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AU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE

1844. (Suite.) (1)

DEPART DE CONGEIXA (Suite).

Au point du jour, ayant fait seller nos chevaux, je partis avec Sblokan pour me mettre à la recherche de Campion. La plaine, naguère si magnifique, présentait partout des traces de l'ouragan; de tous côtés gisaient des arbres gigantesques, brisés comme de faibles roseaux par la furie des élémens déchaînés. A la vue de tant de désastres, je craignis que mon compagnon n'eût péri victime de son indomptable passion pour la chasse.

Arrivé sur les lieux où je l'avais laissé la veille, mes alarmes augmentèrent encore. Après avoir jeté sur tous les environs un coup d'œil scrutateur, ne ponvant le découvrir de mes regards, je me mis à l'appeler à grands cris ; les seuls échos de la montagne répondirent à cet appel réitéré. A la fin, les aboicmens lointains d'un de nos chiens se firent entendre, et j'aperçus alors mon diable de Campion perché sur un roc d'où il me faisait signe d'approcher. Je le trouvai assis dans le fond d'une crevasse, mais pale comme un spectre, les yeux éteints, les cheveux collés sur le front, et réchauffant ses membres engourdis auprès d'un feu misérable qu'il avait réussi à allumer. A son côté, était le fidèle Ouaal, plus mort que vif. En effet, le Cafre, lui, beaucoup moins vôtu que Campion, avait tellement souffert dans cette nuit désastreuse, que son teint de noirâtre en était devenu presque blanc.

Auprès du feu gisait inanimé un troisième acteur, c'était le tigre. Ainsi que l'avait prévu Campion, sa mort n'avait offert aucune difficulté. Au point du jour, ayant lancé dans le fourré le seul chien qui lui restait, l'animal s'était trouvé si fort engourdi par le froid et si affaibli par suite des blessures reçues la veille, qu'il avait pu l'achever presque à bout portant. C'était un superbe animal, tant par sa taille que par la beauté de sa fourrure ; il mesurait six pieds deux pouces, depuis les moustaches jusqu'à la naissance de la queue.

C'est improprement que les colons du Cap donnent à ces animaux le nom de tigres, ce sont des panthères; le tigre n'existe que dans l'Inde. C'était donc une véritable panthère, c'est à dire Yoncc de liuffon, le pardalis des Grecs, la panthera des Romains, et enfin le leopardus des Latins modernes.

(I) Voir, pour le cnmmencemcnl de celle pnb'icalion, les livraisons de mars, avril, mai, juin, août, septembre, octobre el décembre <846 ; janvier, mars, juin, août cl septembre 1847. — 40«- et IIe année.

La panthère appartient exclusivement à l'Afrique : sa demeure ordinaire est dans les bois et dans le voisinage des fleuves. Entre les animaux sauvages, ceux qu'elle chasse de préférence sont l'antilope, le buffle, mais surtout les singes dont elle est très friande et qu'elle poursuit avec une agilité prodigieuse jusqu'à la cime des arbres. Bien que la panthère se fasse remarquer entre tous les individus de la race féline par son extrême férocité, néanmoins elle se jette rarement sur l'homme, à moins que celui-ci ne l'attaque. Cependant, suivant Gampion, sa rencontre est beaucoup plus redoutable que celle du lion. Un grand naturaliste français a dit bien avant nous : « Le lion n'arrive jamais à la sourdine, il n'attaque jamais en traître; il s'annonce toujours par des rugissemens affreux. Il donne lui-même le signal de la défense, comme s'il montrait plus de confiance dans sa force ou qu'il mit plus de noblesse dans l'attaque. L'autre, au contraire (le tigre ou la panthère), unit la perfidie a la férocité; il arrive toujours sans bruit, se glisse avec adresse, saisit l'avantage, et, sautant sur sa proie, l'enlève avant qu'on se soit douté de son approche. »

Le même jour, nous fûmes coucher sur les bords du Sinkwazy, autre rivière considérable qui coule à cinq milles de là.

Le 27, nous étions parvenus au centre d une vaste plaine extrêmement boisée, lorsque mon ami, se trouvant à cheval en avant du chariot, revint au galop en me criant : ma carabine ! ma carabine 1

— Qu'avez-vous vu? lui dis-je, une nouvelle panthère?

— Non, non. Ce sont des pique-bœuts.

— Des pique-bœufs ! Qu'est-ce donc que ce diable d'animal ? est ce un carnassier, un amphibie, un

— Prenez votre fusil, chargez-le à balle, et leste en selle, suivez-moi, à tantôt les explications.

Nous longions silencieusement la lisière d'un bois conligu, quand l'un de nos conducteurs ayant fait claquer son fouet, un immense troupeau de buffles débâcha brusquement devant nous et se mit à galoper à toutes jambes dans la plaine, sans nous donner la chance d'un seul coup de fusil à faire*

— Ah ! ça, dis-je à Cainpion tout désappointé par suite de ce contre-temps fâcheux, sont-ce là les singuliers pique-bœufs dont vous me faisiez fête?

— Non, mon cher, me dit-il; mais je savais d'avance que nous allions voir ces buffles. Le pique-bœuf, lui {bupfmga africana) , est un oiseau de la grosseur d'une pie-grièche ; il se nourrit d'insectes, et particulièrement de ces vers en larves que les taons déposent sous la peau des buffles; aussi le voit-on souvent se percher sur le dos de ces animaux, et lui entamer le cuir à coups de bec pour en tirer ces larves. C'est de là que lui vient son nom de pique-bœuf. Or, j'en avais vu voltiger sept à huit devant moi, et, comme je vous l'ai dit, je savais, à n'en pas douter, la rencontre que nous allions faire. Quel imbécile que ce Cafre !

A mesure que nous avancions dans la plaine, le sol s'offrait à nous profondément foulé et portant de fraîches empreintes de pas d'éléphans et de rhinocéros ; partout des branches d'arbres récemment brisées jonchaient notre route; tout, enfin, nous aunonçait la présence de ces grands mammifères avec lesquels nous désirions depuis si long-temps nous trouver face à face.

Vers les deux heures, nous eûmes à gravir la pente douce d'une colline, dont le sommet devait être le nec plus ultra de ce voyage. Nous venions d'atteindre

le Toogela (prononcez Touguéla), rivière considérable qui sert de limite naturelle aux vastes domaines de Panda, roi des Amazoulous : ses bords, obstrués de massifs impénétrables,s'opposant à toute tentative de la traverser avec le chariot, nous résolûmes de dresser là noire tente.

L'examen de ce plateau élevé dont le sol est jonché de débris d'animaux, tels que cornesde buffles et de gazelles, lanières de cuir d'hippopotame, etc. nousattestait que cet endroit est fréquemment un Heu de halte pour tes chasseurs. C'est là, eu effet, qu'ils viennent camper pour se mettre a l'abri deséléphans et jouir du ravissant coup d'oeil de la rivière.

Il serait difficile d'imaginer une perspective à la fois plus riante et plus grandiose que cette vallée, dont voici les principaux points de vue. A droite, au premier plan, s'étendent çà et là de fraîches savanes clair-semées de quelques bouquets d'arbres ; plus loin, s'élève une sombre forêt qui se développe jusqu'aux bords de la mer ; à gauche, coule le Toogela qui déroule majestueusement sa nappe argentée entre deux chaînes de collines parallèles. En tout temps, ce fleuve pittoresque est sillonné d'une multitude Innombrable d'hippopotames, et, dans le jour, ses deux rives sont Infestées de crocodiles qui viennent s'y épanouir au soleil.

Malgré l'abondance de grand gibier qui règne dans la vallée, nos premières chasses n'y furent pas très heureuses. Dès le lendemain, partis pour nous mettre à l'affût des hippopotames sur les bords du fleuve ; nous ne tardâmes pas à découvrir que nous étions venus trop tard ; en effet, aucun de ces aquatiques ne s'y trouvait en arrière, et tous étaient à s'ébattre au milieu des eaux, mais hors de portée.

L'envie de visiter l'embouchure de ce grand fleuve nous conduisit jusqu'aux bords de la mer. Les vertes pelouses que nous foulions, exhalaient au loin une odeur balsamique des plus suaves et étalaient sous nos pas tous les riches trésors du printemps de l'Europe. Mais le trait le plus caractéristique de la végétation luxuriante qui règne à Natal, c'est, sans contredit, la hauteur à laquelle y parvient l'herbe de Guinée ( panicum altissimun ) : élevée de quatre et quelquefois de six à huit pieds, cette plante forme d'immenses forêts herbacées, où des troupeaux entiers d'éléphans et de buffles errent sans être aperçus. A chaque pas, nous remarquâmes, en effet, des traces encore récentes de ces animaux ; mais 11 fallut nous contenter de les voir par pied, comme on dit en termes de vénerie. Au retour, nous nous indemnisâmes sur les pintades en les tirant à

Vers les dix heures, la beauté de la soirée et un clair de lune magnifique nous engagèrent à rendre une nouvelle visite aux hippopotames. Mais à peine fûmesnous arrivés à notre affût, que nous nous vîmes assaillis par d'innombrables essaims de moustiques ; bientôt la place ne fut plus tenable et nous revînmes nous coucher à demi dévorés par ces détestables insectes.

La journée du 30 ne fut pas plus chanceuse : partis à cheval avec tons nos chiens, pour une chasse aux buffles, nous longeâmes toute la lisière des grands bois qui bordent la rive droite du fleuve. La meute, par ses fréquens aboiemens, nous signala plusieurs rentrées encore fraîches ; elle réussit même à mettre sur pied plus d'un troupeau de buffles, mais aucun animal ne sortit en plaine. En un mot, nous serions encore revenus au logis les mains vides, si nous n'eussions trouvé,

chemin faisant, des nèfles et une sorte d'abricot sauvage dont nous fîmes une ample récolte.

Le 31 , fatigué de notre promenade inutile de la veille, j'avais dormi plus tard que de coutume. Campion, lui, sans me prévenir de son excursion matinale, était depuis long-temps à l'affût des hippopotames. J'allais partir à sa recherche, lorsqu'un coup de fusil se fit entendre du coté de la rivière.

— Allons, courage ! me dit Auguste à son retour, je t'apporte de bonnes nouvelles. Parbleu! ce n'est pas malheureux, ajouta-t-il en déposant son arme, car depuis deux jours nous avions une chance infernale. Figure-toi qu'un hippopotame colossal, gigantesque, pyramidal, vient de faire le plongeon sous une de mes balles. L'annonce de ce beau coup remplit de joie notre tente. Après un frugal déjeuner, trois de nosCafres s'armèrent chacun d'une hache, et nousnoas mimes gaiment en route pour aller prendre possession du monstre aquatique.

11 est bon d'observer ici que lorsqu'on blesse mortellement un hippopotame, il disparaît toujours au fond de l'eau, et ne remonte à la surface que quand toute chaleur vitale l'a entièrement abandonné; cette remarque est indispensable pour l'intelligence de notre récit.

En arrivant en vue de notre animal, nous le trouvâmes flottant presque au milieu de la rivière ; mais, soit que la téte se fût enfoncée dans la vase, soit que le corps lui-même fût retenu par des plantes aquatiques ou des racines, il était là, immobile comme une barque chavirée, et le haut seul de sa croupe apparaissait à la surface. Il nous fallut donc construire un radeau afin de pouvoir l'aller dégager. Nous taillâmes à l'aide de nos haches quelques troncs secs de maogliers, qui, réunis ensemble avec de fortes lianes, nous eurent bientôt formé une espèce d'embarcation passable. Robinson Grusoé dans son lie, ne se fût pas montré meilleur charpentier que nous.

Il pouvait être environ neuf heures quand nous lançâmes notre radeau sur le fleuve. Ce fut Ouaal qui, muni d'une perche en guise d'aviron , s'embarqua dessus avec ordre de descendre le courant, de joindre l'hippopotame, de l'amarrer solidement à son train, et puis de se laisser dériver avec, pour aborder à l'endroit le plus proche. Le Cafre ne remplit qu'à demi ces instructions , D'abord, il descendit assez bravement le fleuve; mais, arrivé non loin de l'animal, il aperçut là les têtes hideuses d'une foule de crocodiles alléchés d'avance par cette proie flottante ; saisi d'épouvante à la vue de ces redoutables amphibies, le pauvre diable perdit complètement la boule, et sautant sur la croupe du monstre , il s'y assit à califourchon, abandonnant le radeau qui s'en fut à la dérive.

La vue de ce mauricaud de Cafre, accroupi comme un bab ouin sur le dos de l'hippopotame, avait en soi quelque chose de si grotesque, que nous partîmes tous d'un immense éclat de rire. Le pauvre Ouaal, lui, était bien loin de parla" ger notre hilarité, et 11 paraissait fort inquiet sur sa position critique ; tout-àcoup il se dressa sur ses deux jambes, se mit à gesticuler en beuglant comme uo veau, et nous improvisa une kyrielle de lamentations lout-à-fait rlsibles. Je n'aurais rien compris à son baragouin, sans Campion qui avait soin de me traduire ses tirades les plus pathétiques. Je ne sais où le coquin puisait tant d'éloquence, mais, en vérité, il nous débita des phrases à toucher le cœur; à sa place, le grand Bossuet lui-même n'eût pas mieux péroré.

C'était la frayeur qui lui inspirait toutes ces belles choses : pour le rassurer,

nous tirâmes sur la rivière je ne sais combien de coups de fusil qui firent disparaître successivement tous les crocodiles ; mais c'était user nos munitions en pure perte ; car Campion eut beau certifier à Ouaal qu'il ne courait plus aucun danger , qu'il n'avait qu'à se laisser glisser le long de l'animal et à regagner le rivage a la nage sous la protection de nos balles, autant en emporta le vent, toutes ses exhortations furent vaines. Le Cafre, toujours sous l'empire delà terreur, tint bon sur son hippopotame qu'il ne voulut abandonner d'aucune manière.

Après avoir allumé chacun un cigare, Campion et moi nous finîmes par nous asseoir sur le gazon, bornant tout notre rôle à devenir les auditeurs impassibles des apostrophes du Cafre.

Depuis long-temps, une légère querelle nous divisait d'opinion Auguste et moi; lui, chasseur du Nord, se targuant des faveurs giboyeuses que la nature a réparties sur les départemens septentrionaux de la France, avait la manie de tourner en ridicule les chasseurs du Midi. 11 accablait de sarcasmes le Nemrod marseillais, type dont M. Alexandre Dumas nous a fait une caricature si plaisante dans ses dernières impressions de voyage. C'est à cette source que mon ami puisait ses argumens les plus péremptoires. Voici l'échantillon d'une petite discussion littéraire soutenue ce jour-là, non en présence d'une Académie, mais par devant quatre à cinq cents hippopotames folâtrant dans les eaux du Toogela. Nous venions, à propos de l'étymologie du mot chasser, d'aborder la question délicate du droit de chasse, question qui touche de bien près à la question du droit commun.

— Trêve de politique ici, me dit mon compagnon, nous en aurons par dessus la tète ànotre rentrée en France. Mais ton étymologiedu mot chasser, soit dit entre nous, n'en est pas moins souverainement ridicule. Je soutiens, moi, que chasser vient du mot latin captare, rechercher, poursuivre.

— Quelle est ton autorité? lui répliquai-je.

— Ménage, le plus profond de nos étymologistes.

— Ménage, le facétieux ami de Chapelain si justement ridiculisé par l'Horace français?

— Lui-même.

— Eh bien ! Je t'en fais mon compliment ; mais, si c'est là ton autorité, j'en suis bien fâché, je la récuse. Ménage était si décrié de son vivant pour l'absurdité de ses étymologics, que je n'ai jamais oublié cette éplgramme qu'on fit courir sur le pauvre homme; tu te la rappelles:

Al fana vient é'equus, sans doute , Mais il faut avouer aussi, Qu'en venant de là jusqu'ici, Il a bien changé sur la roule.

Or, il y a autant d'analogie entre chasser et captarc qu'entre eijuus et alfana.

— Une épigramme est un mauvais argument; je soutiens, moi, que l'étymologie de Ménage est parfaite. Mais voyons un peu après tout, monsieur le docte critique, quelle est donc la vôtre, s'il vous plail?

— La mienne u'est pas de mon crû ; je la puise daus l'examen critique des

dictionnaires de la langue française de Charles Nodier ; ce grand chasseur de bouquins nous assure qu'on a dit anciennement tacher do mot latin mgittare, percer de flèches, et que l'expression actuelle de chasser n'est qu'un dérivé du terme sacher. Telle est son opinion, et je l'adopte.

... . . . Cette grave question est encore pendante entre Campion et moi,

nous la laisserons résoudre par de plus habiles.

Cependant, la position d'Ouaai devenait de plus en plus embarrassante. Le Toogela est tellement infesté de crocodiles, que le Cafre courait grand risque d'être dévoré par eux avant de pouvoir gagner la terre ferme. En vain, nous lui donnâmes de nouveau le conseil de se jeter à la nage ; en vain, nous suppliâmes ses camarades d'aller à son secours. Exhortations, menaces, tout fut inutile. La nuit approchait, que faire ?

Campion finit par se dévouer lui-même pour tirer son chasseur favori du mauvais pas où il s'était engagé.

Un autre radeau fut construit à la hâte : Auguste s'embarqua seul dessus, puis, le manœuvrant tant bien que mal à l'aide d'une perche, atteignit l'hippopotame, l'attacha au radeau, et, le remorquant avec Ouaal toujours cramponné sur son dos, parvint heureusement à regagner le rivage. — Autant dans sa douleur le Cafre avait déployé d'éloquence verbeuse, autant il montrade reconnaissance expansée à l'égard de son jeune libérateur ; mais, chose à peine croyable, celte scène n'avait pas duré moins de huit à neuf heures, et telle était la volubilité du patient, que pendant tout ce temps il n'interrompit pas une seconde le débit de ses jérémiades.

Après avoir attaché l'animal au tronc d'un manglier, nous reprîmes galment le chemin de latente. La journée du 1" novembre fut employée au dépècement de noire proie. C'était un vieux mâle d'une grosseur prodigieuse. La balle de Campion s'était logée entre l'œil et l'oreille. Nous ne lui enlevâmes que ses dents et son lard, le reste fut abandonné à la voracité des crocodiles. Le jour suivant, nous vînmes nous amuser à tirer ces monstres pendant qu'ils se repaissaient autour de la carcasse; nous en blessâmes plusieurs, mais nous n'en tuâmes qu'un seul qui mesurait dix-huit pieds et demi de longueur, du museau à l'extrémité de la queue.

Le 1er novembre, pendant que nos Cafres s'occupaient a disséquer l'hippopotame, opération aussi longue que laborieuse, Animpoo, l'un d'eux, crut entendre dans le voisinage la détonation d'une arme à feu ; il ne se trompait pas. A notre retour à la tente, nousjy trouvâmes installé un colon hollandais, ancienne connaissance de Campion, et nommé Gerit-Van-Neuwkerke ; nous lui offrîmes l'hospitalité pour la nuit II avait su des indigènes que nous étions à Toogela, et il nous apprit qu'il faisait lui-même partie d'une troupe de chasseurs en route pour cette vallée.

Le 2, notre hôte partit du grand matin pour aller à la rencontre de ses amis.

Vers les trois heures, ils arrivèrent tous à cheval, suivis d'un convoi de quatre chariots. C'était la famille Kempe, fort connue à Port-Natal ; la troupe se composait de dix chasseurs. Le type pur du colon hollandais se peignait sur leur ligure mâle et basanée ; à leur taille gigantesque, à leurs formes athlétiques, à leur attitude martiale, enfin à leur sauvage accoutrement et à leur habileté comme cavaliers, on eût dit des centaures armés. Ils dressèrent leur tente à côté de la

nôtre. Pour fêter leur arrivée, nous leur distribuâmes quelques pièces de noire lard d'hippopotame ; ce cadeau, fort apprécié et fort bien reçu, vint cimenter entre eux et nous l'amitié la plus franche.

Dès le même soir, ils partirent tous ensemble pour faire un coup d'affût dans la presqu'île ; mais ils revinrent fort lard sans avoir brûlé une amorce. Il parait que les moustiques ne les avaient guère moins épargnés que nous l'avant- veille, car je les entendis à leur retour se plaindre, par d'énergiques jurons, des piqûres de ces maudits insectes. Avant de se coucher ils nous proposèrent de nous réunir à eux pour une chasse générale. Inutile de dire que leur invitation fut acceptée de grand cœur.

Le 3, au lever du soleil, nous partîmes tous ensemble avec nos chiens, nous dirigeant vers cette belle forêt voisine dont nous avons déjà parlé.

Après une battue stérile d'environ trois quarts d'heure, les chiens surprirent un éléphant de moyenne taille qui paissait solitaire sur la lisière des bo'ls ; harcelé de toutes parts, il chercha long-temps à nous échapper dans l'épaisseur des fourrés ; mais, à la Ûn, les chiens parvinrent à le faire sortir en plaine. C'était un éléphant femelle ; son aspect hideusement sauvage, son corps rugueux enduit d'une croûte épaisse de boue, la vivacité de ses brusques mou ve mens, la férocité de ses cris éclatans, tout imprimait à celle scène de chasse une solennité grandiose.

Nous eûmes le temps de lui envoyer quelques balles ; mais aucun coup ne fut tiré d'assez près pour être mortel, et après une défense désespérée, l'animal finit par nous échapper en s'enfonçant dans l'épaisseur de la forêt A ses traces sanglantes, nous jugeâmes qu'il devait être assez grièvement blessé ; cependant, plusieurs Cafres furent envoyés à sa recherche le lendemain au matin; mais ils revinrent au bout de cinq heures, sans en avoir eu connaissance.

Après cet incident, nous convînmes entre nous de diviser nos chiens et de tenter fortune dans des directions opposées.

Notre troupe s'enfonça, par un étroit sentier, dans des massifs presque impénétrables. I^a majestueuse grandeur de cette forêt, la hauteur gigantesque des arbres qui la composent sont en harmonie avec les puissans quadrupèdes dont elle est peuplée. Dans ces bois solitaires, dont le soleil perce difficilement l'épais feuillage, on a peine a s'expliquer le développement vivace de plusieurs plantes parasites de la famille des orchidées, fixées pour la plupart sur d'énormes troncs d'arbres : des endroits les moins fourrés s'élève aussi non moins majestueux dans son port que dans sa forme, le superbe cassonia thyrsiflora, qui orne ces lieux enchanteurs de ses larges feuilles palmées.

Nous venions de dépasser un taillis marécageux, quand nos chiens tombèrent sur une troupe de huit sangliers, jeunes et vieux. Surpris à l'improviste, le terrain où nous nous trouvions était si tourmenté, nous étions si rapprochés les uns des autres et si empêtrés surtout au milieu des lianes et autres graminées, que je craignis un instant quelque accident Néanmoins , chacun de nous y mit beaucoup de prudence et d'adresse, et nous tuâmes six animaux sur huit en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter.

Le sanglier d'Afrique (sus afrieanus), est plutôt sauvage que féroce. Cette espèce a beaucoup de rapports, par ses formes générales et par le nombre et la disposition de ses dents, avec celle du porc domestique. Ses défenses ne sont

pas plus saillantes que celles de notre sanglier ; mais ce qui distingue sa hure, c'est une protubérance très volumineuse qu'on voit de chaque côté du boutoir, un peu au delà des canines. Les chasseurs du pays ne font aucun cas de ce gibier ; ils chassent de préférence les autres quadrupèdes, dont la peau ou l'ivoire sont pour eux un objet de spéculation.

Sur ces entrefaites, de nombreux coups de fusils se firent entendre sur notre gauche. C'étaient nos autres compagnons aux prises avec un grand troupeau de buffles, dont ils tuèrent trois individus, un maie et deux femelles.

De retour à la tente, Gampioo qui était aussi bon gastronome qu'adroit chasseur, se chargea de nous faire cuire l'un de nos sangliers, et voici comment il procéda. Sa méthode, dans un long déplacement où bêtes et gens seraient forcés de bivouaquer en forêt, peut devenir une ressource utile. Il fit d'abord creuser en terre une fosse profonde de deux pieds sur trois de large ; un grand feu de bob sec y fut allumé : alors il choisit un jeune marcassin, le vida proprement, le saupoudra en dedans de poivre et de sel, puis, prit une aiguille et du (11 pour lui recoudre le ventre. Le bois ayant été réduit en braise, il fit vider la fosse, y plaça l'animal, qui fut à l'instant recouvert de cendre brûlante ; puis alluma par dessus un autre grand feu qu'on eut soin d'entretenir une couple d'heures (1).

Le soir même, nous retirâmes notre marcassin dans un état si appétissant, si bien doré partout et exhalant un fumet d'une telle délicatesse, qu'il eût complètement éclipsé lês sangliers que Lucullus se faisait servir dans son fameux salon d'Apollon ; c'était un marcassin braisé, et, s'il faut en croire Cicéron, l'épicurien romain se contentait de les mettre à la broche !

Le lendemain, après un copieux déjeuner, nous montâmes à cheval pour pousser une excursion jusqu'au delà du fleuve. Arrivés sur les bords opposés, les ruines d'un kraal considérable s'offrirent à notre vue; nous fûmes leur rendre visite. En fouillant parmi ces décombres, nous trouvâmes deux belles dents d'hippopotame. Le sol, partout jonché de têtes et de squelettes humains, ressemblait à l'un de ces anciens champs de bataille où gissent sans sépulture, desséchés et blanchis par le temps, les ossemens épars des victimes de la guerre. — Hâtons-nous de quitter ces ruines funèbres, dis-je à mon compagnon ; mon cœur se serre à la vue de tant de squelettes ; tout ce qu'on voit ici m'inspire une secrète horreur; il me semble qu'on y respire je ne sais quelle odeur de charnier, fétide, insupportable.

— Partons! partons! me dit-il, je ne demande pas mieux; car ces lieux me rappellent à moi les angoisses d'une nuit mémorable ; mais c'est là toute une tragédie, drame horrible et sanglant, dont le souvenir seul me fait encore frémir d'épouvante.

11 y a deux ans, j'étais venu planter ma tente juste où s'élève en ce moment la nôtres Or, peu de temps avant cette époque, Panda, roi des Amaxoulous, avait fait mettre à mort Koukoo, son propre frère, jeune prince très populaire, dont la grande influence lui portait ombrage. Le farouche tyran ne voulant pas s'arrêter en si beau chemin, résolut d'envelopper tous ses ennemis dans une proscription générale. Il avait une vieille tante, du nom de Mawoa qui ne résidait

(1) Ce procédé est généralement en usage chez les insulaires de l'Océanie.

point à sa cour. Cette princesse, fort aimée chez les Amazoulous, jouissait d'une telle influence dans le pays, que, par le nombre de ses partisans, elle pouvait contre-balancer l'autorité royale. Panda, craignant qu'elle ne cherchât à lever l'étendard de la révolte pour venger la mort de Koukoo son neveu, lui envoya une ambassade avec de riches présens pour l'engager à se rendre auprès de lui. Mais Marwna connaissait trop bien le caractère astucieux du personnage pour donner dans le piège ; elle se tint donc sur ses gardes et ne fit qu'une réponse évasive à ses avances perfides. Panda lui députa une seconde ambassade. Alors, la princesse comprit qu'il n'y avait plus un moment à perdre, et qu'il était prudent de déguerpir si elle ne voulait partager le sort de l'infortuné Koukoo. Elle fit à la hâte rassembler ses troupeaux et se mit en marche sous l'escorte de ses partisans et suivie de deux mille bôtes à cornes pour essayer de gagner Port- Natal. Elle réussit à franchir la barrière que lui opposait le Toogela, mais la plus grande partie de ses bestiaux, au nombre de plus de trois mille, n'eut pas le temps de traverser le fleuve : surpris dans la nuit par un corps d' Amazoulous, ils devinrent la proie de ces guerriers sauvages.

Le combat se livra dans le voisinage du kraal dont nous venons de voir les ruines. De ma tente, j'entendis durant toute la nuit le choc bruyant des boucliers, les cris des blessés et les hourras féroces des vainqueurs. Après une affaire des plus sanglantes, les partisans de la princesse furent mis en pleine déroute. Je tremblai toute la nuit que les Amazoulous, ivres de sang et de pillage, ne vinssent m' assassiner dans ma tente solitaire ; heureusement, j'en fus quitte pour la peur.

Le lendemain, l'envie me prit d'aller visiter le champ de bataille. Je vis partout des ruisseaux de sang ; partout le sol était jonché de tampons d'herbes dont ces naturels se servent en guise de charpie pour fermer leurs blessures. Une multitude innombrable de vautours planaient déjà dans les airs, prêts à se disputer les cadavres des victimes. A ces indices, je n'eus pas le courage d'aller plus loin, et je revins à ma teute, le cœur tout attristé.

— Tu peux, mon cher, lui dis-je, te vanter de l'avoir échappé belle ! et la princesse Marwna, elle n'est plusde ce monde, sans doute?

— Si fait, reprit Campion ; elle habite aujourd'hui les bords de la rivière Ton • gâte; mais elle est bien vieille et dans un état voisin de l'indigence.

— Comment cela?... Puisqu'elle avait emmené deux mille bétes à cornes, il me semble qu'avec un troupeau semblable

— Oui, si la propriété lui en était restée. Mais Panda, feignant que ce bétail lui appartenait, envoya une ambassade à Port-Natal pour l'y réclamer en son nom. Les autorités anglaises, trompées par lui, lui firent tout restituer sur la foi du serment, à l'exception d'une cinquantaine de vaches. Voilà comment celte pauvre princesse, jadis si riche, est aujourd'hui dans un état plus que précaire.

Auguste Bertrand.

(La suite au prochain numéro.)

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