UN ÉPISODE DE LA (MASSE AU LOUP
(Correspondance.)
Noos avons reçu ce mois-ci de l'un de nos abonnés, lieutenant de louveterie, la lettre suivante :
« Grancey-sur-Ource, près Mussy-sur-Seine Aube), le 20 novembre 1847.
» Monsieur le Directeur,
» Chaque chasseur a sa spécialité : les uns chassent le lièvre, les autres le cerf; ceux-ci préfèrent le marais, ceux-là le bois ou la plaine. Quant à moi, Monsieur, je ne connais que deux belles chasses : le sanglier et le loup. C'est donc de cette dernière dont j'ai à vous entretenir pour vous citer un fait tout exceptionnel que je n'ai pas encore observé dans toute ma carrière de veneur.
» En ma qualité de lieutenant de louveterie de l'arrondissement de Châtillonsur-Seine , je suis prévenu par les maires des communes toutes les fois que les gardes du pays ont connaissance de quelques portées. Aussi en suis-je, depuis 1830, à mon quatre-vingt-quatorzième loup : c'est vous dire que j'en ai beaucoup chassé et que j'en ai vu davantage encore. Eh ! bien , je n'ai jamais rien rencontré de semblable à ce qui existait cette année dans mon voisinage. Voici le fait :
» Dans les premiers jours d'octobre dernier, je fus prévenu qu'une louve, accompagnée de cinq louvarts, avait été vue dans les vignes de la commune de Villcrs, à deux lieues de chez moi. J'envoyai, dès le lendemain matin, faire le bois , et à dix heures j'étais au rendez-vous. Au rapport , mon piqueur me dit avoir la louve et sa suite rembûchés daus un buisson de quarante hectares, séparé de la masse de la forêt par un petit vallon de cinquante mètres de largeur au plus.
» Au premier coup de voix, la louve débûcha en plaine ; un louvart très bien chassé pendant deux heures était sur ses fins, lorsqu'il fut tué d'un coup de fusil. Ln second louvart, attaqué immédiatement, fut pris au bout de deux heures et demie. Pendant que les chiens chassaient ce dernier, j'aperçus à cent cinquante pas de moi les trois autres louvarts qui vidaient l'enceinte , et quelle ne fut pas ma surprise en découvrant que celui qui marchait en tète était noir comme l'ébène. Notre second loup pris, je fis mettre les chiens sur la voie des trois fugitifs; mais il était tard: la meute fatiguée rapprocha mollement, et il fallut renoncer à une nouvelle attaque.
» Par diverses circonstances qu'il est inutile de vous rapporter, je fus quinze jours sans pouvoir aller rendre visite à mes loups, et, cependant, le loup noir était, comme vous le pensez bien, l'objet de ma convoitise. Enfin, le 2h octobre, nouveau rembûcher dans la même enceinte. A l'attaque, la louve entraine les chiens; impossible de rompre, et ce n'est que six heures après que nous pouvons revenir a notre enceinte. Le loup noir se donne à son tour aux chiens, se fait chasser deux heures, reçoit sept coups de fusil sans attraper une seule
égratignure ; la nuit étant survenue, nous sommes contraints d'abandonner la partie et de rentrer bredouille.
» Le 30, nouvelle attaque. C'est encore la louve qui fait les frais de la journée : Tirée de doux coups, elle donnait quelques rougeurs; mais le vent était si violent, que la chasse fut promptement perdue, et les chiens rentrèrent seuls à la maison.
» Le 6 novembre, les trois louvarts étaient détournés pour la quatrième fois, mais ce jour-là sans leur mère : il est probable qu'elle aura succombé à la suite de la chasse du 30, où elle avait été blessée. Après quatre heures, le louvard attaqué fut pris à l'aide de six coups de fusil.
» Le 10 et le 12, je revins sur les lieux; rien au rapport Enfin, le 17, je lis une dernière tentative qui eut un plein succès. Mes deux loups étaient détournés, et je fus assez heureux pour attaquer le loup noir, qui, après une heure de chasse, reçut une balle en pleine poitrine.
» Il a 22 pouces de hauteur, est noir jais et a la queue bien fournie ; ses pattes sont garnies de forts éperons, du reste toutes ses formes sont identiquement semblables à celles du loup ordinaire.
» Parmi les animaux domestiques, on rencontre souvent des variétés ; mais parmi les animaux sauvages, on cite bien peu d'exemples de ces bizarreries. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce loup noir est de la même portée que ses quatre frères.
» ?l 'ayant jusqu'à ce jour rien vu de semblable dans nos pays, j'ai fait empailler l'animal.
» Je serais heureux Monsieur le directeur, si vous étiez assez bon pour me dire ce que vous pensez de ce cas tout particulier. » Agréez, je vous prie, l'assurance de considération la plus distinguée (1).
» Ravelet,
» Lieutenant de louveterie de l'arrondissement de Cbàtillon-sur-Seine. •
(I) Le fait curieux que notre correspondant, M. Ravelet, a l'obligeance de nous signaler, n'est pas le premier de ce genre qui soit parvenu à notre connaissance. Il y a quatre à cinq ans environ, Fortin, ex-piqueur du duc de Bourbon, actuellement retiré à Exnies, dans l'Orne, où il fait une guerre acharnée aux loups, avait découvert une portée dans laquelle se trouvait également un louveteau noir comme l'ébène. Ce louveteau lui fut acheté par M. Pelvey-Desmares, lieutenant de louveterie de l'arrondissement de Falaise, bien connu des abonnés de ce journal par ses intéressantes étude» physiologiques sur Tinsiincl des animaux, études qui nous ont valu plusieurs excellens articles signés de lui. Plus lard, quand le louvart fut devenu loup, M. Pelvey en fil dommage au Jar<lin*du-Roi ou il est encore aujourd'hui renfermé dans la même cellule qu'un loup nankin pris au piège a Bois-Boudran et donné par MM. de Greffulhe à la Ménagerie. M. le marquis de Perlbuis a tué, il y a quinze ans, un loup entièrement blanc, qui figure actuellement dans le cabinet de M. le comte de Nanleuil. Enfin, au mois de mai dernier, sous te litre : A propos d'un loup blanc, M. le vicomte deTarragon nous a aussi signalé deux individus, mâle et femelle, tués par lui et M. le vicomte de Déservillcrs, et appartenant à des variétés blanches.
Quant anx causes particulières <Toù peuvent provenir ces anomalies, nous serions fort embarrassé tout le premier pour les déduire, et nous laissons ce soin aux naturalistes peut-être à cet égard non moins indécis que nous. (Noie du Directeur.)