod, la plus grande partie du temps que je passais en Franche- Comté. t
Sitôt qu'à l'orient une ligne blanche rayait le sombre manteau de la nuit, je partais, mes chiens derrière moi, un fusil sur l'épaule, un verre de rhum dans l'estomac (rien n'est meilleur contre les brouillards du matin) et un cigare entre les lèvres. Toute la journée je battais la plaine et le bois, et je rentrais le soir, brisé, moulu, mais très heureux si je rapportais dans mon sac deux perdrix centenaires ou un lièvre dune maigreur anatomique. — Les vrais chasseurs me comprendront, et je me croyais chasseur.
Hélas! cette illusion s'enfuit comme s'enfuient toutes les illusions, cet amour disparut comme disparaissent tous les amours. Un beau jour, sous différons prétextes, je dispersai mes chiens, à deux exceptions près. Je gardai, pour sa gentillesse, Tambellc, petite chienne noire, créature charmante, tachetée de feu, coiffée de magnifiques oreilles et descendant en droite ligne du chien favori et do la chienne bien-aimée de saint Hubert.
Je gardai de plus, par respect pour son grand âge et ses nombreux services, un vieux braque espagnol aux jambes torses, aux yeux sanglans, aux naseaux fendus; hideux animal, mais merveilleux chien d'arrêt. — Ce braque s'appelle Mars. — J'ai vainement cherché par quelle raison son premier matlrc l'avait aussi ridiculement baptisé. — Etait-ce un mythologique souvenir de madame Vénus, la lorette olympienne? ou bien son nom venait-il tout simplement du mois qui succède à février et pendant lequel il était né?
Or, l'automne dernier, j'arrivais de Paris, fatigué de l'asphalte du boulevart, de la poussière des Champs-Elysées, des tourbillons du Ranelagh, de la chaleur et des couplets des théâtres où m'appelait chaque soir mon métier de vaudevilliste.
Un matin, comme je venais de fumer un nombre indéterminé de cigares, je sentis quelque chose qui se frottait dans mes jambes avec un grognement joyeux. C'était mon vieux, mon fidèle Mars, me témoignant sa tendresse et me regardant con amore.
L'idée me vint d'aller une dernière fois à la chasse. Je visitai mon arsenal et trouvai mes fusils dans le meilleur état. Deux ou trois paires do souliers à robustes semelles gisaient dans un cabinet. Je me couchai de bonne heure en recommandant au valet de chambre de me réveiller à cinq heures du matin. J'avais dès long-temps perdu l'habitude de me lever avant l'aurore, ce qui ne prouve pas, du reste, que j'aie cessé d'être vertueux.
A l'heure dite, j'étais en marche. Mon chien faisait devant moi de joyeuses gambades et semblait avoir complètement oublié les infirmités de la vieillesse.
Je quittai le vallon où se trouve mon nid. Je traversai le village de Quincey, qui devrait être célèbre, car son château fut le premier château de France brûlé en 1793, et je me jetai dans les campagnes coupées de vallées, de collines, de bruyères et de bois qui s'étendent de tout côté dans un rayon de plusieurs lieues.
C'est un curieux pays que la Franche-Comté, cette vieille province espagnole. Nulle part, pas môme je crois dans la Bretagne, si féconde en souvenirs, on n'a conservé plus de bizarres chroniques et d'étranges traditions. À chaque fontaine, à chaque ruine, à chaque roche, se rattachent quelques faits dans la mémoire des habitans du pays. C'est une mine féconde où j'ai puisé plus d'une fois déjà, et où — si Dieu me prête vie — je compte bien puiser encore.
Je longeai la Combe- aux-Nonnes, lieu dont je raconterai quelque jour la merveilleuse histoire. Je traversai les hautes futaies de Dampierre, où saint Maimbeuffc, qui n'était autre, dit la légende, que Cbarles-le-Téméraire échappé miraculeusement à la mort sous les murs de Nancy, vécut en pénitent et finit en martyr. Je saluai l'empreinte de la main sanglante qu'on voit très distincte sur la roche où il s'appuya; je marchai pendant deux lieues encore et j'arrivai dans la forêt dont s'entoure le riant hameau de Valleroy-le-Bois.
Tandis que je pourchassais dans une jeune coupe une compagnie de perdreaux, je vis d'assez loin venir un individu d'un certain âge, revêtu d'un vieil habit vert, coiffé d'un petit tricorne fripé, porteur de ce sabre à lame courbe vulgairement nommé briquet, et d'une plaque brillante qui me le signalèrent aussitôt pour un garde champêtre dans l'exercice de ses fonctions.
Je venais de tirer un perdreau, et le pauvre volatile était tombé par le plus grand hasard du monde. Mon chien, assis sur sa queue, me le tendait au bout de sa gueule, et je rechargeais mon fusil pendant que le garde s'approchait.
Arrivé à quatre pas de moi, il porta la main à son tricorne, en façon de salut militaire, et me dit à la troisième personne, avec une exquise politesse :
— Môsieu est propriétaire d'un port d'armes, je le présuppose.
— Oui, mon brave.
— Môsieu aura bien la complaisance, sauf son respect, de me faire voir la chose. Je prie Môsieu de ne pas faire attention à mon pro-
cédé, mais c'est pour le soulagement de ma responsabilité personnelle.
— Comment donc! vous faites votre devoir.
Et j'exhibai le port d'armes de la petite poche qui le contenait dans l'intérieur de mon sac.
Le garde prit avec respect le précieux chiffon, sembla pendant quelques secondes hésiter sur le sens dans lequel il devait l'examiner ; puis, après l'avoir parcouru des yeux, il le replia et me le rendit avec un nouveau salut militaire, en me disant :
— Môsieu est parfaitement en règle !
Mon port d'armes avait deux ans de date, mais le gardesavait peu lire.
J'avais compté là dessus.
— Et maintenant, mon brave, ajoutai-je, maintenant que vous avez soulagé votre responsabilité jwrsonnclle, ne me conduirez-vous pas à quelques compagnies de perdreaux? Vous devez connaître les bons endroits. Ensuite, nous irons à Valleroy, et je vous engagerai à boire une bouteille de vin avec moi, dans une auberge quelconque. 11 y a une auberge, n'est-ce pas?
— Je crois bien, Môsieu, et tenue par mon beau-frère, Jean-Louis Legoux, encore.
Ceci était rassurant. Je me remis en'marche sous la conduite du garde, et si je ne remplis pas mon sac, ce ne fut vraiment pas sa faute.
Tout en marchant, il trouva moyen de m'app rendre qu'il était un esprit fort ; qu'aux veillées de M. le maire, le maître d'école lisait tout haut le Constitutionnel et deux ou trois volumes du Voltaire des chaumières à quelques élus dont il faisait partie, et qu'enûn, lui, garde champêtre, par un sentiment bien entendu de sa dignité d'homme, ne saluait pas M. le curé quand il le rencontrait.
Sur les deux heures de l'après-midi, le ciel se couvrit au couchant de grands nuages d'une teinte cuivrée qui présageaient un orage.
— Je crois, sauf meilleur avis, Môsieu, me dit le garde, qu'il serait à propos, tout d'méme, de tirer drèl sur Valleroy. Sans ça nous allons avoir un bouillon dessus et soigné ; le temps a l'air de s'embarlificoter là bas.
— Allons, dis-je.
Je rappelai Mars qui me suivit la langue pendante, et nous reprîmes à grands pas le chemin du village. Comme nous suivions une tranchée large et ombreuse, nous pas-
sâmes devant uno hulte abandonnée. La toiture n'existait plus, et Ton pouvait voir par la porte et par dessus les murailles, que Tintérieur était envahi par les ronces, les épines et les arbustes parasites de toutes sortes. Cette masure, construite en grosses pierres moussues, n'avait rien de remarquable, et j'aurais passé sans même y jeter un coupd'œil. Ce fut donc avec un étonnement profond que je vis mon compagnon hâter le pas en se signant dévotement.
— Pardieu ! pensai-je, voilà qui est bizarre ! Un homme qui ne salue pas son curé, un homme qui, chez M. le maire, écoute le maître d'école ânonncr les tartines du Constitutionnel, et qui fait le signe de la croix devant quatre murailles croulantes !
— Est-ce donc une ancienne chapelle? lui demandai-je.
— Ma fine, Môsieu, je ne sais pas.
— Mais pourquoi avez-vous fait le signe de la croix en passant devant cette ruine ?
— Tout chacun au pays ils en font autant, et l'on dit que celui qui ne le ferait pas itou, mourrait dans l'année.
— Et pourquoi dit-on cela?
— Ma fine, Môsieu, je ne sais pas.
Evidemment il n'y avait rien à tirer de mon compagnon ; nous continuâmes notre chemin.
Nui souffle d'air ne passait sous les arbres. La chaleur était étouffante. Les oiseaux se taisaient dans le feuillage avec une sorte d'effroi, et de sourds grondemens roulaient a l'horizon. L'orage approchait.
— Allons, Môsieu, me dit le garde, emboîtez le pas et plus vile que ça ! v'ià l'bouillon qui arrive.
Cinq cents pas plus loin nous étions à l'entrée d'une clairière au bout de laquelle on voyait le clocher de Valleroy. Dix minutes après, nous longions une maison, la première du village de ce côté. Je remarquai avec surprise que cette maison, entourée d'un enclos entièrement en friche, était aussi délabrée que la masure du bois. La charpente s'effondrait. Les châssis des fenêtres étaient aux trois quarts pourris, et les volets pendaient disloqués. Dans l'enceinte, près de l'un des murs latéraux, croissait un chêne énorme au tronc moussu, aux branches noueuses, dont quelques unes entraient à l'intérieur par l'une des fenêtres de l'unique étage. Les ronces formaient, entre les montans de la porte, une barrière tellement épaisse, qu'il était évident que depuis bien des années celte maison était déserte.
Le garde champêtre, en passant, non seulement se signa, mais encore ôta tout-à-fait son petit tricorne.
— Qu'est-ce que cette maison? lui dis-je.
— Toujours la même histoire, Môsieu.
— Quelle histoire?
— Môsieu, les anciens la savent, mais moi, ma fine non.
Mon guide, comme on le voit, mettait peu de variété dans les formules de ses réponses.
Nous traversâmes le village, et nous arrivâmes à Tau berge, très reconnaissante au paquet de fougères sèches qui pendait au dessus de la porte.
Au moment où nous franchissions le seuil, lo tonnerre éclatait au dessus de nos tètes avec un bruit métallique et strident, et des gouttes de pluie commençaient à battre, larges et sonores, la poussière de la rue.
— Bonjour, sœur, dit le garde à une paysanne assez fraîche qui débarbouillait un enfant ; où est Jean-Louis Legoux ?
— A Fécurie-, je m'en vas le quérir. Oh! eh! mon homme?
— Quoi que c'est, femme? répondit en entrant un paysan de mine joviale.
— Jean-Louis Legoux, dit mon guide, v'ia Môsieu qui veut boire bouteille, donne doux verres et tire au bon tonneau.
Je priai mon hôte d'apporter un troisième verre pour lui, il fut infiniment sensible à celte politesse.
La salle où nous nous trouvions, était semblable à la principalo pièce de toutes les auberges de village. Au milieu, une haute cheminée dont le manteau supportait les plats d'étain des repas de noces. Contre l'âlre, des chaudrons de dimension babylonienne. Les quartiers de lard de deux porcs, pendaient aux solives enfumées du plafond.
L'ouragan grondait au dehors. La rafale roulait sur les toits, et le vent s'engouffrait avec fracas dans le tuyau de la cheminée; il était impossible de songer à se remettre en route.
La tourmente dura jusqu'au soir. Quand le temps se calma, l'obscurité était déjà profonde et la chute de toutes les cataractes du ciel avait défoncé les chemins. Je pris le parti de passer la nuit à l'auberge de Valleroy.
Le garde champêtre me proposait de venir chez M. le maire prendre ma part du Constitutionnel, je préférai faire inviter les anciens de l'endroit à venir passer la soirée autour d'une douzaine de bouteilles
à cinq sous le litre. Grâce à cette libéralité, je parvins à savoir les détails suivans sur la chronique des deux maisons désertes.