‹ Journal des chasseursChapitre 2 sur 74 · LA DANSE · texte numérisé non relu

LA DANSE

Un soir, — il y a long-temps do cela, — vingt paysans à peu près étaient réunis dans une grange de Valleroy, et c'était, je vous assure, une joyeuse assemblée.

On avait tranformé en salle de danse la grange en question, éclairée par cinq ou six lanternes. Au fond, sur une estrade formée de planches soutenues par des tonneaux, trônait triomphalement l'orchestre, composé d'un joueur de cornemuse et d'un joueur de violon.

Au bruit do la musique criarde, résultant des dissonances de ces deux inslrumens, quatre couples sautaient en mesure, traçant d'une façon plus ou moins gracieuse, des zig-zags multipliés dont notre danse parisienne du grand monde ou de la Chaumière ne pourrait même, de fort loin, donner aucune idée. Les grands parons faisaient galerie. Quand, de temps en temps, la musique se taisait, quand un moment de repos avait lieu après les grotesques évolutions, quand, enfin, l'attention générale se portait ailleurs, on entendait dans quelque coin obscur le bruit d'un gros baiser auquel succédaient de longs et bruyans éclats de rire.

Nul ne se scandalisait, car c'était sans aucun doute un ûancé qui prenait cette licence à l'endroit do sa promise, et le bon motif justifiait la chose.

Les garçons étaient grands et forts; les filles quelque peu massives et boursou filées, mais fraîches et vermeilles. Le sang des générations ascendantes s'était transmis à la jeune génération dans toute sa pureté, dans toute sa vigueur.

Un des couples aurait pu se faire remarquer cependant par sa dissemblance avec ceux qui l'entouraient. Le jeune homme était grand, mince et brun. Sous ses grossiers vôtemens se devinaient des membres moins lourdement taillés, mais d'une force aussi herculéenne que ceux de ses compagnons. Son regard était plein do flamme, et son visage respirait la franchise et l'énergie.

La jeune fille qui s'appuyait à son bras, était belle de celte beauté divine prodiguée par Rubcns à quelques unes des femmes qu'il a

peintes. Ses traits étaient Ans et doux, quoique brunis par le soleil ; sa taille, que jamais le corset n'avait tourmentée, s'amincissait près des hanches qui se développaient vigoureusement, et son mouchoir de coton, quelque peu dérangé, trahissait la richesse des contours de son buste.

Il faisait chaud; elle avait ôté ce bonnet à larges ailes, appelé câline, que portent les paysannes franc-comtoises, et rien n'égalait la magnificence de sa chevelure brune négligemment roulée autour d'un peigne de corne. Au milieu de Tune des figures de la danse, ce peigne était tombé, et ses cheveux, se déployant, l'avaient pendant un instant enveloppée jusqu'aux pieds comme un manteau de velours. L'habitude des travaux de la campagne n'avait pu déformer sa main, qui n'était pas blanche mais dorée, et son petit soulier à lourde semelle était trop large pour son pied. Cette jeune fille avait vingt ans et de grands yeux bleus fort tendres.

D'après le portrait que je viens de tracer, on comprendra facilement les longs regards pleins d'ivresse et d'amour que son partner lui jetait souvent, et auxquels elle répondait par un demi-sourire, par un demi -regard doux et voilé.

Le jeune homme se nommait Michel ; la jeune fille s'appelait Jeanne. Ils étaient promis, ou fiancés, si l'on- aime mieux. Le mariage devait se faire après la Toussaint; on était alors au commencement de septembre.

Les danseurs venaient de se remettre en place. Le violon et la cornemuse, après un prélude fort artistique, commençaient, sur un air du pays, des fioritures de leur composition qui ne manquaient point du tout de style, quand la porte de la grange s'ouvrit et laissa voir un nouveau personnage, que nul n'attendait et que tous accueillirent avec empressement.

Ce n'était rien moins que le fils du paysan chez qui la fôte avait lieu, et qui, parti depuis huit ans pour l'armée, revenait au village sans avoir annoncé son retour.

Comme on le pense bien, la danse fut interrompue.

Chacun lui tendit la main, chacun lui fit fete, et tandis que sa mère le pressait dans ses bras avec des larmes de bonheur, les garçons examinaient son costume et ses moustaches, et les jeunes filles se disaient entre elles :

— Comme il est devenu bel homme, le Pierre !

Le soldat rendit toutes les poignées de main, embrassa toutes les filles, et dit en arrivant à Jeanne :

— Morbleu, ma petite cousine, vous êtes lu plus jolie commère que j'aie jamais rencontrée ! Et il ajouta mentalement : Pourtant, je me flatte d'en avoir connu fort intimement quelques unes!

Jeanne rougit beaucoup sous le baiser de son cousin.

— J'espère bidn, continua Pierre, que Ton va se remettre en danse ! et pour fêter mon retour, mon père va nous monter quelques cruches de son vin de l'an passé. N'estrce pas, père?

— Pardieu ! mon gars !

Le vin fut apporté, et les danses recommencèrent plus joyeuses et plus vives.

— Ça n'est pas mal, dit le soldat après avoir regardé pendant un instant ; ça n'est certainement pas mal, mais ça n'est pas toul-àfait bien ! Je m'en vas vous montrer comment nous dansons à la garnison.

Et tout en retroussant sa moustache de la main gauche avec cet inimitable geste du troupier conquérant, il offrit sa main droite à Jeanne, se mit en place, et exécuta, au grand ébahissement des spectateurs, une danse d'assez haut goût, qu'il termina en faisant tourner deux ou trois fois sa danseuse sur elle-même.

Tout en lui donnant le baiser qui complétait la ûgure, il lui dit à l'oreille :

— Parole d'honneur, petite cousine, je sens que je vous adore ! Le soldat, comme on voit, ne perdait pas de temps.

Jeanne, cette fois, ne rougit pas, elle pâlit. Michel ne s'aperçut de rien.

Le père de Jeanne s'approcha de Pierre quelques instans après, et lui dit :

— Tu seras bientôt de noce, mon garçon.

— De noce, mon oncle ! comment cela?

— Et garçon d'honneur, encore l ta cousine épouse, à la Toussaint, Michel ; tu sais, Michel que voilà là bas, Michel, ton ancien camarade.

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