‹ Journal des chasseursChapitre 19 sur 74 · IO · texte numérisé non relu

IO

L'arsenal du Journal des Chasseursli'est point un arsenal ordinaire, tant sYn faut. C'est aujourd'hui une collection assez complète d'armes de choix qui s'enrichit encore, de temps à autre, d'un chef-d'œuvre nouveau , et que, sans vanité <le propriétaire, nous n'échangerions? point à l'heure qu'il est, simple amateur que nous sommes, contre celle de plus d'un prince du sang.

Moutier-Lepage, Devlsme, Lefaucheux, Prélat, Héringer,JIes premiers et les meilleurs entre nos plus habiles , ont tour- à-tour rivalisé de talent cl de zèle pour y apporter quelque brillant échantillon de ce savoir-faire hors ligne, qui a placé, sans contredit, tous ces noms avantageusement connus, au premier rang de l'arquebuscrie de Paris. Un seul y brille par son absence. C'est ce faiseur de réclames, cet ingénieux inventeur de la soudure àl'étain, auquel, s'il vous en souvient, nous conseillâmes judicieusement de s'en aller ouvrir boutique à Londres. Nous avons toujours eu fort peu de sympathie pour l'Anglais.

Curieux de nos armes comme ce bon Nodier de ses livres, nous professons pour elles un culte véritable... Nous les soignons, nous les entretenons nous-même avec toute l'attention, avec tous les égards qu'elles méritent. Nous en sommes amoureux, en un mot, et feu Harpagon lui-même, si jaloux de sa chère cassette, n'était, auprès de nous, qu'un cœur de glace. Advient-il qu'à la suite de quelque expédition lointaine, un usage trop fréquent, — car Dieu sait ce que nous usons de poudre , — exige pour nos fusils un nettoyage plus complet que de coutume? nous ne nous eu séparons qu'à regret, même pour les confier à des raaius spéciales. Bien entendu, jamais profane n'en a fait usage, avec notre autorisation du moins. Ce serait à nos yeux un sacrilège, un crime. Un véritable chasseur ne doit pas plus prêter son arme qu'un vrai sporlsman ne doit prêter son cheval.

Eh bien ! ceci posé en principe , Imaginez un peu quel méchant tour, quelle indigne plaisanterie on nous a joués! Le 29 octobre, nous envoyons nos fusils chez l'armurier... Par égard pour lui, nous ne nommerons pas le coupable... Le 30 au matin, nous passons nous-même les reprendre.... Éclipsés..., absence totale ! Ils étaient où? Grand saint Hubert ! je vous le donne en cent, en mille? à s'escrimer sans nous dans le parc de Versailles, tiraillant à tort et à travers pour le compte de nobles altesses danoises. Sans plus de cérémonie, sans autre forme de procès, onleur avait fait l'honneur de les louer à d'imprévoyanschasscursqui, dans leur voyage de Copenhague à Paris, n'avaient oublié qu'une chose, leurs armes. Loués! nos fusils loués, comprenez-vouscemot, nos fusils devenus la propriété moyennant salaire, d'étrangers qui ont le droit, s'ils n'en sont pas coutens, de les critiquer, de les déprécier, de les briser même dans un mouvement .d'humeur ou de colère... Si encore ils avaient eu la chance de tomber à de vieux professeurs... Mais, hélas! consultez la carte du tiré, et vous verrez si nos pauvres armes ont dû être étonnées ce jour-là, au milieu de tout ce gibier et placées en des mains si novices.

Ce n'est qu'au bout de trois grands jours d'une mortelle attente, au retour d'une chasse à Ferrières, chez le baron de Rothschild, expédition où elles ont encore joué uu rôle assez médiocre, qu'elles nous sont enfin revenues, encrassées, rooîllées, noires de poudre, mais trop heureuses encore de rentrer dans la possession d'un maître qu'elles n'auraient jamais dû quitter. Nous nous sommes hâté de les mettre sous clé , elles y resteront à l'avenir ; et désormais, si l'un de

nos fusils retourne à Versailles, nous avons bien juré, quoique un peu tard, que pour notre honneur commun, ce ne serait plus que tun servant Cauire.

Depuis celte chasse du 30 octobre, aucun tiré important n'a encore eu lieu dans les forêts de la couronne. S. A. R. le duc de Nemours, partie dans les premiers jours de novembre pour la Ferté-Vidame, qui appartient au domaine privé, y a fait, le 9, dans le parc, une chasse à tir sur laquelle ne nous est parvenu jusqu'à présent aucun détail officiel. Le soin avec lequel la forêt a élé repeuplée en petit gibier dès la fin de la saison dernière, surtout eu lièvres (on en a expédié une centaine, panneautés à Versailles), nous fait présumer que les résultats des battues, assez négatifs l'an passé, auront été beaucoup plus salisfaisans cet automne.

Il est question, en ce moment, d'une grande chasse qui aurait lieu prochainement à Saint-Germain : en attendant qu'elle s' effectue et nous fournisse une nouvelle occasion de rendre justice au zèle intelligent du successeur de M. Bouchard , constatons, avant de terminer, un fait accompli auquel le Journal des Chasseurs n'a peut-être pas été étranger.

Le 18 novembre courant, les princes égyptiens ont chassé à Marly. Le mois dernier, nous avions reproché à la Liste Civile de limiter les plaisirs des jeunes princes aux brouillards deSaclay, ce qui nous paraissait, entre nous soit dit, d'une hospitalité assez mesquine. On leur a offert cette fois-ci, comme dédommagement, la plaine du Trou-d'Enfer, où, à cinq tireurs, LL A A. le prince Halim, et le prince Achmet, accompagnés d'Aly-Bey et de MM. Atil et Faucy, ils ont tué trois lapins et vingt et un lièvres. Il n'y a que le premier pas qui coûte, dit-on , et puisque la Liste Civile est en si belle humeur de générosité, nous souhaitons qu'elle n'en reste pas la.

NOUVELLES ET FAITS DIVERS

Jules Gérard, au Directeur du Journal des Chasseurs. — Tandis que le moindre uniforme de spahis qu'entrevoit en ce moment le bon public parisien, se transforme aussitôt aux yeux des passans en Tueur de lions plus ou moins authentique , celui-ci est toujours dans le département du Var, qu'il n'a pas quitté depuis sa rentrée en France. Voici la lettre que M. Léon Bertrand a reçue de lui au commencement du mots.

Cuits, le 4 novembre 1847.

« M. le directeur, j'éprouve un regret sincère de ne pouvoir aller vous presser la main quand je m'ennuie, à mourir, depuis dix jours que je suis en France. Désirant me trouver à Paris , en même temps que M. le général Bedeau , votre cousin, j'attendrai cette époque. Je compte sur votre obligeance pour être informé a temps de son arrivée. J'ai eu l'honneur de voir le général à Alger : il m'a accueilli avec cette bienveillance qui n'appartient qu'à lui, et m'a chargé de vous serrer la main dans le cas où je le devancerais dans la capitale. Hubert, mon élève, est à Marseille pour huit jours encore. Il partira ensuite pour Paris. Je lui aurais volontiers donné mes soins jusque-là. si rocs parens , qui sont tous dans le département du Var, n'avaient été informés de mon arrivée au pays. Je l'ai quitté, du reste, Il y a huit jours, plein de santé, et l'ai laissé chez M. Barthélémy, conservateur du Muséum, où 11 est bien.

» J'ai fait hommage û' Hubert à monseigneur le duc d'Aumale, et le prince, sachant que le Jardin-du-Roi manque de lion maie, a voulu l'y envoyer.

» Je suis toujours, M. le directeur, votre respectueux autant » que dévoué confrère en saint Hubert ,

» .It i.rs Gérard. »

Le repas de corps que le Journal des Chasseurs à le projet d'offrir à Gérard. Ion de son arrivée à Paris, compte déjà de nombreuses adhésions. Le prix eu est fixé à vingt francs par tête, et les souscriptions sont reçues au bureau même du journtl. Le choix du local dépendant du nombre des convives, nous n'avons encore rien pu fixer à cet égard.

Un judicieux arrêté ministériel. — M. le ministre de l'agriculture et du commerce, dont on ne saurait trop louer les constans efforts pour l'amélioration de nos races chevalines, vient de donner une nouvelle preuve du zèle judicieux qui le dirige dans cette noble tâche. Il a ouvert un concours pour le meilleur ouvrage élémentaire sur la manière de dresser les chevaux au monloir, c'est à dire à la selle ou à l'attelage, seuls ou par paire. Voici les termes de l'arrêté ministériel :

c Le ministre secrétaire d'Etat au département de l'agriculture et du commerce arrête:

• Art. 1". Il est ouvert un concours pour le meilleur ouvrage élémentaire sur la méthode la plus simple et la plus rationnelle de dressage des chevaux, soit a la selle , soit à l'attelage.

• Art 2. Les ouvrages seront déposés au ministère de l'agriculture et du commerce (direction de l'agriculture et des haras) avant le l'r novembre 1848, terme de rigueur.

t Un pli cacheté, joint à chaque manuscrit, portera le nom de l'auteur et répétera l'épigraphe du livre.

» Art 3. Une commission spéciale sera nommée pour examiner et classer par ordre de mérite les ouvrages déposés.

» Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 1,000 francs.

■ Art. o. En recevant cette distinction, l'auteur du travail couronné devra déclarer s'il est dans l'intention de publier lui-même son ouvrage dans le délai de six mois au plus.

» A défaut de remplir cette condition, l'ouvrage deviendra la propriété de l'administration, qui conservera les manuscrits déposés. »

Fête hippique au haras de Mostagancm. — On écrit de Mostaganem, province d'Oran : « Personne n'ignore l'existence du bel établissement du haras de Mostaganem. On remarque déjà les heureux effets de cette création. Les tribus voisines ont amené leurs jumens pour la saillie avec un empressement tel que les ressources actuelles sont devenues insuffisantes, et des produits très remarquables ont été obtenus : déjà il existe des poulains de trois et quatre ans, dont les Arabes sont fiers, et qui sont on ne peut plus recherchés. Nous sommes ainsi en voie de réhabiliter complètement cette excellente race arabe, que le déplorable étal d'anarchie dans lequel était tombé le pays avait compromise dans sa reproduction. C'est sous ces heureux auspices qu'était née l'idée d'offrir à M. le lieutenant-général Oudinot, désigné comme inspecteur général du haras, une fête dans laquelle des courses brillantes devaient mettre en relief toutes nos espérances. La perte douloureuse de l'illustre maréchal duc de Reggio avait fait ajourner cette fête au jeudi 11 novembre. On assurait que le lieutenant-général de Lamoricière devait s'y rendre, ainsi que les notabilités civiles et militaires dé la province. Les tribus y envoyaient de leur côté leurs plus brillans cavaliers. Encouragée par les conditions favorables de la saison, nous pensons que la population de la ville d'Oran s'y sera fait représenter aussi par l'élite de ses concitoyens. Il y a là plus qu'une partie de plaisir, c'est la célébration réelle d'une des créations les plus importantes que compte encore notre province.»

Badcn et ses chasses. — On nous écrit de Baden, le 25 octobre : « La saison des chasses s'est ouverte cette année, à Baden-Baden, avec un éclat et un luxe tout-à-fait inusités. Le 20 août dernier, Baden, cette ravissante oasis que vous connaissez, où la vie s'écoule si animée, si facile, et se résume toute en ce mot, hélas trop peu compris de nos jours , le plaisir, Badcn, disons-nous, voyait

mirer dans ses murs l'excellent équipage des comtes de Sémellé et Ue la Son nière. Les deux veneurs, montés ainsi que leurs plqueurs, sur de superbes chevaux pur-sang, portaient un brillant uniforme ventre de biche, avec parcmens en velours ponceau. La culotte blanche et les bottes à revers complétaient ce costume irréprochable, qui accusait, à n'en pas douter, la coupe élégante d'Ilumann. A la suite des plqueurs, dont l'uniforme, sauf les galons, était exactement semblable à celui des maîtres, venaient les valets de chiens à pied, portant la petite veste découpée et galonnée, tenue dont l'effet est des plus gracieux. La meute, parfaitement choisie, n'était point composée des réformes plus ou moins bâtardes que nous expédient chaque année Douvres et Brighton. Pour s'en convaincre, il suffisait d'examiner un instant quelques uns des chiens : à leurs pattes de lièvre, à leur nez fin et allongé, à leurs oreilles pendantes en longs tirebouchons, au fouet mince et effilé de leur queue, on reconanaissait sans peine l'une de ces races pures, l'un de ces types particuliers dont s'enorgueillit encore à bon droit notre vénerie française. Parmi ce nombreux équipage, fort remarquable par sa bonne tenue, se distinguaient de superbes modèles, entr'autres un chien de recri pour cerf, facile à reconnaître à sa haute taille, à ses yeux couverts, à ses oreilles exagérées, à sou cou excessivement développe, véritable hurleur dont on croyait déjà entendre les notes basses ; puis, un limier pour sanglier, superbe griffon à poil rude, dont, rien qu'à son air querelleur et sournois, on n'avait pas besoin de demander le rôle.

Ce jour là, toute la ville était en liesse. Commencée le maliu, la fêle devait se transformer le soir en un festival suivi d'un bal, avec illuminaliou a giorno, feux d'artifice et de bengale, etc., etc. L'entrée de l'équipage, en ce moment propice,fut donc on ne peut mieux accueillie: au bruit des trompes saluant ce séjour enchanteur, se mêlait le concert de la meute, qui, contenue avec peine sous le fouet des plqueurs, hurlait déjà d'impatience, appelant à grands cris ce premier jour de chasse, qui devait être aussi celui de sa première curée.

Une série de laisser-cou rre, plus heureux les uns que les autres, se sont succédé peu de jours après l'installation de l'équipage et des veneurs. Nous ne vous en citerons qu'un qui vous donnera une idée des autres. La première chasse fut contrariée par une pluie battante qui ne cessa pas de la journée, ce qui n'empêcha pas l'animal d'être porté bas par les chiens en moins d'une heure et demie. En revanche, la seconde chasse eut lieu par le plus beau temps du monde. Un vieux dix -cors , attaqué dans la forêt de Sandweyer, débucha daus la plaine d'Iffentsheim, rentra en forêt près de Rastadt, et débucha une seconde fois dans la plaine de Sandweyer, comme pour aller franchir le chemin de fer. Heureusement que M. le comte de Sémellé, déjouant cette manœuvre, et rendant la main à Junon, son excellente jument de pur sang, eut bientôt gagné les devans et fait rebrousser chemin à l'animal auquel il sonna fanfare de toute la force de ses poumons. Effrayé, perdant la tête, le cerf revint presque à son lancer, et sautant par dessus les tables où était préparé uu magnifique déjeuner, il fut porté bas au milieu des nombreux équipages dans lesquels tout un gracieux cortège féminin, «n toilettes de saison les plus fraîches, attendait la fin de la chasse.

Jamais, à coup sûr, hallali ne fut à la fois et plus brillant et plus curieux. Au premier plan, dix trompes sonnant à la fois; au second plan, de charmantes femmes agitant leurs mouchoirs en demandant grâce pour le pauvre animal, et se couvrant les yeux pour ne pas voir son sang couler : plus loin, sous les grands sapins de la forêt, de nombreux groupes de paysans vêtus avec le costume original du pays; à l'horizon, un soleil brillant éclairant la scène, mais ne risquant que quelques rayons furtifs à travers ce dôme impénétrable de verdure ; tout en ce jour formait un tableau à peindre, y compris bien entendu, l'acteur principal, le vieux dix-cors, qui, sentant ses forces et ses jambes le trahir avant son courage, s'était noblement acculé au pied d'un arbre, menaçant lour-à-lour de la tête et des pieds, et l'assistance et la meute.

La curée faite, chacun prit place à table, très disposé à faire honneur au déjeuner splendide que la baguette magique de M. Bciiazet,cct enchanteur habile, avait fait surgir de terre avec cet à-propos merveilleux, dont lui seul possède le secret. L'aristocratie française, anglaise, russe, allemande, italienne, se trouvait représentée là dans cette réunion de joyeux convives par les noms les plus illustres. Le comte et la comtesse Ozeroff, le comte et la comtesse de Manteiï, la princesse Gagarine, le vicomte de Courcy, le marquis de Chateau-Renard, lord Melbroune, le capitaine Cunning, le marquis Impériale, le baron et la baronne Desazars, le baron Aimé, la comtesse de Martinoff, le vicomte de Riberoles, le comte Blucker, le baron de Mazias, tels étaient quelques uns des nobles représentai» de ce congrès européen où n'a cessé de régner l'entente la plus cordiale. Ce repas en plein air fut des plus gais; au dessert, les veneurs se levèrent spontanément et portèrent un toast aux dames, qui, par leur présence, avaient bien voulu venir contribuer à l'éclat de la fête. Les dames ripostèrent à leur tour en portant gracieusement un toast à la vénerie française. Il va sans dire que piqueurs et valets de chiens, tout à leur rôle, ne cessèrent pas, pendant tout le service, de redire à pleine trompe aux échos d'alentour, les diverses péripéties de la matinée.

Le déjeuner terminé, commença une cérémonie des plus imposantes et des plus graves : il s'agissait de procéder au baptême de deux jeunes valets de chiens dont c'était là la première campagne. Les fonctions de grand prêtre furent remplies par M. lecomtede Sémcllé, assurément très digne d'un tel rôle. M. le comte de La Sorinière, assisté de son piqueur, le vieux La Forêt, servit de parrain aux deux catéchumènes. L'un d'eux reçut le nom de la Trace, et dix trompes sonnèrent le sanglier, tandis qu'un vin généreux, s'échappant avec effort de sa prison de verre, le couvrait de ses flots écumans. L'autre néophyte reçut le nom de YEmpaumurc, et à la suite de la même aspersion, retentit la Royale, qui est comme on sait, la fanfare réservée au dix-cors. Puis, la fête se termina par une collecte faite par madame la comtesse de Manteff ; accompagnée de M. le comte Ozeroff, la jolie quêteuse Ct le tour de rassemblée, avec cette grâce parfaite qui la distingue, et recueillit environ vingt-cinq louis que les piqueurs se partagèrent entre eux.

Aux chasses à courre de Baden, ont succédé cette année quelques battues. Dans l'une il fut tué 217 lièvres, 6 chevreuils et une douzaine de perdrix. Dans l'autre, un peu moins productive, 195 lièvres seulement, 8 chevreuils, 6 coqsfaisans et 4 renards. Avant de se quitter, veneurs et chasseurs se sont donné rendez-vous pour l'année prochaine. Quant à l'équipage de MM. de Sémellé et de La Sorinière, rentré en France pour y continuer le cours de ses exploits, il a pris ses quartiers d'hiver en Sologne, et chasse en ce moment dans la forêt de Boulogne, près filois, où il compte déjà plus d'un glorieux succès. »

Une autre forêt deBondy. — On écrit de Soissons, le 9 novembre : « Quoiqu'on la dise parfaitement sûre , la forêt de Villers-Cottercts est de temps à autre le théâtre de méfaits qui ne sont pas de nature à tranquilliser les voyageurs. Il y a quelques semaines, un garçon de treize ans, que son père envoyait en apprentissage chez un de ses amis , tonnelier à Haramont , commune située au milieu de la forêt de Villers-Coitcrets, était parti de grand matin , muni d'un paquet qui contenait ses hardes. Quand il fut dans la forêt, deux individus, excités sans doute par la vue du paquet qu'il portait sur l'épaule , sortirent d'un fourré, s'emparèrent du petit bonhomme, lui enjoignirent de se taire, puis, après l'avoir minutieusement fouillé et lui avoir pris une quinzaine de sous qui se trouvaient dans sa poche, ils ouvrirent le paquet ; mais n'y trouvant que des objets de nulle valeur, Us laissèrent cet enfant partir , lui recommandant le silence, sous peine d'avoir à passer par leurs mains. L'enfant terrifié promit tout , reprit son bagage, ct se hâta de s'éloigner ; mais à peine était-il à cinquante pas, que, se retournant vers les deux voleurs, il eut l'imprudence de leur dire : • Si vous ne

» n e rendez pas mes quinze sous, j irai vous dénoncer au juge de paix de » Yillers-Gottcrets. »

> Les voleurs se mirent aussitôt à sa poursuite, s'emparèrent de nouveau de sa personne , et , après l'avoir battu cruellement, remmenèrent avec eux dans le fond de la forêt Peut être allaient- ils assassiner ce petit malheureux dont ils redoutaient les indiscrétions. îls résolurent de se défaire de lui d'une manière moins sanglante. Ils lui lièrent les mains autour d'un arbre qu'il tenait embrassé. Us disparurent ensuite. Dans cette position, et loin de tout chemin fréquenté, cet enfant courait le risque de mourir de faim et d'être dévore par les bâtes fauves de la forêt, quand vint à passer non loin de là un voyageur qui, entendant ses cris, se porta à son secours. Ils revinrent ensemble à Villers- Gotterets où ils s'empressèrent de faire leur déclaration. »

Nous consignons ce fait sans en garantir l'authenticité qui nous semble même fort suspecte. L'administration forestière de Villers-Cotterets compte un personnel nombreux d agens qui, sous l'intelligente direction de son habile chef, M. Savoyc, exerce dans la forêt une surveillance trop active pour qu'il s'y passe en en plein jour de pareils faits de brigandage. L'auteur du récit nous parait d'ailleurs un peu crédule, pour ne pas dire plus, et un homme assez naïf pour mettre sérieusement en avant la dent féroce des bêtes fauves de Villers-Cotteretst «'est pas fait, entre nous, pour inspirer grande confiance.

Une bonne exécution. — Le 23 du mois dernier, le commissaire de police de Clermout ( Oise ) a brûlé sur la place du Marché, en vertu d'un réquisitoire du procureur du roi , tout un assortiment complet de filets , panneaux , bourses , cages à chanterelle , draps des morts, collets appeaux , et autres engins et instrumens de chasse prohibés, déposés au greffe du tribunal civil de Germont par suite de diverses confiscations prononcées par ledit tribunal, depuis la loi sur la chasse du 3 mai 1844. Voilà un autodafé auquel applaudiront tous les vrais chasseurs.

Explosion par le eoton-poudre. — Un triste accident est arrivé ce mois-ci à l'hôpital militaire de Lille. Du coton que des élèves avaient, comme essais de curiosité, soumis à des préparations pour en faire du coton-poudre, était resté depuis long-temps dans une armoire, où il s'était sali et gâté ; un infirmier, en rangeant, prit ce coton, Ignorant ses propriétés fulminantes, et le jeta parmi les balayures; un autre infirmier, afin de hâter l'ébullition d'un remède, eut la malheureuse idée de le mettre dans un fourneau ; au même instant une explosion terrible se fit entendre; on accourut, et on trouva l'infirmier sans connaissance: il avait la main gauche enlevée comme si on la lui eût tranchée avec un couperet. On a dû lui faire l'amputation de l' avant-bras.

Suites fatales d'une imprudence. — On li tdans le Courrier de Nancy du 20 novem bre : t M. le maréchal-de-camp de Gouy, commandant à Nancy , revenanthier de la campagne, s'est élancé de sa voiture, dont les chevaux s'étaient emportés, et a été tué raide. Ce triste événement jettera le deuil dans notre ville, dans le département et dans l'armée (i).

(I) M. le comte de Gouy, qui vient de périr d'une manières! déplorable, victime d'un accident loin à-fait semblable à celui qui priva la France du duc d'Orléans, est le môme qui atail déjà failli, il y a quelques années, être lué à Fontainebleau par l'explosion d'une cartouche métallique, accident qu'il avait pris la peine de signaler lui-même, à <>eUeépoque, riaes l- Journal des Chasseurs.

UN TAVOLAZZO EN PIEMONT

UNE CHASSE AU COQ DE BRUYÈRE DANS LES ALPES

( Suite.)

ots avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre en chasse : cette faible distance fut encore raccourcie par l'intérêt que je prenais à ia conversation de Titano; le digne braconnier, comme tous ses pareils, létait bavard, mais je ne le trouvais pas ennuyeux. Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître que je n'avais jamais vu un ôtreplus extraordinaire. Sa haute taille, sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus prodigieuses que la veille-, quoiqu'il marchât en apparence lentement, nous avions delà peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à chaciinedeses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une seule pièce : guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces vêtemens que portaient les petits garçons il y a une quinzaine d'années. Celte espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu, de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un champ fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait âu côté gauche

(t) La reproduction de cet article est interdite. — Voir, pour le commencement, les livraisons d'août, de septembre et de novembre <847.

de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de Manton dont le marquis de Nora lui avait fait présent.

Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de mettre cette coulcuvrine en joue : je ne pus jamais la maintenir assez solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de dimension ordinaire.

Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous pourrions commencer à nous mettre en chasse : nos chiens, guidés par Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.

Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu uno réputation de beauté et d'excellence, long-temps célèbre dans toute la Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces deux grands génies s'étaient compris en se flairant.... Qu'on me cite deux généraux illustres, deux orateurs éloquens, deux poètes célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen' aussi uimple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous !

Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.

Madame la vicomtesse de F*4*, qui est aujourd'hui une des femmes les plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, un enfant terrible, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je vous ai nommé tout à l'heure.

— M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.

— Ce que vous dites est parfaitement juste, Mademoiselle.

— Mais pourquoi avez -vous le nom d'un chien, monsieur Brifaut? ça n'est pas joli.

— Je vais vous le dire, Mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens; mais ils sont devenus méchans, et pour les punir Dieu les a changés en hommes.

Quelle philosophie douce et profonde ! et surtout quel magnifique éloge de la race canine !

J'ai dit que nous étions arrivés auprès des trois sapins que Titano m'avait montrés le matin de sa porte.

Ils étaient plantés au tiers environ de la hauteur d'une montagne assez élevée que nous venions de gravir. Immédiatement derrière eux commençait une espèce de taillis qui n'avait guère que dix-huit pouces à deux pieds de haut, mais qui était si fourré et si épineux qu'une belette un peu délicate aurait hésité à s'y glisser : une seule espèce de plante composait cet inextricable fouillis ; c'était un petit arbuste au feuillage sombre et aux baies noires, que Titano m'avait désigné sous le nom de nerprun, en ajoutant que les coqs de bruyère étaient très friands de ses fruits.

Nous armâmes nos fusils, et nous fîmes signe à nos chiens d'entrer dans le taillis que Torquato fouillait déjà.

Soliman essaya d'écarter les branches avec son museau. Après plusieurs tentatives, ne pouvant en venir à bout, il prit une résolution héroïque, ce fut de s'élancer en avant par un bond formidable.

Je le vis effectivement disparaître dans les broussailles, mais en même temps, je l'entendis crier comme s'il s'était douloureusement blessé. Toutefois il ne revint pas; alors je me décidai à le suivre en employant le même procédé qui lui avait à peu près réussi.

Je compris la cause de ses gémissemens en m' en fonçant à mon tour dans les buissons. Des milliers d'épines, aiguës comme desépingles, m'étaient entrées dans les mollets et dans les genoux. Comme Soliman, je fis bonne contenance, et je me mis à marcher droit devant moi. Le marquis côtoyait le taillis sur ma gauche, et Titano, protégé par son vêtement de basane, le battait sur ma droite. A quelques pas en avant de lui, j'apercevais au dessus des branches la belle et intelligente téte, et la queue en panache de Torquato. Le noble animal quêtait fièrement comme s'il eût été à son aise dans un carré de luzerne.

— Eh bien ! Excellence, me demanda Titano en faisant allusion à notre conversation du matin, pensez-vous qu'il y ait assez de couvert ici pour cacher le gibier ?

— Je pense que si celui qui y est a autant de peine à en sortir que j'en ai eu à y entrer, nous ne brûlerons pas beaucoup de poudre tant que nous serons dans ce fagot d'épines.

— En attendant, prenez garde à vous : Torquato vient de tomber en arrêt... Oh ! vous n'avez pas besoin de vous presser, il ne bougera pas.

On comprend qu'au premier avertissement du vieux braconnier

{e m'étais porté en avant avec résolution, malgré les épines qui me lardaient impitoyablement les jambes.

J'arrivai ainsi à dix pas environ de l'épagneul, et je vis avec une indicible satisfaction que Soliman était à son côté, et en arrêt comme lui : tous deux se trouvaient en ce moment dans une petite éclaircie, ce qui me permit d'admirer la beauté de leurs poses, également magnifiques quoique dissemblables.

Torquato, que le gibier avait surpris, était légèrement replié sur ses jarrets. Il avait la téte haute, le cou tendu, la prunelle ardente et fixe comme un charbon; sa queue, relevée en arc sur son rein, me parut ferme comme si elle eût été coulée en bronze.

Soliman, qui n'était tombé en arrétque par imitation, avait pris ses aises. Couché sur le ventre, le museau alongé sur les pattes de devant, on l'aurait cru endormi, sans les éclairs qui jaillissaient de ses yeux fauves, et sans le frémissement de son nez rosé qui cherchait à se rendre compte du fumet d'un gibier tout nouveau pour lui.

Titano m'avait rejoint: le marquis, toujours sur la lisière du taillis ctà vingt-cinq pas environ en avant de nous, était aussi dans une excellente position pour tirer.

Titano fit un signe.

L'épagneul alongea encore le cou, puis il promena sa tête de droite à gauche en l'inclinant à diverses reprises comme une personne qui salue légèrement.

— Ce sont des coqs de bruyère, me dit Titano à demi-voix, il y en a sept : Torquato vient de les compter.

Je n'eus pas le temps de demander l'explication de ces paroles, car elles étaient à peine prononcées, que les coqs de bruyère se levaient lourdement entre nos deux chiens: ils étaient au nombre de sept, ainsi que l'avait dit le vieux braconnier. Je jetai mes deux coups de fusH un peu au hasard, je dois le dire, et j'eus le bonheur de voir tomber le chef de la bande et un jeune coq.

— • Bravo ! Excellence ! me cria Titano.

Et en même temps la double détonation de sa couleuvrine se fit entendre, mais avecun intervalle de quelques secondes entre chacune d'elles. A la première jem'étais retourné et j'avais vu tomber la poulemère : la seconde venait d'abattre deux jeunes coqs qui se croisaient à une distance déjà considérable.

Des deux qui restaient, l'un passa à portée du marquis : il eut le même sort que cinq de ses compagnons.

C'était débuter d'une manière brillante, on en conviendra. J'étais

ravi ! transporté ! je le fus bien plus encore quand je vis Soliman déposer à mes pieds le premier des deux oiseaux que j'avais tués : c'était le vieux coq.

Il appartenait à la plus grande espèce de ces gallinacés sauvages, et sa beauté surpassait tout ce que je m'étais imaginé de l'élégance et de la grosseur de ce gibier, dont on me parlait sans cesse depuis mon arrivée en Piémont. Son plumage, d'un noir bleu irisé de violet et de vert, avait des reflets et des chaloiemens d'une richesse sans pareille. Une membrane, d'un magnifique écarlate, entourait ses yeux, son bec, et remontait en crête sur son large crâne; deux bandes, d'une blancheur éblouissante, coupaient transversalement ses ailes ; et sa queue, séparée en deux, de manière à former la fourche, lui donnait des proportions vraiment gigantesques. Quand je le soulevai, je fus aussi confondu de sa pesanteur; enfin, je ne pouvais me lasser de l'admirer et de remercier Tilano à qui je devais ce superbe coup de fusil.

Tandis que nous rechargions nos armes, je demandai au vieux braconnier si c'était au hasard qu'il m'avait annoncé sept coqs de bruyère pendant que nos chiens étaient en arrêt.

— Non, Excellence. C'est l'habitude de Torqualo, quand le gibier à plume tient bien, de faire un mouvement de tète pour chaque oiseau qui est sous son nez, et il ne se trompe pas une fois sur dix.

— De plus fort en plus fort, répondis-je: mais où donc est-il votre merveilleux chien ?

— Il cherche la poule qui n'est, je crois, que démontée. Marchons toujours, il nous retrouvera bien.

Nous fîmes une centaine de pas, précédés par Soliman qui croisait devant nous sans se soucier des épines. Le courageux animal était cependant tout moucheté de petites taches roses qui attestaient ses nombreuses blessures.

— Ah! voilà votre chien, dis-je à Titano.

Je venais d'apercevoir l'épagneul, immobile derrière une grosse touffe de genévrier.

— Il doit être en arrêt puisqu'il n'est pas devant moi, me répondit le vieux braconnier.

— C'est impossible, repris-je. Il tient votre poule dans sa gueule. Il a l'air d'écouler pour savoir si vous l'appelez.

— Torquato écouter ! Torquato croire que je l'appelle ! Excellence, c'est impossible. Je vous dis qu'il est en arrêt. Je fis le tour de la touffe de genévrier, et je vis l'épagneul en plcia

corps : il était effectivement en arrêt et dans une pose magnifique.

— Vous avez raison, criai-je à Titano.

— A-t-il la queue droite ou relevée?

— Droite.

— Alors ce sont des perdrix ou des gélinottes. Préparez-vous toujours à tirer.

Une compagnie de gélinottes se leva en effet ; mais je ne mis pas même en joue: il me sembla qu'elles étaient hors de portée.

— Eh bien ! à quoi pensez-vous, Excellence?

— C'est trop loin.

— Bah! fil Titano en portant la crosse de son fusil à son épaule.

Les deux coups partirent, et deux gélinottes tombèrent, littéralement fracassées comme des cailles qu'on lire en primeur. Je comptai la distance. C'était fabuleux, il y avait cent vingt-sept pas.

Le départ bruyant du gibier, les deux coups de fusil, rien n'avait troublé Torquato. Après la double détonation, il vint poser sa poule devant son maître, puis il courut à la recherche des deux gélinottes qu'il rapporta l'une après l'autre.

Nous passâmes quatre heures dans ce taillis, et quand nous en sortîmes, nous avions trente-trois pièces de gibier, à savoir : quinze coqs de bruyère, huit gélinottes et dix perdreaux rouges.

Titano m'avait galamment permis d'être le roi. J'avais pour ma part quatorze pièces, et Soliman s'était montré le digne émule de Torquato.

Le marquis nous avait rejoints depuis long-temps, et nous nous assîmes au bord d'une petite source ombragée par un groupe de bouleaux et de saules.

— Il est maintenant onze heures à peu près, nous dit Titano. Reposez-vous jusqu'à midi, Excellences. Pendant ce temps-là, j'irai jusque chez moi déposer toute celte volaille qui nous générait un peu dans l'expédition que nous avons encore à faire, et à mon retour nous nous remettrons en campagne.

— Pourquoi prendre toute cette peine? dis-je à Titano ; il vaudrait bien mieux, ce me semble, cacher dans quelque buisson notre gibier que nous retrouverions ce soir.

— J'ai besoin de retourner à la maison, reprit le vieux braconnier, et puisqu'il est sage que vous preniez quelques instans de repos, autant vaut que j'en prolile pour aller à mes affaires. Avant une heure, je serai certainement revenu.

Et tout en parlant, Titano mettait Tune après l'autre nos trente-

trois pièces de gibier dans son immense carnassière, on commençant par les plus lourdes.

Quand le sac qu'il avait posé à terre pour le remplir eut englouti le dernier perdreau dans ses vastes profondeurs, j'essayai de le soulever.

J'y parvins, mais ce fut tout ce que je pus faire en employant toute ma force, et je le laissai aussitôt retomber.

— Et vous allez porter cela? demandai-je à Titano.

Il me regarda d'un air goguenard, et prenant la carnassière d'une seule main, il la fit tournoyer comme si c'eût été le sac d'une petite pensionnaire, et il la posa sur son épaule qui reçut ce poids énorme sans fléchir.

— Laisse-nous du moins ton fusil, lui dit alors le marquis.

— Et si je trouve quelque bon coup à faire en chemin, Excellence ?

— Tu ne le feras pas.

— Mais que dira Torqualo? je ne veux pas que mon chien puisse croire que je baisse. Au revoir, Excellences.

Et il partit d'un pas aussi léger que s'il n'avait eu que vingt ans et qu'il n'eût rien porté.

Nous le suivîmes des yeux jusqu'à ce que l'inclinaison du terrain nous l'eût caché; puis nous le revîmes, quelques inslans après, traverser la vallée, gravir la pente opposée, et enfin entrer dans sa cabane, dont il ferma la porte derrière lui. 11 paraît qu'il ne trouva pas de gibier chemin faisant, car nous ne l'entendîmes pas tirer.

— Quel homme extraordinaire 1 dis-jc a Stéphane

— C'est vrai qu'il n'a pas son pareil ; mais je mettrais ma main au feu que ce n'est pas pour se débarrasser de notre gibier, qu'il pouvait très bien cacher par ici, comme tu le lui as conseillé, qu'il est retourné chez lui.

— Et que supposes-tu qui l'occupe?

— Toujours sa maudite contrebande. Quelque avis a recevoir ou quelque signal à donner. Tiens, regarde! continua le marquis.

— Quoi?

— Comment, tu ne vois rien?

— Non , sa porte est toujours fermée.

— Examine le toit.

— Eh bien !

— Cette fumée épaisse...

— Tu as pardieu raison! Le pauvre homme ne se corrigera jar

mais, et je considère la promesse qu'il t'a faite comme un serment d'ivrogne.

— Je commence à le craindre aussi.

En ce moment, le bruit d'un pas retentit derrière nous; nous nous retournâmes et nous aperçûmes le brigadier Volenti qui s'avançait la carabine sur l'épaule.

— Eh bien! Excellence, avez-vous fait bonne chasse? demanda t-ilau marquis en le saluant militairement.

— Si bonne, répondit Stéphano, que nous avons été obligés d'en* voyer Titano jusque chez lui pour nous débarrasser de noire gibier.

— Il paraît qu'il le fait déjà cuire, si j'en juge par la fumée qui sort de sa cheminée, reprit le brigadier.

— Il en est bien capable, répliqua le marquis froidement.

— Vous vous intéressez à lui, n'est-ce pas, Excellence?

— Sans aucun doute.

— Alors conseillez-lui donc de renoncer à la contrebande : tout cela finira mal pour lui. J'ai les ordres les plus sévères à son sujet, et si malin qu'il soit je le prendrai un jour en flagrant délit.

— Vous l'avez averti hier : le reste vous regarde tous les deux. Toutefois j'ai lieu de croire qu'il ne s'exposera plus.

— Et il fera bien. Excellence, avez-vous quelques ordres à faire transmettre à vos gens que vous avez laissés à la Crocia-Bianca à Pignerol? J'y retourne de ce pas.

— Je vous remercie, brigadier.

Volenti renouvela son salut militaire, puis il s'éloigna. En ce moment Titano sortait de sa cabane, et il s'avançait vers nous à grands pas.

Vingt-cinq minutes après, il nous rejoignait. Son absence n'avait pas duré en tout trois quarts d'heure.

Stéphano lui conta ce qui s'était passé, en insistant sur la remarque de Volenti au sujet de la fumée.

— Le drôle en sait long, répondit Titano en secouant la téte comme un homme contrarié ; mais puisqu'il retourne à Pignerol ce soir, je n'ai rien à craindre pour cette nuit ; et demain, vous savez, Excellence

— Prends-y garde, interrompit le marquis ; il est capable d'avoir dit qu'il s'en allait, pour que je te le répèle, et t'inspirer par ce moyen une fausse sécurité. A ta place je me tiendrais tranquille ce soir.

— Excellence, c'est imposible. J'ai donné ma parole, et si j'y manquais vous seriez en droit de douter à votre tour de la promesse que

j'ai faite. Ce serait bien le diable si j etais pris dans ma dernière expédition.

— Enfin les avertissemens ne t'auront pas manqué. Maintenant, en route, mes amis : il ne nous reste plus que six heures de jour, il faut en profiter. Où vas-tu nous conduire?

— J'ai promis à Son Excellence le marquis français de lui montrer des perdrix blanches et un chamois. Pour cela il faut gagner les hauteurs de Bricherasco.

— Alors nous n'avons pas une minute à perdre.

Titano nous avait rapporté une gourde remplie d'excellent ratafia de Grenoble. Nous en avalâmes quelques gorgées, puis nous partîmes avec une ardeur nouvelle. Nos chiens galopaient devant nous avec une légèreté qui nous fit supposer que nous pouvions compter sur eux.

Marquis De Foldras.

(La fin au prochain numéro.)

Page 1